Oral
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1. Lisez le texte à voix haute. Puis proposez-en une explication linéaire.
Document
Le Cinquième soir des Entretiens sur la pluralité des mondes porte sur la multiplicité des étoiles, dont chacune éclaire ses propres planètes. C’est une véritable prise de conscience pour la marquise que l’existence de ces innombrables mondes extrêmement éloignés du sien.
Mais, reprit-elle, voilà l’univers si grand que je m’y perds, je ne sais plus où je suis, je ne suis plus rien. Quoi, tout sera divisé en tourbillons jetés confusément les uns parmi les autres ? Chaque étoile sera le centre d’un tourbillon, peut-être aussi grand que celui où nous sommes ? Tout cet espace immense qui comprend notre Soleil et nos planètes, ne sera qu’une petite parcelle de l’univers ? Autant d’espaces pareils que d’étoiles fixes ? Cela me confond1, me trouble, m’épouvante. Et moi, répondis-je, cela me met à mon aise. Quand le ciel n’était que cette voûte bleue, où les étoiles étaient clouées, l’univers me paraissait petit et étroit, je m’y sentais comme oppressé ; présentement qu’on a donné infiniment plus d’étendue et de profondeur à cette voûte en la partageant en mille et mille tourbillons, il me semble que je respire avec plus de liberté, et que je suis dans un plus grand air, et assurément l’univers a toute une autre2 magnificence. La nature n’a rien épargné en le produisant, elle a fait une profusion de richesses tout à fait digne d’elle. Rien n’est si beau à se représenter que ce nombre prodigieux de tourbillons, dont le milieu est occupé par un Soleil qui fait tourner des planètes autour de lui. Les habitants d’une planète d’un de ces tourbillons infinis voient de tous côtés les Soleils des tourbillons dont ils sont environnés, mais ils n’ont garde3
Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, extrait du « Cinquième soir », 1686.
1. Cela me confond : cela me déconcerte.
2. Toute une autre : une tout autre.
3. Ils n’ont garde : ils n’ont pas le pouvoir.
2. question de grammaire. Étudiez la construction des négations dans l’extrait : « mais ils n’ont garde d’en voir les planètes, qui n’ayant qu’une lumière faible […] ne la poussent point au-delà de leur monde. » (l. 20-22)
Conseils
1. Le texte
Faire une lecture expressive
Faites ressentir le sentiment d’angoisse de la marquise qui prend conscience de l’infinité de l’univers.
En contraste, révélez l’euphorie du philosophe, fasciné par l’infiniment grand.
Situer le texte, en dégager l’enjeu
L’extrait offre une confrontation de points de vue entre la marquise et le philosophe sur l’immensité de l’univers.
L’enjeu pour le philosophe, porte-parole de Fontenelle, est de montrer le plaisir intellectuel à imaginer l’infinité des « tourbillons » qui composent l’espace.
2. La question de grammaire
Repérez d’abord les différentes négations, grâce aux adverbes qui les composent.
Identifiez ensuite le type de chaque négation et la spécificité de sa construction syntaxique.
1. L’explication de texte
Introduction
[Présenter le contexte] Les Entretiens sur la pluralité des mondes prennent la forme d’une succession de promenades vespérales dans le parc d’un château, propices à l’observation du ciel nocturne. Le philosophe expose à la marquise ses connaissances en matière astronomique, en prenant comme point de départ la Terre, avant de s’en éloigner progressivement. [Situer le texte] Au début du Cinquième soir, la marquise prend brusquement conscience que chaque étoile du ciel est elle-même un Soleil, et éclaire donc ses propres planètes, à des millions de lieues de notre monde. [En dégager l’enjeu] En quoi la confrontation à ce vertige de l’infini permet-il de révéler le plaisir intellectuel et esthétique qu’il engendre ?
Explication au fil du texte
L’angoisse de la marquise (l. 1-8)
La réaction angoissée de la marquise, au discours direct comme dans le reste du dialogue, amorce l’échange avec le philosophe. Sa réplique débute par une conjonction de coordination adversative (« Mais ») qui montre son désir immédiat de mettre à distance la sensation que procure l’infini de l’espace. La gradation marque la perte des repères, voire la perte de l’identité : « je m’y perds, je ne sais plus où je suis, je ne suis plus rien ».
info
La marquise ressent une angoisse similaire à celle décrite par Blaise Pascal dans les Pensées (1670) : elle n’est qu’« un néant à l’égard de l’infini ». Cependant, pour Pascal, c’est la conscience qui donne sa noblesse à l’être humain, qui comprend l’univers « par la pensée ».
La multiplication des interrogations directes, introduites par un pronom interrogatif en apposition (« Quoi »), montre l’incrédulité de la marquise face à ce qui est difficilement concevable. Les questions élargissent progressivement le champ de la conscience en passant des « tourbillons jetés confusément » au fait qu’un tourbillon existe autour de « chaque étoile ».
