Faut-il préférer la vérité au bonheur ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : Le bonheur
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : Madagascar
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Faut-il préférer la vérité au bonheur ?

Le bonheur

La morale

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Afrique • Juin 2013

dissertation • Série S

Définir les termes du sujet

Faut-il

  • La question « Faut-il ? » nous indique qu’il y a un choix à faire : une alternative pour trancher. La question est donc de nature morale.

Préférer

  • Préférer signifie établir une hiérarchie entre deux éléments, sans pour autant choisir l’un de ces deux éléments. Il s’agit donc de valoriser l’un de ces éléments par rapport à l’autre.
  • Préférer se distingue donc de vouloir : une préférence est un type de choix particulier, en ce qu’il s’agit d’un choix par défaut. On peut préférer, par exemple, mourir pendu plutôt que noyé : ceci n’indique pas que l’on veuille mourir pendu ni noyé.

Vérité

  • La définition de la vérité est souvent une définition négative : elle est le contraire du mensonge, de l’erreur, de l’illusion. On peut la définir positivement comme une adéquation à la réalité, mais cette définition pose problème, puisqu’elle permet de définir le vrai plus que la vérité. La vérité serait alors la propriété d’une proposition : quand je dis le ciel est bleu, cette proposition n’est vraie qu’à condition d’être conforme à la réalité.

Bonheur

  • S’il est impossible de définir les conditions du bonheur, c’est-à-dire son contenu, puisque les mêmes choses ne nous rendent pas tous heureux, on peut pourtant définir le bonheur comme un sentiment de satisfaction durable, qui en cela se distinguerait de la joie ou du bien-être, plus proche de la sensation et moins durable.
  • Étymologiquement, bonheur vient de augurium, qui en latin signifie « chance » : il y a dans l’idée de bonheur l’idée selon laquelle le bonheur nous advient par hasard, indépendamment de notre volonté et d’une quelconque maîtrise

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

  • Le problème posé par le sujet réside dans le rapport envisagé entre le bonheur et la vérité. Ce rapport nous est présenté comme une alternative : on présuppose ici que le bonheur et la vérité ne vont pas de pair.
  • Mais qu’est-ce qui pourrait justifier que l’on attribue une valeur plus grande à la vérité qu’au bonheur ? Pourquoi la préoccupation de notre bonheur ne devrait-elle pas au contraire l’emporter sur la vérité ? Nous devrons examiner les raisons de cette alternative : en quoi la vérité serait-elle exclusive du bonheur ? N’y a-t-il pas un lien profond entre la vérité et le bonheur ?

Le plan

  • Dans un premier temps, nous verrons qu’il faut préférer la vérité au bonheur dans la mesure où le bonheur pourrait n’être que la préoccupation secondaire de l’homme défini par sa raison, et destiné à s’accomplir en tant que tel.
  • Nous verrons dans un deuxième temps en quoi le souci du bonheur doit l’emporter sur la quête de la vérité, avant d’examiner, dans un troisième temps, cette alternative posée entre le bonheur et la vérité : car au fond, est-il seulement possible d’envisager que la quête de la vérité et la quête du bonheur se dissocient ?

Éviter les erreurs

Il est essentiel, pour traiter ce sujet, d’en repérer le présupposé, selon lequel il peut exister une alternative entre le bonheur et la vérité, c’est-à-dire que ces deux termes s’excluraient mutuellement.

Corrigé

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Introduction

Se demander s’il faut préférer la vérité au bonheur, c’est présupposer qu’il puisse y avoir une alternative entre la vérité et le bonheur, et se demander lequel doit l’emporter sur l’autre. Préférer, c’est établir une hiérarchie entre deux éléments, sans pour autant choisir l’un de ces deux éléments. En cela, préférer se distingue donc de vouloir : une préférence est un type de choix particulier, en ce qu’il s’agit d’un choix par défaut. La vérité est le contraire du mensonge, de l’erreur, de l’illusion. On peut la définir positivement comme une adéquation à la réalité. Le bonheur peut se définir comme un sentiment de satisfaction durable, qui en cela se distinguerait de la joie ou du bien-être, plus proche de la sensation et moins durable.

Le problème posé par le sujet réside dans le rapport envisagé entre le bonheur et la vérité. Ce rapport nous est présenté comme une alternative. Mais qu’est-ce qui pourrait justifier que l’on attribue une valeur plus grande à la vérité qu’au bonheur ? Nous devrons examiner les raisons de cette alternative : car au fond, en quoi la vérité serait-elle exclusive du bonheur ? N’y a-t-il pas un lien profond entre la vérité et le bonheur ?

Dans un premier temps, nous verrons qu’il faut préférer la vérité au bonheur dans la mesure où le bonheur pourrait n’être que la préoccupation secondaire de l’homme défini par sa raison. Mais la vérité ne peut-elle pas rendre malheureux, et faut-il en son nom tourner le dos à notre bonheur ? Nous verrons dans un deuxième temps en quoi le souci du bonheur doit l’emporter sur la quête de la vérité, avant d’examiner, dans un troisième temps, cette alternative posée entre le bonheur et la vérité : car au fond, est-il seulement possible d’envisager que la quête de la vérité et la quête du bonheur se dissocient ?

