Faut-il préférer la vérité à la paix ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle ES - Tle S | Thème(s) : La vérité
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Nouvelle-Calédonie

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

La vérité

Désigne d’abord le caractère des jugements (et des propositions qui les expriment) qui permettent de désigner la réalité et de fonder ainsi un accord entre les esprits. En ce sens, elle appartient au domaine de la connaissance. Mais la vérité ne s’oppose pas seulement à l’erreur, elle est aussi le contraire du mensonge et en ce sens le sujet prend une dimension morale.

La paix

Désigne l’absence de conflit entre des hommes au sein d’un État ou entre plusieurs États. Sur un plan individuel, la paix désigne la sérénité de l’esprit qui n’est troublé par aucune passion. En ce sens, elle peut rejoindre le sens antique du bonheur comme ataraxie.

Préférer

Consiste à hiérarchiser deux choses, soit par un jugement, soit par goût.

Dégager la problématique du sujet et construire un plan

La problématique

  • Connaître la vérité peut être une fin en soi mais vouloir savoir n’est pas nécessairement vouloir se trouver bien. La vérité est indifférente à la tranquillité qu’elle procure. Elle peut même dans certains cas déranger : toute vérité n’est pas bonne à dire.
  • Cependant, des relations sociales qui s’établiraient sur la base du mensonge au nom de la cohésion et de la paix risquent d’être bien fragiles, dans la mesure où la morale étant niée plus rien ne viendrait garantir l’engagement des personnes les unes envers les autres. Faut-il alors préférer la vérité à la paix ?

Le plan

Vouloir établir une hiérarchie entre la paix et la vérité semble étonnant dans la mesure où elles ont chacune leur domaine propre (l’action et le savoir).

  • Première partie : la recherche de la vérité exige un effort qui peut s’opposer à la tranquillité de l’homme en étant dérangeante, voire violente.
  • Deuxième partie : on peut donc préférer la paix à la vérité au nom de la cohésion sociale.
  • Troisième partie : mais l’absence de troubles apparents n’est pas le bonheur, et l’on peut préférer la vérité à la paix aussi bien au niveau social qu’individuel au nom d’exigences morales.

Éviter les erreurs

  • Il ne s’agit pas, dans l’analyse de ce sujet, de s’en tenir à une simple question de préférence entre paix et vérité et de se contenter de lister et d’opposer les arguments en faveur de l’un ou de l’autre.
  • Il s’agit de discuter le présupposé du sujet à savoir que la paix et la vérité sont nécessairement dans un rapport de concurrence. Il faut en réalité interroger le rapport entre ces deux notions.
Corrigé

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Introduction

Une œuvre manquée, un passé torturé, une infidélité… : toute vérité n’est peut-être pas bonne à dire car la connaissance de quelque chose de douloureux risque d’assombrir la quiétude de l’homme, sans pour autant changer sa situation. Dans leurs échanges sociaux, les hommes ont en ce sens institué des règles de politesse qui permettent de vivre ensemble sans avoir besoin de signifier le fond de leur pensée. La paix semble parfois être préférable à la vérité.

Cependant, il semble étrange d’opposer la paix et la vérité comme deux choix de vie différents dans la mesure où l’un relève de l’action, ou encore de la psychologie, et l’autre de la connaissance. En effet, la paix se présente plutôt comme un état de satisfaction lié à une absence de conflit, alors que la vérité désigne soit la cohérence logique d’un système de propositions, soit la correspondance de ces propositions avec la réalité. Mais dire la vérité se présente aussi comme une exigence morale aux vertus sociales dans la mesure où, à long terme, le mensonge généralisé peut conduire à l’incommunicabilité générale. Faut-il alors préférer la vérité à la paix ?

Ainsi, dans la première partie, nous verrons comment la vérité, indifférente à la satisfaction procurée, s’oppose plus ou moins violemment à la paix. On peut en ce sens préférer la paix sociale à la vérité afin d’assurer sa survie individuelle et collective, ce qui fera l’objet de la deuxième partie. Il faudra alors s’interroger dans une troisième partie sur des relations humaines fondées sur le mensonge possible : à long terme ce principe d’immoralité ne risque-t-il pas d’être une menace pour la paix ?

1. La recherche de la vérité peut entraver 
le bonheur de l’homme, sa quiétude

A. L’exercice intellectuel peut être violent

La vérité désigne ce que l’on peut connaître. Un énoncé est vrai lorsqu’il renvoie de manière exacte à la réalité, lorsque la représentation d’une chose dans notre esprit, et que l’on traduit par le langage, correspond à cette chose. La chose telle qu’elle est dans son essence s’impose à moi lorsque j’accède à la vérité. Ainsi la nature m’impose ses lois, quels que soient mes désirs. Quoi que je veuille, je serais toujours soumis à la force d’attraction terrestre et deux plus deux feront toujours quatre. La vérité est donc normative et possède un pouvoir contraignant. Elle semble même posséder une force de conviction qui s’impose comme une évidence à laquelle on ne peut résister.