La marquise fait l’expérience brutale et vertigineuse du relativisme cosmique dont témoigne la vérité oxymorique suivante : l’« espace immense » de notre système solaire n’est qu’une « petite parcelle de l’univers », multipliée à l’infini : « Autant d’espaces pareils que d’étoiles fixes ? ».
Le plaisir du philosophe (l. 8-16)
Le discours du philosophe prend joyeusement le contrepied de celui de la marquise, grâce au contraste créé par « Et moi ». Fontenelle ne ressent pas d’angoisse, mais au contraire une forme de plaisir à envisager un nouveau champ possible d’investigations : « cela me met à mon aise ».
La circonstancielle de temps (« Quand le ciel n’était […] ») décrit le contraste entre deux états de la connaissance scientifique du philosophe : le passé négatif (« je m’y sentais comme oppressé ») et le présent positif : « présentement […] il me semble que je respire avec plus de liberté ». Ce changement drastique, opéré grâce à la connaissance des tourbillons, est mis en valeur par l’hyperbole (« mille et mille tourbillons »).
Au plaisir intellectuel s’ajoute un plaisir esthétique : pour le philosophe, le sentiment de l’infini ne doit pas être une source d’angoisse, mais une preuve de la beauté de l’univers, visible dans le terme mélioratif « magnificence ».
Le discours du philosophe est donc un discours de célébration de la nature, qui ordonne le monde et en produit les merveilles : « elle a fait une profusion de richesses tout à fait digne d’elle. » Cette expérience sensible de la nature annonce déjà les conceptions matérialistes des philosophes des Lumières (tel Diderot) et amorce l’idée d’un monde sans Dieu.
Un infini sublimé (l. 16-22)
La suite du discours du philosophe prend la forme d’une pensée plus générale sur le caractère sublime de l’infinité de l’univers. La négation (« Rien n’est si beau à se représenter […] ») illustre le tableau imaginaire, très visuel, de cette multitude de « tourbillons » tournant dans l’espace. Le lexique hyperbolique (« profusion », « richesses », « rien n’est si beau », « ce nombre prodigieux de tourbillons », « de tous côtés ») décrit le plaisir scientifique, doublé du plaisir de l’imagination.
L’extrait met en avant le contraste entre la profusion d’une pluralité infinie d’astres, qui peuvent nous paraître lointains, et l’infinie proximité, voire familiarité, que nous pouvons paradoxalement ressentir à l’égard de ces peuples imaginaires du bout de l’univers : « Les habitants d’une planète d’un de ces tourbillons », qui observent le ciel nocturne comme le font la marquise et le philosophe, ne seraient pas si différents de nous.
info
Fontenelle utilise le procédé du décentrement du regard pour se mettre à la place d’êtres lointains et imaginaires afin de donner une leçon de relativisme à son lecteur.
Conclusion
[Faire le bilan de l’explication] Cette confrontation de deux points de vue sur l’infinité de l’univers, entre angoisse et plaisir, constitue surtout une véritable ode à l’enthousiasme du savant, nécessaire à toute démarche scientifique. [Mettre le texte en perspective] Cette fascination imaginative pour l’espace se retrouve dans la contemplation de la Lune par le narrateur de L’Autre Monde (1657) de Cyrano de Bergerac : « Ce spectacle me fit rêver. »
2. La question de grammaire
« mais ils n’ont garde d’en voir les planètes, qui n’ayant qu’une lumière faible […] ne la poussent point au-delà de leur monde. »
Les trois négations syntaxiques comportent toutes l’adverbe ne, parfois élidé : « ils n’ont garde » ; « n’ayant qu’une » ; « ne la poussent point ».
La première est une négation totale construite uniquement avec l’adverbe ne. La seconde est une négation restrictive, caractéristique de la corrélation entre les adverbes ne et que. La troisième est une nouvelle négation totale, construite par les adverbes ne et point qui encadrent le verbe.
Des questions pour l’entretien
Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et vous posera quelques questions. Celles ci-dessous sont des exemples.
1 Je vous remercie pour votre présentation de Micromégas (1752) de Voltaire. Quel est l’intérêt d’avoir recours à un géant dans cette œuvre ?
Faire d’un géant le protagoniste de l’œuvre permet à Voltaire de laisser libre cours à sa fantaisie et d’argumenter indirectement en faveur de l’esprit des Lumières. Micromégas représente l’immense soif de savoir caractéristique de cette époque.
Les humains sont pour la plupart regardés avec ironie, traités de « microbes », moqués pour leurs querelles risibles. Les « philosophes » humains sont tous plus ridicules les uns que les autres, à l’exception du disciple de Locke, incarnation de l’esprit scientifique moderne.
3 Quel est votre passage préféré de l’œuvre, et pourquoi ?
J’ai apprécié les voyages interplanétaires du Sirien et du Saturnien au début de l’œuvre, leur désir de connaître les différents peuples du système solaire, et leur confrontation à la censure sur Jupiter. C’est un reflet de la censure qui pouvait menacer les philosophes des Lumières en Europe.