1. Préférer la vérité au bonheur

A. L’homme est doué de raison, et sa destination est d’accomplir cette raison

A priori, on pourrait penser que la vérité est préférable au bonheur dans la mesure où le bonheur serait défini comme une préoccupation qui ne serait pas proprement humaine. C’est en particulier ce qu’établit Kant, en définissant le bonheur comme un sentiment lié à la satisfaction de nos penchants, tendances dont nous ne sommes pas maîtres, qui sont de nature particulière et ne peuvent donc correspondre à aucun impératif univoque. Le bonheur est ainsi défini comme un idéal de l’imagination, auquel, par conséquent, ne saurait s’ordonner notre action.

Ainsi, si la quête du bonheur n’est pas une quête proprement humaine, elle doit être subordonnée à la quête de la vérité, quête dans laquelle l’homme accomplit sa destination d’être doué de raison.

B. Le mensonge est immoral, et nous sommes faits pour être vertueux, et non heureux

Si la vérité, étant propre à l’homme, doit être préférée au bonheur, selon Kant, il s’agit à la fois de la quête de la vérité au sens logique, et de la quête de la vérité au sens moral. Doit-on préférer dire la vérité plutôt que de vivre dans un mensonge qui nous rendrait heureux ? Oui, répond Kant, puisque le mensonge ne peut être un principe moral dans aucun cas. En effet, il est impossible d’universaliser le mensonge, puisqu’il suppose la crédulité. Par conséquent, tout mensonge est immoral, et seule la vérité est morale. Puisque nous sommes dotés d’une raison, et donc faits pour être moraux, il faut préférer dire la vérité plutôt que la dissimuler pour être heureux.

[Transition] Pourtant, ce qui est proprement humain est-il nécessairement ce qu’il faut viser ? Si notre humanité nous sépare de l’ignorance et de l’aveuglement nécessaires au bonheur, en quoi faudrait-il se détourner de notre souci du bonheur ?

2. Préférer le bonheur à la vérité

A. La recherche de la vérité exige des efforts : l’ignorance et l’illusion sont confortables

De fait, il semble que la quête de la vérité ne rende pas nécessairement heureux. La connaissance, le pouvoir que nous avons de connaître, semble nous exposer à des difficultés sans fin. C’est ce que souligne Descartes à plusieurs reprises alors qu’il s’efforce, dans les Méditations métaphysiques d’atteindre une vérité indubitable. Renoncer au confort du préjugé, à la douceur des illusions, s’exposer au doute pour atteindre la vérité, c’est peut-être renoncer à une forme de bonheur propre à l’esprit passif. Mais au fond, ne sommes-nous pas condamnés à cette quête malgré nous ?

B. Le bonheur est lié à l’ignorance

C’est finalement la question que pose Nietzsche dans les Considérations inactuelles, en comparant le bonheur d’un animal éloigné de la connaissance, oublieux, ignorant, et l’impossibilité humaine d’atteindre le bonheur. C’est que l’homme, dit-il, ne peut « apprendre l’oubli » : doté de facultés intellectuelles qui le tournent vers le passé et l’avenir, l’homme, incapable de jouir du présent, est essentiellement éloigné de la possibilité d’être heureux par les facultés mêmes qui le tournent vers la vérité.

[Transition] Mais est-il si évident que la quête du bonheur et celle de la vérité soient dissociables ? Ce qui nous tourne vers la vérité, est-ce ce qui nous condamne à nous éloigner du bonheur ?

3. On ne peut pas préférer la vérité au bonheur puisqu’il n’y a pas de vérité sans bonheur ni de bonheur sans vérité

A. Nous sommes faits pour le bonheur, et il n’y a pas de bonheur sans vérité

C’est finalement l’alternative entre le bonheur et la vérité qu’il nous faudrait examiner. Car pourquoi faudrait-il préférer l’un à l’autre ? En proposant dans la Lettre à Ménécée une méthode du bonheur, Épicure remet en cause cette alternative. Car si le bonheur peut s’apprendre, c’est qu’il repose d’abord sur un effort de connaissance, qui vise à nous mettre en accord avec notre nature. L’homme malheureux est donc celui qui, par ignorance et par négligence, perd le souci de lui-même : car nous disposons tous, en tant qu’hommes, des moyens d’atteindre la vérité.

B. L’ignorance est malheur

Ce que dit ainsi Épicure, c’est que la quête du bonheur ne peut être dissociée de la quête de la vérité : connaître, dit-il, ce n’est pas chercher la vérité par amour de la vérité, mais dans la visée éthique d’un bonheur défini comme ataraxie, c’est-à-dire absence de troubles de l’âme et du corps, chercher la vérité est la condition sans laquelle aucun bonheur n’est possible. En somme, s’il est possible d’établir une supériorité du bonheur sur toutes les autres fins, en ce qu’il est le « souverain bien », aucun bonheur ne peut advenir pour celui qui vit dans les craintes et les excès liés à l’ignorance.

Conclusion

En définitive, s’il est possible d’établir une supériorité du bonheur sur la vérité dans une perspective éthique, il est en revanche impossible de dissocier la quête de la vérité à celle du bonheur, en ce que la condition d’accès au bonheur serait d’abord la lutte contre l’ignorance, le préjugé, l’erreur. En somme, s’il est possible de préférer le bonheur à la vérité, dans la mesure où celui-ci correspondrait à notre accomplissement, il est impossible d’espérer atteindre ce bonheur en dehors de la vérité.