Flaubert, Madame Bovary

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Stendhal, Le Rouge et le Noir – Le personnage de roman, esthétiques et valeurs
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit

Le personnage de roman, esthétiques et valeurs

roman

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Sujet d’écrit • Commentaire

Flaubert, Madame Bovary

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Loin d’être un ornement inutile du roman, la description des lieux contribue à la construction du personnage romanesque et ouvre l’accès à la connaissance du cœur humain.

Commentez ce texte de Gustave Flaubert, extrait de Madame Bovary.

DOCUMENT

Emma Bovary, épouse d’un médecin de campagne, retrouve tous les jeudis son amant Léon à Rouen.

Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le suivait jusqu’à l’hôtel ; il montait, il ouvrait la porte, il entrait… Quelle étreinte !

Puis les paroles, après les baisers, se précipitaient. On se racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquiétudes pour les lettres ; mais à présent tout s’oubliait, et ils se regardaient face à face, avec des rires de volupté et des appellations de tendresse.

Le lit était un grand lit d’acajou en forme de nacelle1. Les rideaux de levantine2 rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop bas vers le chevet évasé ; – et rien au monde n’était beau comme sa tête brune et sa peau blanche se détachant sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains.

Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements folâtres et sa lumière tranquille, semblait tout commode pour les intimités de la passion. Les bâtons se terminant en flèche, les patères3 de cuivre et les grosses boules de chenets4 reluisaient tout à coup, si le soleil entrait. Il y avait sur la cheminée, entre les candélabres5, deux de ces grandes coquilles roses où l’on entend le bruit de la mer quand on les applique à son oreille.

Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa splendeur un peu fanée ! Ils retrouvaient toujours les meubles à leur place, et parfois des épingles à cheveux qu’elle avait oubliées, l’autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils déjeunaient au coin du feu, sur un petit guéridon incrusté de palissandre6. Emma découpait, lui mettait les morceaux dans son assiette en débitant toutes sortes de chatteries ; et elle riait d’un rire sonore et libertin quand la mousse du vin de Champagne débordait du verre léger sur les bagues de ses doigts. Ils étaient si complètement perdus en la possession d’eux-mêmes, qu’ils se croyaient là dans leur maison particulière, et devant y vivre jusqu’à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils disaient notre chambre, notre tapis, nos fauteuils, même elle disait mes pantoufles, un cadeau de Léon, une fantaisie qu’elle avait eue. C’étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quand elle s’asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte, pendait en l’air ; et la mignarde chaussure, qui n’avait pas de quartier7, tenait seulement par les orteils à son pied nu.

Gustave Flaubert, Madame Bovary, troisième partie, chapitre 5, 1857.

1. En forme de nacelle : en forme de barque.

2. Levantine : étoffe de soie.

3. Patères : crochets muraux.

4. Chenets : supports métalliques pour surélever les bûches dans le foyer d’une cheminée.

5. Candélabres : grands chandeliers.

6. Guéridon incrusté de palissandre : petite table en bois exotique.

7. Quartier : partie de la chaussure qui couvre le talon.

Les clés du sujet

Définir le texte

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Construire le plan

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Corrigé

Corrigé Guidé

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] Déchiré entre la tentation réaliste et la tentation romantique, Flaubert sentait en lui, selon ses termes, « deux bonshommes distincts : un épris de lyrisme […] ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut ». De l’héroïne de son roman Madame Bovary, il aurait dit « Madame Bovary, c’est moi », reflétant sa propre dualité à travers l’histoire d’une jeune femme, fille d’un riche paysan, à l’imagination nourrie par des romans sentimentaux et qui, mariée à un médecin de campagne peu séduisant, cherche à oublier la médiocrité de la vie provinciale dans les bras d’amants conformes à ses rêves.

[Présentation du texte] Dans cet extrait, le récit s’attarde sur la liaison d’Emma avec Léon, un jeune homme qu’elle rencontre régulièrement dans un hôtel de Rouen. [Annonce du plan] Flaubert décrit précisément la chambre qui sert de cadre régulier à la rencontre amoureuse [I]. Tout en rendant sensible l’ardeur passionnée des amants [II], Flaubert jette un regard ironique et lucide sur les illusions dont ils se bercent et, d’une façon plus générale, sur la comédie humaine que se jouent hommes et femmes [III].

