François Mauriac, Le Nœud de vipères

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le commentaire littéraire - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Le conflit
 
 

Le conflit • Commentaire

Question de l’homme

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Pondichéry • Mai 2013

La question de l’homme • 14 points

Commentaire

> Vous commenterez le texte de François Mauriac en vous aidant des parcours de lecture suivant.

a) Montrez comment Louis fait ressortir sa solitude face à sa famille.

b) Montrez quelle image Louis donne de sa famille dans cette lettre.

Trouver les idées directrices

  • Utilisez les pistes données mais faites aussi la « définition » du texte pour trouver des idées.

Extrait de roman sous forme de lettre (genre) qui décrit (type de texte) une famille bourgeoise et indirectement l’auteur de la lettre (thème), polémique, satirique (registres), amer, vindicatif, critique (adjectifs), pour faire la critique des relations familiales dans le milieu bourgeois et pour rendre compte des sentiments du personnage principal (buts).

Pistes de recherche

Première piste : une lettre qui dévoile l’état d’âme de son auteur

Élargissez la première piste qui vous est fournie à une étude plus globale de Louis :

  • précisez son statut social, ses centres d’intérêt ;
  • analysez comment Mauriac souligne sa solitude dans la famille ;
  • précisez ses sentiments à l’égard de cette famille.

Deuxième piste : le portrait sans complaisance de la famille

  • Caractérisez les rapports des membres de cette famille : avec le père et entre eux. Quel est le climat qui y règne ?
  • Sur quels tons Louis fait-il le portrait de sa famille ? Quels en sont les effets ?
  • Précisez la vision du monde que suggère cette description de la famille.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] La famille sert de cadre privilégié aux œuvres littéraires, et principalement au roman qui se propose de rendre compte de la réalité. Vase clos, c’est un milieu refermé sur lui-même, fertile en intrigues, où les passions s’exacerbent. En 1897, André Gide, dans Les Nourritures terrestres, lance son fameux : « Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. ». [Présentation du texte] Ce roman a marqué François Mauriac qui, en 1932, retranscrit dans Le Nœud de vipères la longue lettre-journal d’un vieil homme, Louis, destinée à sa femme qui ne devra l’ouvrir qu’après sa mort. Il y épanche sa rancœur devant le fossé qui s’est créé entre sa famille et lui. [Annonce des axes] Comme dans toute lettre, Louis s’y dévoile et dresse un portrait de lui peu à son avantage [I] ; en même temps, il y peint, sans complaisance, la cruauté quotidienne et feutrée d’une famille bourgeoise [II].

I. Louis se dévoile : un être seul et animé par la vengeance

Conseil

Parfois il est judicieux d’élargir la (ou les) piste(s) que suggère la consigne ; celle-ci n’est jamais restrictive. Ici l’axe dépasse la notion de solitude de Louis pour une analyse plus globale du personnage.

Sa lettre est à la fois une sorte de confession qui lui permet de justifier sa décision et une plongée dans une âme tourmentée. Quelle personnalité se révèle à travers ces lignes ?

1. Un homme d’affaires centré sur l’argent et les biens

La solitude du narrateur est signalée dès le début par l’expression « Voilà ce qui me reste : ce que j’ai gagné » (l.1) qui introduit un élément capital, au cœur de ses pensées et de sa vie : « cet argent ».

  • Son discours est émaillé des mots du vocabulaire de l’argent et de la possession (« gagné », « argent », « millions liquides », « pas un centime »). Le lexique relatif aux biens est aussi dominant à travers les biens réels (« mes terres », deux fois) comme les biens fiduciaires (« mes titres », deux fois), le vocabulaire lié à la possession (« jouissiez », et « partages », deux fois) ou au dénuement (« me dépouille », deux fois).
  • En homme d’affaires averti, Louis recourt au vocabulaire technique des tractations financières : « vendus […] au plus haut […] ils baissent » (l. 18). Il affirme sa prééminence en matière d’affaires par une métaphore développée sur un rythme majestueux d’alexandrin : « Tous les bateaux sombrent quand je les abandonne » (l. 19). Il prend un ton didactique pour se vanter de son infaillibilité dans ce domaine : « je ne me trompe jamais » (l. 19-20).
  • Il apparaît comme un être qui gère parfaitement sa fortune et sera capable de continuer même après sa mort, comme en témoignent les futurs (« seront », « aurez », « retrouverez »), et dont le bon vouloir régit tout (« si j’y consens […], je décide », l. 21).