B. La vérité s’impose à l’homme et ne le laisse pas en paix

La découverte de la vérité peut se présenter comme étant difficile lorsqu’elle oblige à reconnaître ses erreurs. Ainsi, lorsqu’on s’attache au seul devenir des choses sans essayer de saisir leur essence, on se situe dans le domaine de l’opinion et non de la vérité. Dans « l’allégorie de la caverne » de la République de Platon, le prisonnier qu’un mystérieux personnage vient libérer de sa condition résiste violemment et se trouve même dans un premier temps aveuglé, voire agressé, par la lumière de la vérité. Lui-même, lorsqu’il retourne dans la caverne pour « éduquer » ses anciens camarades et leur faire partager cette vérité découverte (ils ne vivent que dans un monde d’apparences, le vrai monde se trouve à l’extérieur), il se heurte à leur hostilité qui ira jusqu’à la condamnation à mort.

Le philosophe qui est à la recherche de la vérité est présenté par Socrate, dans L’Apologie de Socrate de Platon, comme celui qui ne laisse pas l’homme en paix. Pour comprendre cela, il fait une comparaison : le philosophe est par rapport à la cité comme un taon par rapport à un cheval. Il vient le déranger en le piquant, lui si petit par rapport à cette belle et grande bête et va ainsi « l’aiguillonner », le mettre en mouvement en le faisant sursauter, en le sortant de sa torpeur, mais aussi en le faisant avancer, en lui donnant une direction. Le philosophe à la recherche de la vérité est celui qui dérange l’homme qui, à force de paix ou de tranquillité, risque de s’endormir.

Ainsi, la vérité semble s’opposer à la paix comprise comme tranquillité de l’homme à la fois au sens d’une absence de contradiction ou d’opposition, mais aussi plus positivement comme état de celui qui demeure immobile. Dès lors, la révélation d’une vérité qui viendrait perturber la quiétude de l’individu ne risque-t-elle pas de constituer une menace pour la bonne entente sociale ? Ne vaudrait-il pas mieux privilégier alors la paix à la vérité ?

2. La vérité peut nuire au maintien de la société

A. La raison d’État

Si on laisse l’homme exprimer naturellement ce qu’il désire, il entrera en conflit permanent avec les autres. Pour Hobbes, les hommes sont régis par le principe de préservation de soi mais aussi par leur intelligence : ils s’attaquent les uns les autres en voulant anticiper toute action qui viendrait s’opposer à la réalisation de leurs désirs. Dès lors, les hommes, en laissant naturellement s’exprimer la vérité de leurs besoins et de leurs désirs, se trouveraient dans un état de guerre permanente. En tenant à distance les hommes à l’aide de la loi imposée par un tiers, le souverain permet le maintien de la sécurité au sein de la société.

Ainsi, on peut même affirmer la nécessité de ne pas toujours dire la vérité lorsque l’intérêt général, qui échappe aux particuliers, peut prévaloir. La raison d’État est le principe évoqué par un gouvernement pour ne pas divulguer des faits ou des raisons que le peuple ne pourrait comprendre et qui, pourtant, devrait répondre à son avantage. Salus patriae suprema lex : le salut de la patrie devient la loi suprême, indépendamment d’un principe qui condamnerait le mensonge. Les intérêts se trouvent donc séparés de la morale, dans la mesure où le mensonge peut être garant de la paix sociale.

B. Le mensonge nécessaire

Certes, on peut vouloir mentir pour le bien d’autrui mais comment légitimer la possibilité d’aveugler le peuple sur son propre bien sans aucune garantie sur la bienveillance de celui qui aurait le droit de mentir. La raison d’État peut servir de prétexte pour cacher une vérité dévoilant l’injustice d’un gouvernement qui abuse de son pouvoir. En ce sens, Pascal affirme dans ses Pensées que, ne pouvant faire que la justice soit forte, on a fait en sorte que la force soit juste. Autrement dit, à partir du constat d’une injustice politique générale, Pascal affirme que la société est organisée pour que le pouvoir maintienne l’ordre tout en dissimulant des injustices. Mais au lieu de condamner cet état, il affirme que vouloir le dénoncer serait encore pire pour la population, car cela créerait des déséquilibres sociaux à la source de nouveaux conflits. La vérité faite sur une injustice engendrerait des conflits, une guerre civile et donc de nouvelles injustices encore plus destructrices. En ce sens la politique poursuit son objectif principal qui est de préserver à tout prix (même au prix de la vérité) la paix sociale.

