Florian, "Le vieux arbre", Fables

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2014 | Académie : Moyen-Orient
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Fiction et argumentation
 
 

Fiction et argumentation • Commentaire

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QUESTION DE L’HOMME

42

CORRIGE

 

Liban • Mai 2014

Série L • 16 points

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices.
 

Fable (genre), qui raconte (type de texte) la mésaventure d’un Jardinier (thème), qui argumente sur (type de texte) les mobiles des hommes (thème), humoristique (registre), théâtrale, pittoresque, vive, pessimiste (adjectifs), pour divertir le lecteur et donner une vision de l’homme (buts).

Pistes de recherche

Première piste : une petite comédie pittoresque, pour « plaire »

  • Déterminez la structure de cette fable.
  • D’où viennent sa variété, sa vivacité (personnages, alternance récit/paroles rapportées).

Deuxième piste : la portée de la fable, pour « instruire »

  • Quels sont les différents « niveaux » d’argumentation et d’où vient leur efficacité : des personnages ? du fabuliste ?
  • Analyser les marques de l’implication, de la subjectivité du fabuliste.
  • La morale est-elle explicite ou implicite ?
  • Quelle vision du monde, quelle leçon de vie suggère la fable ?
  • Une « réécriture » de La Fontaine ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] La fable est un genre très ancien, mais mineur jusqu’au xviie siècle où La Fontaine en fait un genre littéraire à part entière. À la fin du xviiie siècle, on retrouve dans les fables de Florian les personnages favoris de son prédécesseur, par exemple dans « Le Vieux Arbre et le Jardinier ». [Problématique] D’où vient l’efficacité argumentative de cette fable ? [Annonce des axes] Petite comédie vivante et pittoresque, elle amuse le lecteur par sa fantaisie [I]. Mais, comme la comédie qui « châtie les mœurs par le rire », elle « instruit » son lecteur et révèle une vision de l’homme et du monde [II].

I. Une petite « comédie » pittoresque en trois actes

La Fontaine définissait ses fables comme « une ample comédie aux cent actes divers ». Cette fable pourrait être un de ces « actes ».

1. Une piécette en trois « actes »

  • Après une présentation du cadre (« un jardin ») et des personnages en 4 vers, les trois phases du récit sont de longueur sensiblement égales, symétriques et équilibrées : chaque fois que le Jardinier s’apprête à couper l’Arbre, un personnage (l’Arbre, des « rossignols », des « abeilles ») intervient pour l’en dissuader par un discours argumentatif dont seul le dernier le convainc.
  • Le récit se conclut par un discours du Jardinier qui a changé d’avis. La vivacité de l’action tient au retournement de situation, coup de théâtre annoncé au vers 28 par les pleurs de « tendresse » du Jardinier et confirmé au vers 39.

2. Un univers familier, fantaisiste et pittoresque

  • Les personnages sont familiers : le cadre bucolique (un « jardin ») est peuplé d’un « Jardinier », de sa « femme », et d’animaux (rossignols et abeilles) ou végétaux (le « poirier »), éléments quotidiens qui les entourent.
  • La variété des personnages et le mélange des mondes humain, animal et végétal, tous personnifiés et animés de la parole, composent cependant un univers fantaisiste et pittoresque. Florian mêle les personnages individualisés – le Jardinier, l’Arbre, tous deux au premier plan – et les personnages – secondaires – collectifs (« de rossignols une centaine », « d’abeilles un essaim »).
  • Tout ce monde est décrit de façon très picturale et est aussi plaisamment sonorisé : le lecteur peut « ouïr » les rossignols au « doux ramage » qui « gazouill[e]nt » et « chantent », il imagine le bourdonnement des « abeilles ». Tout cela donne une impression de vie intense. En arrière-plan, on imagine la « ville » où le Jardinier ira « vendre » le « miel ».
  • Les personnages sont esquissés à grands traits, du point de vue de leur physique comme de leur caractère : le Jardinier, armé de sa « cognée », est « inhumain », « ingrat », « avare », « sûr » de lui ; on imagine la silhouette de sa « femme », assise « seule souvent », son « ennui » que seul le chant des oiseaux soulage ; l’Arbre, un « pauvre » « poirier », est « grand », « vieux » et faible ; les « oiseaux » sont vifs (ils « s’écrie[nt] ») et les « abeilles » laborieuses et généreuses (« nous te donnerons… »).

