Faut-il craindre la puissance de nos désirs ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : Le désir
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : Amérique du Sud


Amérique du Sud • Novembre 2015

dissertation • Série S

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Faut-il

La question qui se pose est celle d’un choix à faire : est-il bon pour nous, ou est-il fondé, de craindre la puissance de nos désirs ?

Craindre la puissance

La crainte est un sentiment produit par mon imagination, qui me projette dans un avenir nécessairement incertain. Je peux me rapporter à cette incertitude de façon positive (j’envisage que l’issue m’est favorable quand j’espère) ou négative (j’envisage que l’issue m’est défavorable quand j’ai peur). Craindre une chose, c’est donc imaginer qu’elle pourrait me nuire, me faire souffrir ou me détruire.

En ce sens, on craint toujours la puissance d’une chose, et la crainte exprime notre sentiment d’impuissance, de fragilité ou de vulnérabilité face à cette chose qui nous semble plus forte que nous.

Désir

Le désir est le sentiment qui, né de la représentation d’un manque, me porte à vouloir combler ce manque. Il va donc de la souffrance du manque vers le plaisir éventuel d’une satisfaction.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Le problème posé par le sujet réside dans la disjonction envisagée entre nos désirs et nous-mêmes : sommes-nous fondés à nous méfier de nos désirs ? Ceux-ci peuvent-ils nous nuire ?

La problématique découle de ce problème central, puisqu’il s’agit de savoir si nous sommes maîtres de nos désirs, ou si au contraire ils peuvent à la fois nous échapper et nous faire souffrir. Mais comment pourrions-nous être victimes de nos désirs ? Quels seraient ces désirs qui nous dépasseraient et nous menaceraient ? Et finalement, la puissance de nos désirs n’est-elle pas la nôtre ?

Le plan

Dans un premier temps, nous verrons que nous sommes fondés à craindre nos désirs en ce qu’ils produisent en nous de la souffrance.

Dans un deuxième temps, nous verrons que tous nos désirs ne sont pas à craindre et que cette crainte n’est produite que par une ignorance.

Enfin, nous verrons que nos désirs sont bien au contraire une source de puissance.

Éviter les erreurs

L’expression « nos désirs » invite à prendre en compte la diversité du désir. Il ne s’agit pas de faire un catalogue d’exemples de désirs mais d’examiner une possibilité de distinction parmi les désirs.

Corrigé

Corrigé

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Introduction

Il s’agit ici de savoir s’il est judicieux ou justifié de craindre la puissance de nos désirs. A priori, on aurait tendance à envisager le désir comme un sentiment joyeux, dont il n’y aurait aucune raison de se méfier. Dès lors, en quoi les désirs seraient-ils dangereux pour nous ? La crainte – sentiment produit par notre propre imagination – nous projette dans un avenir incertain. Le désir, quant à lui, est le sentiment qui, né de la représentation d’un manque, nous porte à vouloir combler ce manque. Parler de la puissance de nos désirs, c’est évoquer l’intensité ou la force de ces désirs face auxquels je m’éprouverais comme étant vulnérable. Mais puis-je faire face à mes propres désirs comme à des choses extérieures à moi ? Et comment pourrions-nous être victimes de nos désirs ? Quels seraient ces désirs qui nous dépasseraient et nous menaceraient ? Tout d’abord, nous verrons qu’il faut craindre nos désirs dans la mesure où ils sont liés à la souffrance. Puis nous verrons que tous nos désirs ne sont pas forcément à craindre et que cette peur est causée par une forme d’ignorance. Enfin, nous verrons que nos désirs sont au contraire une source de puissance.

1. Il faut craindre la puissance de nos désirs

A. Car le désir est source de souffrance

Attention

Veillez à ne pas caricaturer la conception platonicienne du désir : le désir témoigne bien d’une souffrance, mais il est indissociablement souffrance et ardeur visant à la fuir.

