Fénelon, Les Aventures de Télémaque

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES | Thème(s) : Les procédés littéraires - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine

 Vous commenterez le texte de Fénelon.

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     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte (voir guide méthodologique).

  • Extrayez de cette « définition » des questions à se poser sur le texte ou ses centres d'intérêt, idées directrices de votre commentaire.

  • Ici, vous pouvez partir de la « définition » suivante :




    Extrait d'apologue/utopie (genre) qui décrit (type de texte) un pays merveilleux, idyllique, et ses habitants, puis des peuples civilisés (thème), qui argumente (type de texte) sur la vie naturelle et la vie civilisée (thème) lyrique, didactique, polémique (registres), pittoresque, élogieux et critique (adjectifs) pour dépayser le lecteur, faire l'éloge de la vie naturelle simple et la critique des civilisations raffinées (buts).


  • La question (voir p. 218) vous indique un plan possible : comment Fénelon dépayse-t-il le lecteur ? Quel est son but « pédagogique » derrière sa description ?

  • Par ailleurs, l'apologue comporte toujours deux composantes : le récit (l'histoire) et la « leçon » : c'est dans ces deux directions qu'il convient d'analyser un apologue, donc une utopie.

Pistes de recherche

Première piste : un pays merveilleux, un « âge d'or » à l'antique

  • Étudiez le cadre, le décor. Montrez en quoi il est pittoresque. Relevez les indications spatiotemporelles.

  • Mettez la description en relation avec la question (p. 218) : en quoi le lecteur est-il dépaysé ?

  • Analysez les conditions climatiques, les détails visuels et caractérisez-les.

  • Pourquoi peut-on dire que ce pays est idyllique ?

Deuxième piste : une société idéale idyllique

  • Analysez la description des habitants de ce pays.

  • Mettez en relation leur description et celle du pays, de la nature.

  • Pourquoi peut-on dire qu'il s'agit d'un éloge ?

  • Quelles sont les qualités des habitants de ce pays ?

Troisième piste : la « leçon » de l'apologue

  • Analysez la description des peuples civilisés. Est-ce un éloge ?

  • Quel est l'intérêt de cette description ?

  • Quelle est la structure du texte ?

  • Analysez le discours des habitants de la Bétique : quel en est le ton ? le but ?

  • Déterminez les visées de ce texte et précisez la « leçon » donnée.

  • D'où vient l'habileté argumentative du texte ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le conte philosophique : voir lexique des notions.

Corrigé

Nous vous proposons un plan que vous pouvez vous exercer à rédiger.

Introduction

  • Amorce : ancienneté des « utopies » : récits qui se déroulent dans un monde idéal qui n'existe pas ou plus : descriptions de l'âge d'or chez les Anciens – notamment Hésiode –, époque où l'homme vivait dans le bonheur et la paix ; Utopia de Thomas More…

    Le texte : à la fin du xviie siècle, Fénelon, dans Les Aventures de Télémaque – imité de l'Odyssée et de l'Énéide –, s'inscrit dans cette lignée. Télémaque, fils d'Ulysse, rencontre Adoam qui lui décrit un pays extraordinaire : la Bétique. Cette description idyllique vise à dépayser le lecteur mais aussi – c'est un apologue – à l'édifier (but pédagogique, didactique)  il pose le problème de la différence entre la nature et la culture.

  • Problématique : d'où vient l'efficacité argumentative de cet apologue ?

  • Annonce des axes : 1. Le pittoresque de l'utopie bétique : un paradis merveilleux ; 2. derrière ce tableau, un dessein didactique et pédagogique : un éloge de la société et de la vie naturelles ; 3. la critique efficace des bienfaits de la civilisation.

I. Le pittoresque de l'utopie bétique : un pays merveilleux, un « âge d'or » à l'antique

1. La localisation géographique et temporelle : un pays entre réel et imaginaire

Le xviie siècle est nourri des textes de l'Antiquité (notamment des épopées ; voir titre de l'œuvre) : Fénelon présente ce pays apparemment merveilleux selon le mode des Anciens, d'où une double réécriture : à l'intérieur d'une réécriture d'épopée (Les Aventures de Télémaque), réécriture du mythe de l'âge d'or, traité par Hésiode, Ovide et Virgile.