3. La vivacité des paroles rapportées

  • La vivacité du récit tient aussi à l’alternance de passages narratifs et de paroles rapportées directement, mais toutes sur des tons différents.
  • Le discours de l’Arbre est pathétique, empreint de dignité et de tragique : il y est question de « respect », de « grand âge », de mort imminente (« mort, assassine, mourant »). Les paroles du Jardinier sont au contraire très terre à terre : il parle de « couper », de « besoin », de « nourri[r] », d’« aisance »…
  • Les oiseaux sont d’un entrain naïf que traduit le rythme allègre des vers 16 et 19, tandis que les abeilles se montrent plus dirigistes et impérieuses : dans des octosyllabes courts et directs, elles s’adressent à l’homme à l’impératif, lui soumettant un marché sous forme de condition (« Si tu… nous… »).

II. Habileté argumentative et vision du monde

Cette vivacité donne un ton plaisant à la fable. Mais, derrière la fantaisie, le lecteur perçoit la gravité du propos.

1. Les argumentations par personnages interposés

  • Par un phénomène de mise en abyme, Florian insère dans son apologue des argumentations qui apportent une multitude de petites « leçons » de vie ou de constatations sur l’homme. Ainsi l’Arbre, figure du vieux sage, exhorte au respect pour la vieillesse et à la reconnaissance (« souviens-toi du fruit que je t’ai donné ») ainsi qu’à la pitié pour les malheureux (« N’assassine pas un mourant »). Les rossignols, eux, soulignent le soulagement que peut apporter l’art – ici le « chant » – à l’ennui. Les abeilles soulignent les vertus de l’entraide (« Si tu nous laisses cet asile, […] nous te donnerons… »).
 

Conseil

Lorsque vous citez une expression du texte, qualifiez-la, caractérisez-la en précisant le procédé de style utilisé et commentez-la.

  • Cependant les stratégies argumentatives de ces divers personnages diffèrent : l’Arbre cherche à persuader et à susciter la pitié, faisant appel aux souvenirs (« souviens-toi ») et aux sentiments. Les rossignols font, en quelque sorte, leur propre éloge à travers les termes positifs « réjouissons », « charmons » et « doux ». Le discours des abeilles est plus propre à convaincre : elles proposent un marché qui repose sur l’argument du donnant-donnant et recourent au vocabulaire de l’économie (« laisses/donnerons », « porter, vendre »).
  • Laquelle de ces stratégies a raison du Jardinier ? Aucune en particulier : les vers 30-38 en témoignent.

2. L’argumentation du fabuliste : implication et subjectivité

  • Mais la portée générale de la fable, implicite dans le récit et explicite dans la morale clairement détachée, n’est pas là. L’apologue livre au lecteur non pas des conseils de vie, mais une conception de l’homme, celle de Florian.
  • Bien que Florian n’intervienne pas directement, son implication et sa subjectivité se révèlent indirectement au détour de certains vers ou expressions. Il prend à son compte la constatation presque tragique de la condition humaine dès le début de la fable : « Mais il avait vieilli, tel est notre destin ». Les termes forts « chasse, frappe » ou la précision « [il] rit » sonnent comme une accusation dirigée contre l’impitoyable Jardinier. Plus explicitement, les adjectifs « ingrat, inhumain, avare » marquent la réprobation du fabuliste.

3. Une vision pessimiste de l’homme

  • Mais c’est seulement dans les deux derniers vers, courts et incisifs, qu’il marque, en apostrophant directement le lecteur à la 2e personne (« Comptez/vous »), son implication personnelle et révèle sa vision de l’homme.
  • Déjà annoncée par l’expression « sûr de sa récompense », la constatation a le pessimisme des maximes d’un moraliste comme La Rochefoucauld. Les relations humaines seraient régies uniquement par l’« intérêt » et, au fond, « nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés » : la « reconnaissance » n’est que de « l’intérêt ». L’homme n’est qu’ingratitude et égoïsme, le monde ne laisse pas de place à la générosité gratuite et à l’altruisme.
  • Et s’il est une leçon de vie à tirer, c’est que, pour survivre dans le monde des humains et obtenir un peu de respect et de reconnaissance, il faut… payer. La seule consolation, à chercher dans le récit, est que d’autres, par solidarité, peuvent intercéder en votre faveur. Encore les oiseaux et les abeilles y ont-ils aussi un « intérêt » : les premiers y gagnent un refuge, les secondes un « asile »…

Conclusion

Dans cette fable Florian formule un constat sans appel. À chacun de tirer de cette conception pessimiste des relations humaines les précautions qui s’imposent pour sa propre survie, qui viennent s’ajouter à la maxime que Florian s’était forgée : « Pour vivre heureux, vivons cachés. »