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Fénélon, Le Chat et les Lapins

QUESTION DE L'HOMME

Efficacité de la beauté d'un récit • Commentaire

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Polynésie française • Juin 2017

Séries ES, S • 16 points

Efficacité de la beauté d'un récit

Commentaire

Vous commenterez la fable de Fénelon « Le Chat et les Lapins » (texte A).

Se reporter au document A du corpus.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Définissez les caractéristiques du texte pour trouver les axes.

Fable en prose (genre) qui raconte (type de texte) les menées et les mésaventures de lapins et d'un chat (sujet), qui argumente sur (type de texte) la tromperie et les dangers d'une confiance excessive (sujet) humoristique, didactique (registre), simple, vivante, animée, instructive (adjectifs), pour plaire à un enfant, mais aussi pour éduquer un futur roi (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Un récit pour plaire à un enfant

Analysez la construction et la progression du récit.

D'où viennent sa simplicité, sa vivacité, sa théâtralité, son humour ?

En quoi peut-on parler d'un monde fantaisiste et merveilleux ?

Montrez que les personnages sont mi-animaux mi-humains.

Deuxième piste : Un récit pour éduquer

Étudier le statut du narrateur. Est-il objectif ou intervient-il dans le récit ? Comment guide-t-il son lecteur vers la morale ?

Quel type de leçon l'auteur propose-t-il dans la fable ? Est-elle seulement morale ? Quelle en est la teneur ?

En quoi la leçon est-elle adaptée à son destinataire ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La question de l'homme : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

conseil

Pour annoncer le plan évitez les formules maladroites du type « Dans le premier axe, nous montrerons que ».

[Amorce] L'archevêque Fénelon fut choisi par Louis XIV pour être précepteur de son petit-fils, le duc de Bourgogne, père du futur Louis XV. Pour son élève, il composa des œuvres « pédagogiques » : le roman didactique Télémaque, inspiré de l'Odyssée, et des fables. Sans prétendre rivaliser avec Les Fables de La Fontaine, il essaya de guider son élève princier en lui proposant sous la forme de fables plaisantes un contenu didactique moral et politique. Son objectif était d'abord pédagogique, mais en homme du xviie siècle, il appliquait le principe du classicisme : « plaire et instruire ». [Présentation du texte] La fable en prose « Le Chat et les Lapins » met en scène un chat qui rassure hypocritement des lapins naïfs pour mieux les croquer. Un vieux lapin rusé les met en garde vainement. Finalement, les lapins comprennent leur erreur et trouvent à leur tour une ruse pour tuer le trompeur.

[Annonce des axes] Fénelon, pour composer un récit qui retienne l'attention d'un enfant tout en l'amusant, recourt aux procédés dont se sert La Fontaine [I] mais il donne à sa fable un tour personnel, adapté à son objectif : éduquer un futur roi de France [II].

I. Un récit pour plaire

1. Une action adaptée à la logique enfantine

La structure narrative de la fable est simple et linéaire, adaptée à l'âge de son destinataire.

Personnages, lieux et situation sont présentés dans une brève phrase d'introduction. Puis il ménage une phase d'attente avec l'enquête des lapins, le discours du chat, la mise en garde du vieux lapin suivi d'une première péripétie dramatique : l'assassinat des émissaires-lapins.

Suit logiquement la contre-offensive stratégique des lapins avec une recherche d'alliance auprès du berger.

La dernière péripétie débouche sur un dénouement heureux (pour les lapins !) : la mort du chat. Tout est bien qui finit bien, le méchant est puni et les petits sont vainqueurs.

2. Une mini tragi-comédie aux personnages variés

La fable a la vivacité d'un moment de théâtre.

Lieux, attitudes et intonations sont précisés, comme par des didascalies. On voit les lapins « s'enfoncer » dans leurs « trous », ou venir « saluer le bramin », on entend la « voix douce » du chat, la colère du berger « irrité ».

L'alternance passé simple/présent de narration et les verbes d'action des dernières lignes (« accourt », « aperçoit », « le perce ») contribuent à la dynamique du récit, dont le rythme s'accélère et la violence s'intensifie.

remarque

Quand le narrateur veut rendre globalement la teneur de paroles, sans les rapporter précisément, il recourt au discours « narrativisé » : Le Renard […] vous lui fait/Un beau sermon/Pour l'exhorter à patience.

Une bonne part de la fable repose sur les discours. Fénelon choisit de rapporter les paroles des lapins et du chat au style indirect ou se sert du discours narrativisé pour concentrer et accélérer son récit. Le discours de mise en garde du vieux lapin se réduit à : il « représenta combien ce brave philosophe lui était suspect », et la négociation stratégique des lapins se résume à un mot : « on l'amuse ». On n'entend qu'une réplique au style direct : ce sont les dernières paroles, en guise de morale, du « chat expirant ».

3. Des animaux humanisés dans un monde de fantaisie

Les différents personnages (chat, lapins…) appartiennent à l'univers familier des contes pour enfants et Fénelon, selon la très ancienne tradition de la fable, mélange les éléments animaliers et humains.

Les lapins, présentés par des noms collectifs (« l'assemblée ») ou par un pronom indéfini (« on »), vivent dans une « garenne », habitent un « terrier » ou « des trous », se nourrissent de baies de « genièvre » qui leur donnent un goût succulent, mais, comme les hommes, ils parlent, vivent en « république », forment « une nation » de « pauvres gens », de « frères », se retrouvent en « assemblée », envoient des « députés ».