  • Situation géographique apparemment précise (et réelle ?), mais renvoyée dans les temps anciens

    • Dans « le grand Océan assez près des Colonnes d'Hercule » (référence mythologique) : périphrase à l'antique qui désigne une région d'Espagne (Andalousie, sans doute) proche du détroit de Gibraltar ;

    • « la terre de Tharsis » = dénomination antique de la péninsule ibérique ;

    • « qui commerce avec les Grecs (« faire notre commerce chez ces peuples »).

    Cependant l'ancrage dans la réalité est très mince et très flou.

    À la manière de l'épopée antique, Fénelon donne l'étymologie du nom du pays : « la Bétique » (« le pays a pris le nom du fleuve »).

    Dépaysement dans le lieu et le temps : un âge d'or.

  • Un pays hors du temps : un temps indéfini et comme suspendu

    • Le présent semble avoir aboli le temps dans l'éternité (« coule, se jette… »).

    • Récurrence des adverbes « toujours » et « jamais ».

    • Pas de vrai cycle des saisons : absence des saisons, qui sont confondues (métaphore de « hymen » + notations des « arbres toujours verts, toujours fleuris »).

2. Une région « tempérée » et clémente : le juste milieu et l'harmonie

Le xviie siècle privilégiait le juste milieu et l'harmonie : la Bétique répond à cette attente.

  • Des conditions climatiques douces

    • Vocabulaire du juste milieu : « (hivers) tièdes », « (ardeur) tempérée ».

    • Métaphore filée poétique à l'antique (un petit air d'Homère…) : « toute l'année n'est qu'un heureux hymen du printemps et de l'automne qui ­semblent se donner la main » (les saisons sont personnifiées = divinités). Noter qu'il s'agit de demi-saisons.

    • Clémence suggérée par la mention des vents (toujours à l'antique) : « zéphyrs » (vents doux et agréables) ; la rigueur (« rigoureux ») de « l'aquilon » est niée (« n'y soufflent pas »).

      (Cf. la fable du « Chêne et le Roseau » [La Fontaine, Fables, I, 22] : « Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr ».)

    • La négation restrictive exclut tout accident : « ainsi toute l'année n'est qu'un heureux hymen ».

    La nature elle-même est porteuse de modération : un univers hors des atteintes du monde extérieur et de ses tourmentes, un havre de paix face aux incertitudes de la nature

  • Un relief varié et harmonieux

    Harmonie qui s'étend tous les aspects du lieu, à la région entière : « les vallons et les campagnes unies » ; « montagnes ».

    Tout cela concourt à renvoyer à l'Andalousie, mais le pays est peint comme un lieu fictif et merveilleux.

3. Une région idyllique : une nature généreuse : l'abondance

Impression de profusion donnée par :

  • La mention de tous les « règnes »

    • Minéral : sous-sol riche en métaux précieux : « mines d'or et d'argent ».

    • Végétal : une végétation luxuriante (« double moisson »), énumération des différentes sortes d'arbres (« lauriers, grenadiers, jasmins »), description à valeur esthétique (« verts et fleuris »), arbres fruitiers (« grenadiers ») + suggestion d'odeurs agréables  cadre méditerranéen.

    • Animal : « troupeaux »/« laines ».

  • La mention de tous les éléments naturels qui font partie de la représentation traditionnelle du paradis : eau (le « fleuve », « la mer ») ; air (les vents) ; terre (« montagnes »).

  • La nature semble produire d'elle-même

    • Sensible dans la syntaxe : les « montagnes » (sujet du verbe) nourrissent « les troupeaux » (sujet du verbe « fournissent ») qui semblent produire la laine d'eux-mêmes.

    • Métaphore filée qui suggère la fertilité à travers « hymen ».

  • La nature produit à profusion

    • Accumulation des expansions du nom (adjectifs, compléments du nom…).

    • Répétition de « toujours ».

    • Vocabulaire qui connote l'abondance : « bordés de », « couvertes de ».

      La nature subvient aux besoins en nourriture et en habillement (les besoins élémentaires).

II. Une société idéale idyllique

Les adjectifs « serein » (l. 2) et « heureux » (l. 10, rappelé l. 17) et l'image « se donner la main » (l. 11) suggéraient déjà l'idée de bonheur et de concorde : les relations entre les habitants sont annoncées par le climat fusion nature-homme suggérée.

1. Des habitants à l'image de la région et en harmonie avec le décor

L'évocation des lieux sert en fait de métaphore à la perfection des habitants :

  • procédés de la louange : marques d'évaluation, en particulier adjectifs qui peuvent s'appliquer aux hommes : « (un ciel) doux, toujours serein » ;

  • la personnification des saisons qui se « donnent la main » annonce dès le début la concorde entre les habitants qui vivent dans une totale communion (autre thème de l'âge d'or antique) ;

  • cadre pastoral : l'innocence et la bonté naturelle des personnages se fondent dans le décor.

