Faut-il faire lire les fables aux enfants ? • Texte de Rousseau

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : La Fontaine, Fables – Imagination et pensée au XVIIe siècle
Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’écrit • Contraction – Essai

Texte de Rousseau • Faut-il faire lire les fables aux enfants ?

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Ce sujet va vous permettre de vous interroger sur la réception des Fables de La Fontaine et de réfléchir à une question que se posait déjà Rousseau : ces apologues sont-ils adaptés à des enfants ?

1. Contraction • Réalisez la contraction du texte de Jean-Jacques Rousseau en 250 mots.

Vous devrez respecter l’énonciation, la thèse, la composition et le mouvement du texte.

Vous indiquerez à la fin du résumé le nombre exact de mots qu’il comprend (un écart de plus ou moins 10 % est toléré).

2. Essai • Les fables des livres VII à IX de La Fontaine vous paraissent-elles adaptées à l’instruction des enfants ?

En prenant appui sur le texte et sur votre culture personnelle, vous répondrez à la question de manière construite et argumentée.

DOCUMENT

Comment peut-on s’aveugler assez pour appeler les fables la morale des enfants, sans songer que l’apologue, en les amusant, les abuse ; que, séduits par le mensonge, ils laissent échapper la vérité et que ce qu’on fait pour leur rendre l’instruction agréable les empêche d’en profiter ? Les fables peuvent instruire les hommes ; mais il faut dire la vérité nue aux enfants : sitôt qu’on la couvre d’un voile, ils ne se donnent plus la peine de le lever.

On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, et il n’y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis ; car la morale est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge, qu’elle les porterait plus au vice qu’à la vertu. Ce sont encore là direz-vous des paradoxes. Soit ; mais voyons si ce sont des vérités.

Je dis qu’un enfant n’entend point les fables qu’on lui fait apprendre, parce que quelque effort qu’on fasse pour les rendre simples, l’instruction qu’on veut en tirer force d’y faire entrer des idées qu’il ne peut saisir, et que le tour même de la poésie, en les lui rendant les plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir, en sorte qu’on achète l’agrément aux dépens de la clarté. […]

Passons maintenant à la morale. Je demande si c’est à des enfants de dix ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourrait tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité ; mais le fromage fondu gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre ? C’est ici mon second paradoxe, et ce n’est pas le moins important.

Suivez les enfants apprenant leurs fables, et vous verrez que, quand ils sont en état d’en faire l’application, ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’auteur, et qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on veut les guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les enfants se moquent du corbeau, mais ils s’affectionnent tous au renard ; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner la cigale pour exemple ; et point du tout, c’est la fourmi qu’ils choisiront. On n’aime point à s’humilier : ils prendront toujours le beau rôle ; c’est le choix de l’amour-propre, c’est un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour l’enfance ! Le plus odieux de tous les monstres serait un enfant avare et dur, qui saurait ce qu’on lui demande et ce qu’il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus.

Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme c’est d’ordinaire le plus brillant, l’enfant ne manque point de se faire lion ; et quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modèle, il a grand soin de s’emparer de tout. Mais, quand le moucheron terrasse le lion, c’est une autre affaire ; alors l’enfant n’est plus le lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups d’aiguillon ceux qu’il n’oserait attaquer de pied ferme.

Dans la fable du loup maigre et du chien gras, au lieu d’une leçon de modération qu’on prétend lui donner, il en prend une licence1. Je n’oublierai jamais d’avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu’on avait désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs ; on la sut enfin. La pauvre enfant s’ennuyait d’être à la chaîne, elle se sentait le cou pelé ; elle pleurait de n’être pas loup.

Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour l’enfant une leçon de la plus basse flatterie ; celle de la seconde une leçon d’inhumanité ; celle de la troisième, une leçon d’injustice ; celle de la quatrième, une leçon de satire ; celle de la cinquième une leçon d’indépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue à mon élève, n’en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous lui donnez des préceptes qui se contredisent, quel fruit espérez-vous de vos soins ? Mais peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d’objection contre les fables fournit-elle autant de raison de les conserver. Il faut une morale en paroles et une en actions dans la société et ces deux morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme, où on la laisse ; l’autre est dans les fables de La Fontaine pour les enfants, et dans ses contes pour les mères. Le même auteur suffit à tout.