I. La description réaliste d’une chambre d’hôtel

Le secret de fabrication

Cette partie analyse la technique de description – choix des éléments décrits et progression – ; on y étudie le mélange d’objectivité réaliste et de transformation du lieu en harmonie avec ce moment de passion amoureuse.

Flaubert décrit avec précision la chambre d’hôtel où se retrouvent Emma et Léon, mais la description reflète aussi la perception qu’ils ont du lieu.

1. Des précisions objectives

La description de la chambre vient après l’étreinte passionnée des amants, comme si Flaubert suivait la retombée de l’élan des amants : une fois leurs sens apaisés, les amants prêtent attention à ce qui les entoure.

Flaubert se concentre d’abord en gros plan sur le lit, dont il précise le matériau (« acajou ») et la forme de « nacelle », sur le tissu et la couleur des rideaux « pourpre » qui met en valeur la blancheur de la peau d’Emma et le brun de sa chevelure. Il élargit ensuite la description à l’ensemble de l’appartement, avec son « tapis », sa « pendule », ses « fauteuils », son « guéridon » en « palissandre ».

Il s’attarde sur les accessoires en cuivre dont il précise le nom technique (« bâtons, patères, chenets ») et le dessin (« en flèche », « grosses boules »), il se sert de leur matériau pour souligner les reflets et les effets de lumière qu’ils produisent, à la manière des tableaux d’intérieur de la peinture hollandaise.

2. Une personnification amicale

Mais la chambre est plus que le simple cadre utile à une liaison adultère : elle est comme personnifiée par l’expression « pleine de gaieté » (qui devrait se rapporter aux deux amants), et vue comme une « bonne » complice amicale, un témoin « discret ».

Elle semble à l’unisson des « chatteries » exprimées par Emma, mais aussi en harmonie avec les moments d’intimité apaisée, par l’atmosphère « tiède » qu’elle offre, sa « lumière tranquille ». Aucun bruit ne vient du monde extérieur : on profite de la seule évasion sonore et exotique du « bruit de la mer » que procurent les coquillages roses sur la cheminée.

II. Un couple d’amants

Le secret de fabrication

On étudie ici la manière dont Flaubert rend compte de la progression de l’intensité et de la sensualité de cette scène et comment il traduit indirectement les émotions des deux amants.

La scène d’adultère est chargée d’érotisme mais Flaubert en varie l’intensité, à la fois pour ne pas effaroucher la censure (qui trouva cependant de quoi faire au roman un procès en immoralité) mais aussi parce que l’érotisme consiste à suggérer, non à dévoiler crûment.

1. Un érotisme esthétisé

Le début de l’extrait décrit un rituel de rencontre bien rodé : accès discret à l’hôtel, Emma suivant Léon à distance comme s’ils n’étaient pas ensemble.

Les phrases à l’imparfait d’habitude s’accélèrent sur un rythme crescendo, pour culminer sur une succession de trois verbes de mouvement (« il montait, il ouvrait la porte, il entrait ») qui traduit l’impatience physique. Enfin réunis, les amants s’isolent par l’ellipse suggestive des points de suspension et par la phrase nominale exclamative (« Quelle étreinte ! ») qui suggère et résume (peut-être un peu ironiquement) la fusion des corps.

D’autres notations érotiques colorent légèrement la scène : la périphrase « les intimités de la passion », « les baisers » échangés, les « rires de volupté » ou le « rire libertin » d’Emma.

Flaubert fait aussi le portrait pudique d’Emma allongée sur le lit après l’étreinte : on la voit à travers le regard admiratif de son amant, tel un amateur de peinture qui apprécie la beauté d’un nu et se délecte des oppositions de couleurs, entre la « pourpre » des rideaux de lit et la blancheur du corps féminin, et de la grâce des mouvements « quand, par un geste de pudeur, [Emma] fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains ».

2. Un tableau libertin

L’extrait se termine sur un autre tableau libertin, à la manière des peintres du xviiie siècle – Boucher, Fragonard – qui ont souvent représenté des couples d’amants dans l’intimité voluptueuse d’une chambre.