    Rapport privilégié avec la nature, harmonie des hommes et des lieux.

2. Une société primitive

Activités en relation avec la nature :

  • société de pasteurs et d'agriculteurs : « Ils sont presque tous bergers ou laboureurs » (une Arcadie retrouvée ?) ; « la plupart des hommes […] étant adonnés à l'agriculture ou à conduire des troupeaux » ;

  • champ lexical de l'agriculture et de l'élevage : « terre », « moisson », « soc de la charrue », « troupeaux » (deux fois).

    Référence à la tradition pastorale biblique (êtres d'avant la chute, marqués par l'innocence originelle).

  • Société restée à l'âge du troc (pas de monnaie, rappel du reproche biblique adressé à l'argent).

  • Inutilité de l'urbanisme.

  • Symboliquement, l'or est employé à la construction d'outils agricoles : agri­culture placée au-dessus de toute richesse : l'argent n'est pas une fin en soi.

3. Des qualités exceptionnelles : un idéal de vie : un éloge

  • Mépris du matérialisme

    Malgré les tentations offertes par la configuration des lieux : « ne daignent pas seulement compter l'or et l'argent parmi leurs richesses ».

  • Idéal de modération, de frugalité

    Cette société privilégie ce qui est utile :

    • abondance de négations surtout restrictives : « n'estiment que », « ne faisaient aucun », « n'avaient besoin d'aucune », « ne (veulent souffrir) que », adverbe qui exprime la parcimonie : « peu (d'artisans) » ;

    • vocabulaire de l'utilité « servir » (deux fois) ;

    • vocabulaire de la nécessité/l'essentiel/l'indispensable : « besoin(s) » (deux fois), « nécessités », « nécessaires » ;

    • intensifié par les mots : « véritablement », « v&
      acute;ritables ».

  • L'insistance sur la « simplicité »

    Répétition du mot :

    • « encadre » la description des habitants (l. 17-29) ;

    • clôt le paragraphe (groupe binaire équilibré : « simple et frugale ») ;

    • redondance : « simples et heureux dans leur simplicité ».

  • Dénonciation et de la vanité humaine et de l'illusion, danger de l'hybris.

    La vision d'un moraliste.

III. La stratégie argumentative de Fénelon : l'autre volet du diptyque

Souci pédagogique et didactique : après le tableau idyllique (idéal de vie), la comparaison par contraste, technique du repoussoir : les « peuples qui… » = les Grecs.

Préparé dans le 1er paragraphe par la mention implicite des liens avec les populations voisines plus puissantes (« aucun commerce », « aucune monnaie », « peu d'artisans », « souffrir que les arts… » = techniques).

1. La technique du repoussoir et le regard de l'étranger : la société miroir

Tableau du peuple voisin en contraste avec celui de la Bétique.

  • Apparemment élogieux dans la bouche d'Adoam (qui représente un peuple civilisé) [l. 30-34] :

    • termes laudatifs : « superbes », « ornées », « précieuses », « exquis », « délicieux », « harmonie », « charme » ;

    • procédé de l'accumulation (rappel du 1er paragraphe) qui donne l'impression de profusion.

  • Mais tableau aussitôt contrecarré par le discours de l'habitant de la Bétique  procédé du regard de l'étranger :

    • termes très dépréciatifs en accumulation : « jaloux, rongés, lâche, agités, incapables, fausses (qui s'oppose à "véritables" du 1er paragraphe) » ;

    • métaphore (à tonalité antique) : « esclaves » ;

    • vocabulaire du malheur : « malheureux », « tourmente ».

2. Du tableau vertueux à la critique des voisins : reproches adressés aux peuples civilisés

Postulat de départ : « travail et industrie »  corruption (« corrompre »), développé par la suite du discours.

  • L'inutilité et la nocivité des arts, tout particulièrement des arts du luxe (« superflu ») : ameublement : « meubles d'or et d'argent » (rappel du 1er paragraphe), décoration, musique (« instruments »), joaillerie (« pierres précieuses »), parfumerie, gastronomie (« mets délicieux »), « l'art de faire des bâtiments superbes ».

    Critique déjà rousseauiste du luxe qui déstabilise les sociétés.