Composons, monsieur de La Fontaine. Je promets quant à moi de vous lire avec choix, de vous aimer, de m’instruire dans vos fables ; car j’espère ne pas me tromper sur leur objet ; mais, pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule jusqu’à ce que vous m’ayez prouvé qu’il est bon pour lui d’apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart ; que, dans celles qu’il pourra comprendre, il ne prendra jamais le change, et qu’au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, livre II, 1762.

1. Une licence : une liberté

Les clés du sujet

Observer le texte à contracter

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Chercher des idées pour l’essai

1. Les fables peuvent sembler contre-indiquées pour la formation morale des enfants

Cherchez des fables au sein des livres VII à IX qui illustrent les arguments avancés par Rousseau.

Élargissez la réflexion en cherchant d’autres raisons qui porteraient à bannir la lecture de La Fontaine dans l’éducation, notamment les apologues qui favorisent l’imagination au détriment de la pensée.

2. L’œuvre de La Fontaine présente plus d’un atout pour l’édification d’un jeune esprit

Quels peuvent être les avantages de l’argumentation indirecte ? À l’inverse, les inconvénients d’une démarche directe à l’attention d’un enfant ?

Quel profit peut-on tirer des fables sur le plan moral ?

L’enfant se laisse-t-il abuser comme le donne à penser Rousseau ?

Corrigé

Corrigé GUIDÉ

1. Contraction

à noter

Les exemples précis empruntés aux fables doivent être mentionnés en raison de leur statut argumentatif.

Comment peut-on prétendre que les Fables de La Fontaine permettent l’édification des enfants alors même que la séduction du récit l’emporte, dans leur esprit, sur la leçon ? L’apologue est bon pour les adultes mais l’argumentation directe convient mieux aux jeunes esprits. Au reste, quand bien même, les enfants comprendraient les fables, elles les porteraient paradoxalement davantage au mal qu’au bien. En effet, les efforts de pédagogie ne parviennent pas venir à bout de la complexité du récit, encore accrue par la forme poétique du texte. Par exemple, dans « Le corbeau et le renard », l’enfant se range hélas du côté du flatteur et voleur de fromage ; de la même façon, dans « La cigale et la fourmi », il s’identifie à la seconde au mépris des règles élémentaires d’assistance et de générosité ; selon le même procédé, il ne prendra le parti du Lion que lorsqu’il triomphe des autres animaux et méprisera sa force quand il est vaincu par un animal plus faible que lui ; enfin, dans « Le loup et le chien », l’émotion liée à la condition pathétique de l’animal sauvage fait oublier à l’enfant le devoir de soumission et de reconnaissance. Ainsi, les leçons de ces fables contreviennent aux principes même qu’on cherche à inculquer à des individus en formation et sont juste bonnes pour des êtres déjà acquis à la vie sociale. Par conséquent, je me réserverai le plaisir de lire les fables et l’interdirai à mon élève par crainte qu’il ne les comprenne pas.

253 mots

2. Essai

Les titres des parties ne doivent pas figurer dans votre copie.

Introduction

Contrairement aux fables du premier recueil, celles des livres VII à IX ne sont pas adressées au jeune fils de Louis XIV mais à madame de Montespan, femme rompue à la vie de cour. On pourrait donc penser que La Fontaine est passé de pédagogue à moraliste. Pourtant, dans son traité d’éducation intitulé L’Émile, Jean-Jacques Rousseau proscrit tous les apologues du fabuliste classique pour édifier les enfants et en réserve la lecture exclusivement aux adultes. Les fables sont-elles adaptées à l’instruction des jeunes esprits ? Pour répondre à cette question, nous montrerons d’abord pourquoi la lecture des fables serait contre-indiquée à des êtres en pleine construction ; puis, nous examinerons les raisons qui, malgré tout, font des apologues de La Fontaine des outils de choix pour enseigner la morale.

I. Les fables peuvent sembler contre-indiquées pour la formation morale des enfants

des points en +

N’hésitez pas à reprendre le texte que vous avez contracté et même à lui emprunter certaines de ces formules pour montrer que vous l’avez bien compris.