Ainsi, on peut non seulement considérer que dissimuler une vérité peut contribuer à la paix sociale, mais aussi envisager que le mensonge soit la condition pour éviter des violences supérieures à celles que l’on masque. Mais affirmer cela n’est-ce pas, à long terme, risquer une dislocation du lien social en niant tout fondement moral aux relations humaines ?

3. Le maintien de la paix exige lui-même de dire la vérité

A. Le rejet du mensonge est une condition morale de la vie sociale

La vérité n’a pas que des enjeux épistémologiques : elle a aussi une dimension morale. Préférer la vérité, ce n’est pas seulement se préserver des erreurs et assurer une connaissance qui peut s’appliquer par les sciences, c’est aussi s’opposer au mensonge. La vérité est ce qui se dit ou ce qui se cache. Elle se situe toujours par rapport au langage. Aussi, dire la vérité peut constituer un acte en soi. Il s’agit alors d’un énoncé performatif, tel qu’une promesse, un pardon, un baptême… Attribuer à la parole une valeur de vérité devient une exigence morale qui engage la dignité et le respect de l’homme et engage également la possibilité de fonder une société, dans la mesure où les échanges entre individus ne peuvent se faire sans un minimum de confiance réciproque.

Selon Aristote, si l’homme est un « animal politique », c’est parce qu’il peut partager avec les autres des notions telles que « le juste et l’injuste », « le bien et le mal », bref, des valeurs morales. L’exigence morale de ne pas mentir se présente aussi comme une nécessité sociale. Pour Kant, s’il ne faut pas mentir, c’est que le mensonge n’est pas universalisable, sous peine d’incommunicabilité générale.

B. Se mentir à soi-même ne peut être que source 
de contradictions internes

On peut également ne pas vouloir voir une vérité qui entrerait en contradiction avec ses désirs. Ainsi, pour ne pas avoir à assumer ses responsabilités, on préfère croire que ses actions sont socialement, historiquement ou psychologiquement déterminées. Ce déterminisme peut servir d’excuse à la « mauvaise foi ». Pour Sartre, le lâche n’est pas celui qui aurait découvert la vérité sur sa « nature » comme il le prétend, en affirmant ne pouvoir se comporter de manière courageuse, mais c’est celui qui se voile la vérité de sa liberté toujours possible car, en réalité pour l’existentialisme sartrien, il n’y a pas de nature humaine : nous existons toujours par rapport à ce que l’on fait et non par rapport à ce que l’on croit être. La mauvaise foi désigne cette possibilité de se mentir à soi-même, mais ce mensonge est condamné au nom de la morale qui consiste à assumer ses responsabilités, sa liberté et donc son humanité, mais aussi au nom d’une cohérence interne. En effet, la contradiction psychologique entre une liberté, qui renvoie à des responsabilités, et une sorte d’aveuglement volontaire, est source d’angoisse. Et l’angoisse n’est autre qu’un trouble intérieur qui souffre d’un manque de clarté. En ce sens, on peut préférer la vérité à une paix qui ne serait qu’apparente, pour retrouver une paix plus profonde : celle de l’homme qui choisit la liberté et assume ses responsabilités morales.

On peut certes vouloir se mentir à soi-même pour ne pas affronter une certaine angoisse, mais cela engage une forme de conflit avec soi-même qui semble en contradiction avec un bonheur comme absence de trouble. Face à cela, la psychanalyse affirme alors que seul un travail de recherche de vérité sur soi peut résoudre les contradictions malheureuses en l’homme.

Ainsi que ce soit sur le plan collectif ou individuel, il ne faut pas vouloir préférer la paix à la vérité ou l’inverse, mais plutôt les rechercher conjointement comme relevant d’une seule et même finalité. En ce sens, la vérité n’est plus seulement l’expression d’un énoncé qui coïncide avec le réel, mais une valeur à rechercher, un sens qui éclaire l’existence.

Conclusion

Faut-il préférer la vérité à la paix ? Cette question engage une réflexion sur la possibilité de maintenir une certaine cohésion sociale par la dissimulation, mais en même temps révèle l’insuffisance d’une société dépourvue de fondement moral.

De la même manière, d’un point de vue psychologique, un individu ne présentera qu’une apparence de sérénité en se mentant à lui-même. Autant on ne peut moralement préférer la paix à la vérité, sous peine de tomber dans une incommunicabilité source de conflits, autant on ne peut préférer logiquement la vérité à la paix dans la mesure où cette dernière doit être le résultat visé par un sujet réconcilié avec la vérité de ce qu’il est.

Vérité et paix ne doivent pas être pensées dans un rapport conflictuel mais comme les deux faces d’une même finalité.