  • Critique (satire ?) de Versailles et de la cour de Louis XIV (reprise par ­Montesquieu au xviiie siècle dans les Lettres persanes) :

    • société absurde, mondaine, faussée ;

    • rôle néfaste de cette cour sur les autres classes sociales (« ceux qui en sont privés » : petite noblesse et bourgeoisie) rongées par l'envie ;

    • cour esclave de ses passions : elle a perdu le « bonheur » véritable de la mesure.

  • Mise en évidence d'un paradoxe : l'homme civilisé croit se libérer mais en fait il construit son propre « malheur ».

3. L'habileté et l'efficacité de la « leçon »

À ce procédé rigoureux et efficace du diptyque en contraste, Fénelon ajoute d'autres procédés qui donnent sa force à sa « leçon ».

  • Des moyens pédagogiques et didactiques efficaces

    La mise en abyme : un discours qui donne la parole à l'étranger dans le récit d'Adoam (enchâssement) : irruption du discours direct, comme dans tout apologue.

    Les procédés de la généralisation :

    • présent de vérité générale ;

    • pronom indéfini « on ».

    Les vertus pédagogiques de la répétition insistant sur les termes essentiels de la démonstration : « simple/simplicité », « nécessaire/nécessités » ; de l'antithèse : « malheureux/bonheur » (dernier mot).

    La force des images : détails visuels pour frapper l'imagination (dans les deux tableaux en contraste)  plus faciles à mémoriser.

  • Le regard d'un étranger primitif mais qui manie bien la rhétorique classique

    Habileté du réquisitoire en creux (rhétorique classique) :

    Construction oratoire du discours : assertions sur le mode affirmatif + questions rhétoriques, suivies d'un mouvement en antithèse (« au contraire ») + envolée de la période (latine) finale.

    Ton oratoire et solennel :

    • implication forcée du lecteur : les questions rhétoriques juxtaposées amènent le lecteur à se poser des question et à y répondre par lui-même ;

    • usage systématique de la comparaison : « plus sains et plus robustes (que nous) ? » ;

    • recours au groupe ternaire oratoire : « amollit, enivre, tourmente », « plus libre, plus tranquille, plus gaie », « par l'ambition, par la crainte, par l'avarice » ;

    • procédé de l'accumulation (dernière phrase) ;

    • progression étudiée : du physique au moral (« sains »/« libre/gaie »).

    On sent Fénelon derrière cet étranger qui annonce le vieux Tahitien du Supplément au Voyage de Bougainville

  • Une habileté qui fait oublier les limites de la « leçon »

    L'habileté de l'apologue occulte les limites de la leçon : cet univers est bien chimérique et utopique, c'est-à-dire impossible :

    • danger d'uniformité d'un univers hautement utopique (« presque tous bergers ou laboureurs »)  uniformité – condition pour que cette société fonctionne harmonieusement – improbable ;

    • danger de régression : refus de « l'industrie », dont les bienfaits sont pourtant suggérés (accumulation et termes laudatifs, l. 30-33) ; en fait, le danger ne vient pas de l'industrie, mais de l'usage immodéré qu'en font les hommes ;

    • risque de l'autarcie (« aucun commerce au-dehors ») ;

    • la véritable richesse tient à la haute vertu morale des habitants (annonce le « bon sauvage), capables de se discipliner et de s'autogérer, ce qui est totalement improbable dans la réalité.

    Donc Fénelon sait que cet âge d'or est irréalisable ; mais ce thème lui permet de parler en moraliste prônant une aimable austérité qui combine sagesse antique et modèle biblique.

Conclusion

  • Texte qui présente de multiples intérêts :

    • variation sur le thème littéraire de l'âge d'or : dépaysement ;

    • critique implicite de Louis XIV et de la vie à la cour ;

    • mais un enjeu plus important du moraliste.

    Tout un faisceau d'idées qui alimenteront la réflexion des philosophes des Lumières : le luxe, le bonheur, nature et culture.

  • Mais, au xviiie siècle, les temps ont changé, les mentalités ne sont plus marquées par le goût classique du juste milieu et de la mesure et par le pessimisme de Fénelon.

  • Les Lumières choisiront :

    • tantôt de suivre Fénelon : multiplication des utopies (Troglodytes de ­Montesquieu, Eldorado dans Candide) ; satire de la monarchie et de la cour, des abus (Montesquieu) ; débat sur nature et culture (mythe du bon sauvage de Rousseau et du Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot) ;

    • tantôt de s'en démarquer : Voltaire fait l'éloge du luxe dans Le Mondain, les « arts » et l'« industrie » sont à l'honneur.