C’est d’abord un plan rapproché sur les mains d’Emma ; sa tenue légère pendant qu’ils déjeunent laisse entrevoir « sa jambe », ses « pantoufles » et surtout ses « orteils » et « son pied nu ». Le lecteur du xxie siècle ne doit pas sous-estimer la pouvoir érotique de ce gros plan pour un lecteur du xixe siècle.

3. Des amants hors du monde

Pour les amants, le temps est comme suspendu, aboli : « tout s’oubliait » dans cette chambre. La « pendule » ne marque pas d’heure, effaçant le monde extérieur terne qu’Emma – le mari, le village campagnard – retrouvera au sortir de la chambre.

Les amants se voient comme « deux éternels jeunes époux » dans une sorte d’euphorie, marquée par des exclamations, des tournures hyperboliques (« y vivre jusqu’à la mort », « rien au monde »), des mots de « tendresse », des « chatteries ».

Ils sont réunis le plus souvent par un « on » ou un « ils », sujet de verbes d’action. Dans la dernière partie du texte, Emma est davantage mise en avant, plus individualisée, dans ses paroles et ses attitudes amoureuses.

III. Le regard ironique et ambigu du narrateur

Le secret de fabrication

Plus subtilement, l’intérêt de cet extrait réside dans le rapport entre l’auteur et ses personnages : il faut donc étudier ce que le ton de cette description et la technique de narration traduisent du regard de Flaubert sur ses personnages et sur le monde.

Flaubert entretient une relation ambiguë avec les lieux et les personnages. Lorsque l’univers réaliste qu’il crée prend trop d’importance, il cherche alors à s’en détacher. Il utilise pour cela quelques outils littéraires et jette ainsi un regard ironique sur la comédie humaine qu’il met en scène.

1. Proximité et distance

Dans les premières lignes, Flaubert semble suivre les amants sur le trottoir jusqu’à leur chambre, témoin extérieur de leur rencontre. Puis, le raccourci suggestif des points de suspension et de l’exclamation « Quelle étreinte ! » abolit cette distance par l’ambiguïté du style indirect libre ; le narrateur entre désormais dans l’intimité des personnages ; narrateur et personnage se confondent.

Dans le deuxième paragraphe, le lecteur entend, grâce au procédé du discours narrativisé, comme une synthèse des discussions entre les amants après leur « étreinte » : l’absence de paroles au style direct crée une atmosphère étrange, une sorte de halo intemporel puisque l’imparfait cohabite paradoxalement avec « mais à présent » !

Puis Flaubert rapporte des bribes de paroles (« ils disaient notre chambre, notre tapis, nos fauteuils »), comme si ces citations constituaient des éléments de preuve dans son analyse de leur passion, décrite presque cliniquement.

2. Une distance ironique

Flaubert souligne avec lucidité et ironie les illusions dont se bercent les amants qui « se croyaient » éternellement jeunes, s’appropriaient cette « bonne » chambre comme une demeure permanente et protectrice.

C’est en fait un décor dans lequel chacun joue un rôle qui n’a pas plus de réalité que « le bruit de la mer » dans les coquillages posés sur la cheminée. Flaubert se moque d’Emma, nourrie des clichés de médiocres romans sentimentaux, en évoquant ses « pantoufles de satin rose », cette « mignarde » chaussure, ses « chatteries ».

Conclusion

[Synthèse] Derrière le réalisme d’une scène érotique d’adultère, le lecteur perçoit dans cet extrait l’« ironie dramatique » dans son sens anglo-saxon, lorsque l’auteur (ou le spectateur) en sait plus sur les personnages, sur ce qui les attend et les menace que les personnages eux-mêmes, mais aussi une ironie directe, une façon pour Flaubert de ne pas se laisser attendrir par ses créatures, de les tenir à distance pour ne pas souffrir lui-même des malheurs qu’il leur prépare…

[Ouverture] Emma est seulement au début d’une déchéance qui la mènera au suicide. Pour Flaubert, cette scène intimiste pleine d’illusions confirme sa vision grinçante de l’homme et du monde.