Dans un premier temps, on pourrait penser que la puissance de nos désirs est à craindre dans la mesure où tout désir est lié à la souffrance. En effet, il a pour origine un manque : tendu entre la souffrance du manque et sa satisfaction, le désir est cette énergie par laquelle je m’efforce de m’arracher à la privation. Dans Le Banquet de Platon, Socrate rend compte de l’ambivalence du désir en s’appuyant sur le discours de Diotime : pour savoir ce qu’est le désir, dit-elle, il faut se reporter à la figure mythologique d’Éros. Né de l’union de Pénia (le dénuement) et de Poros (l’abondance), Éros est cette figure du désir dont le courage est produit par la souffrance du manque, qu’il ne se résigne pas à subir. Ainsi, ce qu’il faut craindre dans le désir n’est pas tant le fait d’être victimes de sa force ou de son ardeur que cette souffrance dont rien ne nous garantit qu’il nous délivrera.

B. Car ce qu’il faut craindre, c’est le caractère déraisonnable du désir

Info

À ces désirs « vains », ou « vides », Épicure oppose les « désirs naturels et nécessaires » et « seulement naturels », qu’il s’agit de cultiver en nous au nom du principe d’une fidélité à la nature qui serait le moyen d’accéder au bonheur en se débarrassant des troubles.

Mais c’est alors notre rapport au désir qu’il s’agit d’examiner : le désir n’est à craindre qu’en tant que puissance déraisonnable qui nous porte à l’excès. En somme, c’est la puissance de nos désirs qui est à craindre, plus que le désir. À l’« homme déréglé » qui s’abandonne à son désir déraisonnable et à la souffrance de l’excès, à cet homme incapable de jouir de l’objet de son désir et qui, une fois celui-ci atteint, se relance dans de nouveaux désirs, Platon oppose, dans le Gorgias, l’« homme tempérant », à savoir l’homme qui sait jouir de ce que son désir conquiert, et ne se laisse pas torturer par un désir qui le dépasse.

[Transition] Mais comment maîtriser notre rapport à nos désirs ? Et faut-il vraiment les craindre tous, ou peut-on identifier en eux ceux que l’on pourrait dompter ?

2. On ne doit pas craindre nos désirs

A. Car la peur du désir se fonde seulement sur l’ignorance

En réalité, craindre nos désirs serait faire l’aveu que nous ne pouvons pas les examiner ni les connaître. La peur est en effet une passion triste, liée à une incertitude pesant sur l’avenir : et si nos désirs tendent vers l’avenir, en maîtriser la force passerait par une sélection de ceux qui, parmi eux, nous permettront d’être certains de pouvoir les combler. C’est à cet examen des désirs que nous invite Épicure dans la Lettre à Ménécée : si nous craignons nos désirs, dit-il, ce n’est qu’en vertu de l’ignorance qui nous rend victimes de nos désirs. Or, qu’est-ce qu’un désir ? Un désir est la tendance qui va d’un besoin vers un plaisir. À partir de là, il s’agit de déterminer ceux qui, parmi nos désirs, sont source de plaisir, et ceux qui sont source de souffrance, afin de pouvoir les éliminer en nous en reconnaissant qu’ils sont vains. Le « désir vain » se caractérise par le fait qu’il n’est ni naturel (la nature ne nous a pas donné les moyens de le satisfaire et n’a pas fixé la limite correspondant au plaisir lié à la satisfaction) ni nécessaire (nous pouvons nous passer de ce vers quoi ils tendent).

B. Car nous pouvons combattre nos désirs

Ainsi, il ne faut pas avoir peur de nos désirs dans la mesure où la peur est mauvaise pour nous et nous empêche de bien vivre, et dans la mesure où cette crainte n’est pas fondée en raison. Ce dont il s’agit de s’écarter, c’est de la puissance des désirs illimités, à savoir des désirs impossibles à satisfaire. Si nous pouvons ne pas subir la puissance de nos désirs, c’est donc dans la mesure où nous pouvons apprendre à les connaître, ou, comme le dit Descartes, à les changer. Il faut plutôt « changer mes désirs que l’ordre du monde », dit-il, puisque si tel objet est au-dessus de mes forces, je peux soit devenir victime de mon désir, soit considérer son objet comme définitivement hors de portée. Or, si je maîtrise une chose, c’est bien ma pensée : si je suis puissant, c’est bien dans l’ordre de cette pensée qui va me permettre de me détourner de mes désirs souffrants.