[Transition] Si Louis réussit en affaires, sa situation affective et familiale est en revanche un échec total.

2. La solitude de Louis, son exclusion de la famille

Tout son discours témoigne de sa solitude face à sa famille dont il est exclu.

  • Le choix de la lettre révèle sa difficulté à communiquer directement avec les siens, notamment avec sa femme. D’ailleurs, cette lettre est censée être lue après sa mort : cela indique que, dans le temps présent, tout dialogue avec eux lui est impossible.
  • La solitude du narrateur est intensifiée par les expressions collectives qui désignent la famille (« au complet », l. 12 ; « des jeunes femmes », l. 12 ; « de couples », l. 27) et par la fréquence des pluriels. Les adjectifs démonstratifs suggèrent la distance et le mépris du narrateur pour son entourage (« cette meute familiale », l. 12 ; « cette offensive », l. 11).
  • Le motif de la porte prend une valeur symbolique : les « portes [qui] se ferment » « une à une » concrétisent non pas le lieu de passage mais l’impossibilité de toute vraie communication ; elles ne servent qu’à épier (« m’épiant ») ou à exclure.
  • La métaphore filée de la guerre intestine traverse tout le texte : les notions de guerre et d’ennemis sont amenées par les expressions « je me dépouille » et « me dépouiller » (l. 3 et 11), « offensive » (l. 11). La métaphore culmine dans une dernière phrase en point d’orgue : elle combine le parallélisme (« Tu / ennemie », « mes enfants / à l’ennemi ») et un fort contraste implicite entre le « tu » de l’intimité et les mots affectifs « mes enfants » d’une part, et les mots « ennemie » et « ennemi » d’autre part. La guerre est déclarée, et la femme du narrateur en est la responsable.

3. Un être animé par la haine et la vengeance

Cet isolement fait naître en lui des sentiments hostiles et redoutables.

  • Il avoue la « haine dans [son] cœur » (l. 7-8). Les images empruntées au domaine des forces naturelles en indiquent l’intensité : la métaphore filée « ce mouvement de marée » (prolongée par « tantôt elle s’éloigne… Puis elle revient » et « ce flot bourbeux ») en révèle la puissance, la récurrence inexorable et la sordidité.
  • Cette haine lui inspire son obsession de la vengeance : elle consiste à déshériter les siens (« qu’il ne vous en restât rien », l. 5). Elle est réfléchie et préméditée, comme l’indiquent l’expression « dispositions […] prises » (l. 4-5) et la vente des titres. Elle est aussi sournoise : « je t’ai laissé entendre que j’avais renoncé à cette vengeance » (l. 4-5) implique qu’il y a eu stratagème de sa part. Les termes métaphoriques « qui me recouvre » (l. 9) ou les mots intensifs comme « obsédé [par la vision] » trahissent la force de ces passions qui le rongent.
  • Louis ne trouve refuge ni dans le passé avec ces « années affreuses » ni dans le futur dont l’idée lui est « insupportable » tant il lui paraît noir.

4. Un être qui « sent » et « voit »

  • Comme Louis ne peut communiquer par la parole, ses sens prédominent. C’est par eux qu’il capte les intentions de son entourage. Ainsi, par son intuition, il reconstitue la scène derrière la porte fermée, y compris les dialogues, comme s’il y assistait. Le recours au présent rend la scène plus vraie, d’autant plus angoissante qu’elle est nocturne (« Dans la nuit de Pâques », l. 33). La mention de Pâques prend alors une valeur symbolique : cette fête religieuse suggère implicitement la notion de résurrection.
  • Cette nuit-là, tous ses sens sont en éveil. Il rend compte de ses sensations auditives, bien qu’il soit presque « sourd » : « vous parlez » (l. 24), « j’entends » (l. 23), « chuchotant » (l. 23), « je reconnais le fausset » (l. 26), etc. Puis les notations visuelles (« je vois la lueur », l. 25) et presque tactiles (« tu t’approches », l. 28-29) prennent le relai.
  • Ses aptitudes de visionnaire s’étendent à l’avenir : il a la « vision », très nette, des dissensions féroces futures entre les héritiers, qui s’épanouit en un tableau presque épique (« les uns contre les autres », l. 14 ; « comme des chiens autour… », l. 15). Le futur de certitude (« jetteront », « battrez ») donne à cette vision une réalité saisissante.