À en croire Jean-Jacques Rousseau, on s’aveugle à faire des fables « la morale des enfants ». Les griefs du philosophe contre les apologues de La Fontaine sont multiples : ils concernent à la fois la forme et le fond des textes.

« Le ton même de la poésie » fait problème selon l’auteur de l’Émile : la préciosité du lexique et la versification constituent un obstacle à une compréhension littérale des pièces. Prenons « Les Animaux malades de la peste » qui ouvre le deuxième recueil : un enfant saura-t-il deviner la référence mythologique derrière le nom propre d’« Achéron » ? comprendra-t-il la formule lexicalisée « on cria haro sur le baudet » ? ne sera-t-il pas gêné par l’enjambement dans sa compréhension des vers « Rien que la mort n’était capable/d’expier son forfait » ? Il y a fort à parier que notre jeune élève peine à lever ces difficultés.

Quand bien même le sens littéral des fables serait compris, leur contenu peut être préjudiciable aux jeunes esprits. Selon Rousseau, les morales seraient en effet nuisibles parce qu’elles trompent et séduisent en voilant la vérité ; elles apprendraient l’existence du mensonge le profit qu’on peut en tirer. À lire « La laitière et le pot au lait », on est en droit de s’interroger avec Rousseau : l’enfant s’identifie à Perrette, partageant son insouciance et s’inquiétant des risques qu’elle encourt « d’être battue » par son mari ; plus grave, là où on attendait une condamnation des débordements de l’imagination, le fabuliste substitue à la morale une confession dans laquelle il réhabilite l’imagination, « la folle du logis » :

« Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux ;

Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes. »

conseil

Mémorisez quelques passages de l’œuvre étudiée en classe afin de pouvoir la citer dans votre devoir.

Ces vers présentent sans doute un caractère subversif pour un enfant et sapent les fondements de la morale qu’on cherche à lui inculquer. Il serait alors inconséquent de la part du maître de la faire étudier.

Pourtant, les fables de La Fontaine sont récitées à l’école depuis des générations : n’est-ce pas là le signe que l’œuvre de La Fontaine participe à l’instruction morale des enfants, n’en déplaise à l’écrivain des Lumières ?

II. L’œuvre de La Fontaine présente plus d’un atout pour l’édification d’un jeune esprit

Le genre de la fable existe depuis l’Antiquité. Cependant, par rapport à son modèle, le Grec Ésope, La Fontaine travaille ses narrations à la manière de « petites comédies ». Dès lors, ses apologues se parent de toutes les subtilités dramatiques et lyriques mises au service de l’argumentation. « Une morale nue apporte de l’ennui ; / Le conte fait passer le précepte avec lui » écrit La Fontaine dans « Le pâtre et le lion » (livre VI). La gaieté des fables garantit de s’attacher l’attention de l’enfant, plus captivé par les aventures de Cérès et de l’hirondelle que d’écouter la diatribe de l’orateur athénien, telle est la leçon du « Pouvoir des fables ».

De plus, si les fables apparaissent immorales à Rousseau, c’est qu’elles enseignent en réalité une morale pragmatique, moins tournée vers la droiture que vers la prudence. Si « selon que vous serez puissant ou misérable, / les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », c’est qu’il faut aussi apprendre comme le renard à flatter et comme le loup à « harangue[r] » les foules et non verser dans la naïve sincérité de l’âne. L’ambition de l’éducation est bien, en effet, de préparer l’enfant à sa vie sociale d’adulte. Pourquoi, dans cette perspective, s’interdire la lecture de l’œuvre de La Fontaine ?

Enfin, Rousseau refuse les fables à son élève tout en s’en réservant la lecture. Mais il oublie que c’est précisément à l’âme de l’enfant encore présente dans le corps de l’adulte que s’adresse le fabuliste. Celui-ci confesse d’ailleurs que « le monde est vieux […] ; cependant / Il le faut amuser encore comme un enfant ». Par leur dimension allégorique, les fables constituent des sortes de devinettes qui plaisent et instruisent simultanément petits et grands.

Conclusion

Ainsi, les fables ne sont pas inadaptées à l’instruction des enfants, à condition toutefois d’accompagner leur lecture pour garantir une bonne compréhension des textes. Elles fournissent alors un outil précieux pour amener l’enfant à réfléchir par lui-même, tout en éveillant son imagination.