[Transition] Pourtant, la puissance des désirs qui me livrent à une quête infinie est-elle vraiment à fuir ? En quoi, après tout, nos désirs insatiables seraient-ils mauvais pour nous ?

3. On ne doit pas craindre la puissance de nos désirs

A. Car c’est leur caractère insatiable qui en fait le prix

Conseil

Après avoir établi que tous nos désirs ne nous menacent pas, il s’agit de démontrer que la puissance du désir n’est pas à craindre, ce qui remet en cause cette deuxième partie.

Enfin, la question est de savoir s’il faut condamner la puissance du désir : s’il nous déborde, s’il nous appelle sans cesse vers de nouveaux objets, faut-il concevoir cette puissance comme une chose dont nous serions les proies ? En réalité, cette représentation du désir se fonde sur l’idée selon laquelle nos bons désirs seraient les désirs possibles à satisfaire. Mais ce que nous devons viser, dans nos désirs, est-ce leur satisfaction et leur abolition, ou bien leur puissance même ? Dans La Nouvelle Héloïse, Rousseau souligne la fécondité du désir, dont la valeur tient précisément à ce qu’il repose sur une imagination qui nous porte à dépasser la réalité. De fait, la puissance du désir tient à ce qu’il se nourrit de notre propre pouvoir d’imaginer et de tendre vers de l’impossible. Au désir mesuré et raisonnable de Socrate, Calliclès opposait également, dans le Gorgias, la vertu du désir illimité : ce qu’il faut craindre n’est pas la puissance de nos désirs, mais la vie de l’homme tempérant, que ses désirs modérés rendent comparables, dit-il, à une pierre. De fait, la puissance de nos désirs est aussi la puissance de la vie qui s’exprime en nous.

B. Car nos désirs sont notre puissance

Au fond, ce que disent Rousseau et Calliclès, c’est que celui qui craint l’excès et la démesure de ses désirs se trompe sur son propre bonheur, et sur l’origine de cette puissance : c’est que la puissance de nos désirs est la nôtre. Il n’y a donc pas lieu de se méfier ni de se détourner de cette puissance. C’est ainsi que Spinoza définit le désir comme une puissance qui est notre essence : il n’est « rien d’autre que l’essence de l’homme », écrit-il. Autrement dit, nos désirs ne sont jamais condamnables dans la mesure où ils nous portent au-delà de ce que nous sommes ou avons. Or, ce mouvement correspond à celui de notre « conatus », cet effort qui tend à l’affirmation de soi. Le propre de l’homme, selon Spinoza, est précisément ce conatus par lequel je m’efforce de préserver et d’accroître ma puissance d’agir et de penser. Par conséquent, se méfier de nos désirs serait se méfier de nous-mêmes, et se livrer à une passion triste par ignorance de ce que nous sommes. La joie, le désir, qui sont pourtant des passions, sont ainsi toujours des sources d’enrichissement ; et quand l’homme s’en forme une connaissance claire et distincte, elles ne sont plus des passions (affects passifs, que l’on ne fait que subir) mais des affects actifs, qui témoignent de notre puissance.

Conclusion

En définitive, craindre la puissance de nos désirs reposerait en réalité sur une erreur qui consisterait à croire que nous pouvons faire face à nos désirs comme à des objets extérieurs à nous. Si nos désirs sont puissants, c’est parce qu’ils expriment notre puissance, comprise comme force de vie et d’affirmation. Dès lors, il n’est ni fondé ni bon pour nous de craindre la puissance de nos désirs puisque nous sommes cette puissance.