[Transition] Le portrait de Louis qui se dégage de cette lettre inspire au lecteur de l’effroi, plus peut-être que de la pitié.

II. Le portrait sans complaisance d’une famille bourgeoise

Mais c’est l’attitude de la famille de Louis qui explique les raisons de l’exécration haineuse qui l’anime. Il en dresse en effet un portrait sans complaisance.

1. Une famille cupide dressée contre le père

  • La soif de l’argent, l’intérêt au gain, la cupidité égoïste régissent les relations dans cette famille : elle veut « jouir » de l’argent de Louis qu’elle a tenté de « dépouiller ». Le mot « profit » dans l’expression « au profit de [votre Phili] » (l. 11) prend son sens concret et financier.
  • La famille perçoit le mari et le père comme un gêneur qui fait obstacle à la « jouissance » de posséder et elle n’attend que sa mort pour profiter de « l’argent », des « terres » et des « titres ». Louis est l’ennemi contre lequel on tente des « offensive[s] ».

2. Un « nœud de vipères » qui fait bloc, mais prêt à se déchirer

  • Par les images assez dégradantes de la « meute […] assise en rond », du « troupeau », des « chiens » qui désignent la famille, Mauriac souligne son animalité sauvage et l’unité de ce « bloc inentamable », « groupe serré » solidaire contre cet individu gênant.
  • Dans ce « nœud de vipères », c’est la femme de Louis qui a levé cette armée d’« ennemis », en suscitant les désertions (« mes enfants sont passés à l’ennemi », l. 36), qui mène le jeu, est à l’affût de tout (« Tu t’approches de ma porte ; tu écoutes ; tu regardes par la serrure », l. 28-29), et enfin qui donne ses directives (« tu dois leur souffler », l. 30).
  • Mais c’est une fausse cohésion : le vocabulaire de la rivalité (« vous vous battrez », l. 15 ; « vous jetteront les uns contre les autres », l. 14) dresse le tableau d’une famille prête à s’entredéchirer dès que disparaîtra la raison de leur alliance. En effet, cette famille se complaît dans l’hypocrisie. Chacun épie l’autre et dissimule dans un climat feutré : les rires sont « étouffés », les femmes « gloussent » ; ils ne parlent pas, ils « chuchot[ent] » ou ils « souffle[nt] » ; ils ne marchent pas, ils « s’éloignent sur leurs pointes ».

3. La caricature satirique qui trahit une vision du monde ­pessimiste

  • Cette peinture effrayante du milieu familial prend par endroits le ton de la satire : la description des manœuvres du groupe caché derrière la porte qui regarde par la serrure et se fait « gronder », le rythme des phrases avec les pauses calquées sur les arrêts des personnages dans l’escalier en font un portrait caricatural et grotesque. Parmi ces marionnettes se détachent la figure minable de Phili avec sa voix de « fausset » qui « mue » et les femmes transformées en poules qui gloussent. Les autres animalisations – « troupeau », « chiens » – contribuent à cet effet de caricature.
  • Cette dérision tente de dédramatiser la situation, mais elle cache mal une vision particulièrement pessimiste de la famille et du monde : pas d’amour mais des convergences d’intérêts, pas de respect pour le « père » ni de solidarité, pas de communication possible mais une « haine » contre nature (« La plupart des pères sont aimés », constate Louis).

Conclusion

[Synthèse] En choisissant pour son roman la forme atypique de la lettre-journal, Mauriac permet au lecteur d’entrer dans l’intimité de ce qui se cache d’ordinaire au monde et ne transparaît pas, ces secrets des « foyers clos » et « portes refermées » que déteste Gide. [Ouverture] Le roman joue donc pleinement ici le rôle que Mauriac lui assigne dans Le Romancier et ses personnages : « Le monde des héros de roman vit […] dans une autre étoile, l’étoile où les êtres humains s’expliquent, se confient, s’analysent la plume à la main, […] cernent leurs sentiments confus et indistincts d’un trait appuyé, les isolent de l’immense contexte vivant et les observent au microscope ».