Le chat a des « griffes », une belle « fourrure » mais il parle « d'une voix douce », se présente comme « un philosophe » à la recherche de « la sagesse », il a voyagé « de pays en pays », il est revenu avec la « sagesse » tout orientale d'un « bramin » et propose « une alliance » aux lapins.

Fénelon, avec fantaisie, fait se rencontrer un chat, animal domestique, et des lapins, animaux sauvages qui s'entendent avec un « berger », qui répond à leur appel à l'aide (il n'a pas envie de partager ce peuple « si utile » avec un autre « exterminateur »).

II. Un récit pour éduquer

1. Des choix pédagogiques

Fénelon écrit une fable en prose pour en rendre plus aisée la compréhension : pas de rimes, donc une syntaxe plus simple ; pas d'inversions de mots ni de compléments. Paradoxalement, cette recherche de la lisibilité est en partie altérée par une mise en page compacte : des alinéas auraient aéré le texte et distingué les différentes péripéties du récit pour un jeune lecteur.

Le narrateur de la fable ne se comporte pas en témoin distant. Il intervient à plusieurs reprises et colore son récit par ses commentaires amusés ou ironiques sur les événements, les agissements et les propos des uns et des autres. Son jeune lecteur est ainsi préparé et guidé vers la morale.

Les lapins, d'entrée de jeu, sont qualifiés, de façon assez péjorative, de « simples et crédules » ; il ne faut pas être dupe de la duplicité du chat qui joue de sa « voix douce » et d'un ton « plein de cordialité », puis fait « le modeste » et utilise hypocritement un langage religieux (« alliance éternelle, faute, meurtre ») ; le narrateur souligne par une antiphrase la fausseté de son « beau discours ». Il anoblit ce chat en l'appelant ironiquement « dom » (= seigneur), lui accole un surnom latin, mitis, qui signifie « doux, aimable » !

Il s'amuse à donner une couleur exotique à son chat voyageur en le comparant à « un bramin », un prêtre indien appartenant à la caste aristocratique, et profite de ce travestissement pour familiariser son élève avec un sujet religieux et philosophique, la croyance hindoue en la « métempsycose ».

Narrateur omniscient, il n'a pas d'illusions sur ce qui pousse le berger à venir à la rescousse de ce « peuple si utile » de délicieux lapins à la chair au goût de « genièvre ».

2. Un enseignement moral et politique

L'intention morale de la fable est très claire. Le récit met en scène un trompeur qui dissimule ses projets criminels sous un « beau discours », et, face à lui, des personnages naïfs et sans défense qui n'écoutent pas les avertissements d'un vieux sage mais recourent finalement à l'aide d'un berger qui les croquera à son tour.

Transposée dans le monde humain, c'est une lecture claire des rapports de force entre les individus et des limites de la confiance que l'on accorde à ses semblables et, réciproquement, des risques que l'on prend à trahir cette confiance. Fénelon veut, sans trop de brutalité, ouvrir les yeux de son jeune élève sur le monde qui l'entoure.

Au chat revient la mission de formuler (au discours direct) la morale : est-il le mieux placé pour tirer la leçon de sa mésaventure (il est en très mauvaise posture…) ? Il le fait sur un mode un peu grandiloquent, didactique : il multiplie les marques impersonnelles (« on ») et ajoute un groupe ternaire hyperbolique et redondant (« haï, craint, détesté ») auquel un enfant n'est peut-être pas très sensible…

Derrière l'enseignement moral, on devine aussi une leçon politique pour un futur chef d'État. De nombreux termes politiques créent un contexte bien particulier avec la « nation » des lapins, qui semblent vivre sous un régime démocratique, « une république » où les « députés » entrent en « négociation », concluent des « alliances », rendent compte à leur « assemblée ». Le chat est manifestement une puissance ennemie qui cherche à endormir la méfiance d'un peuple pour le mettre à sa merci. Le « vieux lapin rusé […] docteur de la troupe » a bien des traits qui préfigurent les philosophes du siècle des Lumières… La leçon que donne Fénelon n'a rien de machiavélique : elle est faite de conseils de bon sens, dont le jeune prince ferait bien de s'inspirer plus tard.

3. Une réflexion sur les pouvoirs du langage

L'enfant pourra enfin tirer un dernier enseignement de cette fable qui illustre une fois encore les pouvoirs du langage. Ésope, la référence antique pour les fabulistes modernes, affirme : « la langue est la pire et la meilleure des choses ». La Fontaine, dans « Le Pouvoir des fables » démontre la façon dont un apologue peut agir sur un auditoire.

Maîtriser la parole est un atout considérable ; il faut en user avec sagesse et honnêteté et l'auditoire doit recevoir les discours qu'on lui fait avec attention pour ne pas tomber, comme les lapins, dans le pièges des beaux discours.

Conclusion

[Synthèse] On pourrait avoir la tentation d'apprécier ce texte en le comparant aux fables de La Fontaine sur les thèmes du trompeur trompé (« Le Loup déguisé en berger »), les dangers de la naïveté (« Le Chat, le Cochet et le Souriceau »), le pouvoir de la parole, mais ce ne serait pas rendre justice à Fénelon qui n'a pas les mêmes ambitions, les mêmes buts que son illustre prédécesseur. Il s'adresse uniquement à un enfant et sait se mettre à son niveau tout en lui donnant un texte d'une bonne tenue littéraire. [Ouverture] Il se situe harmonieusement entre la sécheresse des fabulistes antiques et la richesse de La Fontaine : un bel équilibre classique chez ce prélat partisan des Anciens mais déjà ouvert à l'esprit des Lumières.

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