Gaudé, Le Tigre bleu de l'Euphrate

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
La mort en scène

France métropolitaine 2015, séries ES-S • Commentaire

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6

CORRIGE

France métropolitaine • Juin 2015

Séries ES-S • 16 points

Commentaire

> Vous commenterez l’extrait de Laurent Gaudé (texte C).

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Monologue / faux dialogue de dénouement d’une tragédie / poème tragique (genre) contemporain qui met en scène l’agonie d’Alexandre, dans lequel il s’adresse à la mort, raconte (type de texte) son passé (sujet) et se décrit (type de texte) lui-même (sujet), lyrique, épique, tragique (registres), moderne, théâtralisé, désabusé, lucide, apaisé, (adjectifs), pour rendre compte des sentiments d’Alexandre agonisant, pour donner une image de la condition humaine (buts de l’auteur)

Tenir compte du fait qu’il s’agit du dénouement de la pièce.

Pistes de recherche

Première piste : Un théâtre de la parole

  • Commentez l’absence de didascalies et la prédominance de la parole dans ce moment critique.
  • Quelles visions Alexandre évoque-t-il dans son monologue-dialogue et dans le rappel de son passé ? Quelle est l’impression, produite ?
  • D’où vient la théâtralité de ce dénouement ?

Deuxième piste : La confidence lyrique d’un héros légendaire

  • Quel est l’état d’esprit d’Alexandre dans ses derniers moments ?
  • Analysez le lyrisme du monologue.
  • Comment se manifeste sa démesure ? son exaltation ?
  • Analysez le sentiment qui le déchire. Comment l’exprime-t-il ?

Troisième piste : Accepter la mort ; une leçon de vie et de lucidité

  • Quelle vision de la mort révèle ce monologue ?
  • Comment Gaudé donne-t-il une dimension universelle à cette méditation ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

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Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] L’incroyable destin d’Alexandre le Grand n’a pas cessé de fasciner depuis l’Antiquité. Laurent Gaudé, homme de théâtre et romancier, écrit en 2002 Le Tigre bleu de l’Euphrate, pièce qui met en scène la mort de ce héros. Dix ans plus tard, il reviendra à la mort d’Alexandre dans un roman foisonnant de personnages : un choix bien différent de celui, audacieux, qu’il fait dans Le Tigre bleu puisque Alexandre est l’unique personnage de la pièce. [Présentation du texte] Il a écarté tous ceux qui se pressaient autour de lui et raconte à la Mort, personnage invisible, ses rêves déçus de conquête. Le dénouement est proche. [Problématique] C’est un vrai défi dramatique que s’est lancé Gaudé : [Annonce des axes] retenir, par la seule magie de la parole, l’attention et le cœur des spectateurs devant un homme solitaire qui agonise. Dans un monologue parfois halluciné, Alexandre confie ses rêves et ses regrets à la Mort qui l’attend. La parole théâtrale se fait poème [I] lyrique, envoûtant [II]. Alexandre le grand redevient un simple mortel, livrant un message à valeur universelle pour nous tous qui aurons à affronter ce moment, « nu[s] comme au sortir de [notre] mère » [III].

I. Un théâtre de la parole : modernité, théâtralité et intensité dramatique

1. La prédominance de la parole : une voix évocatrice

  • Gaudé construit l’intensité dramatique de la scène sur une situation forte (un homme seul, couché, agonise) et sur la toute puissance évocatoire de la parole, qui s’exprime en vers libres étrangement modernes, sans rimes, dont la longueur varie, dictée par le trouble intérieur.
  • On n’entend qu’une voix, celle d’Alexandre, mais il donne corps à une interlocutrice, la Mort : il tutoie (« Je te demande… ») cette figure allégorique, invisible et muette, il implore sa « pitié » ; il exige aussi qu’elle le « pleure », comme les pleureuses antiques.
  • Gaudé n’alourdit pas son texte de didascalies, Alexandre est son propre metteur en scène ; il projette une sorte de théâtre d’ombres, fantasmagorique, comme dans la fièvre de l’agonie, (« le feu qui [le] ronge » - Alexandre serait mort du paludisme ou de la malaria, maladies tropicales).

2. La résurrection du passé et l’évocation de l’avenir terrifiant d’un grand conquérant

  • Tout son passé de conquérant défile, avec des noms chargés d’exotisme, l’« Euphrate », le « Gange », « Babylone », mais aussi les « terres » qu’il n’a pas eu le temps de voir et les enfers dans lesquels il va bientôt descendre avec leurs « souterrains sans lumière » de la mort.

Notez bien

Le « tigre bleu de l’Euphrate » est à la fois l’animal imposant et noble, aperçu dans les roseaux un matin avant le combat, mais aussi l’allégorie du fameux fleuve le Tigre, en Mésopotamie, « frère » de l’Euphrate. Cette double identité, dans un texte où tout est allégorie, contribue à l’efficacité dramatique de la métaphore du destin dans la pièce.

  • Alexandre se dit « seul », mais le passé qu’il évoque, même sur le mode de l’absence, palpite encore de la présence des « ami[s] » qui l’ont accompagné, des soldats de ses « batailles », de cet énigmatique « tigre bleu de l’Euphrate » (à la fois animal et fleuve) ainsi que des « millions d’ombres » qu’il va rejoindre dans l’au-delà, fantômes peuplant étrangement, invisiblement la scène.
  • Alors même qu’il se décrit « sans épée, sans cheval », le légendaire Bucéphale, que lui seul a su dompter, le hante encore : même mort, son âme « sera secouée du souffle du cheval ».

3. Une étrange théâtralité

  • Mettre en scène Le Tigre bleu de l’Euphrate est un défi pour l’acteur chargé du rôle et pour le scénographe, confrontés à des choix cruciaux : comment rendre cette atmosphère étrange ? Il faut suggérer plutôt que montrer, faire appel à l’imaginaire du public car un décor réaliste amoindrirait la puissance évocatoire de la parole.
  • Il faut jouer sur l’expression du visage (« je pleure sur… »), sur des gestes symboliques (Alexandre pourrait se dépouiller peu à peu de ses vêtements pour apparaître « nu comme au sortir de [sa] mère »), sur des éléments symboliques, éclairages, sons, images… La scène sollicite la créativité et l’inventivité du metteur en scène et de l’interprète.

II. La confidence lyrique d’un héros légendaire : rêves et regrets

1. Un bilan désabusé

Dans ce dernier monologue, Alexandre se retourne sur son passé : il compare les efforts qu’il a déployés et les résultats qu’il a atteints.

  • Ce bilan repose sur un jeu d’oppositions. Le passé pèse-t-il encore quand la mort est imminente ? Les temps verbaux (passé composé, présent) rendent sensible cette confrontation (le présent domine) mais l’avenir dans l’au-delà des enfers réconciliera peut-être ces tensions : Alexandre se sert du futur dans ses ultimes paroles (« je serai », « sera secouée »).
  • Alexandre fut l’homme de l’action, du mouvement (« il a arpenté la terre entière sans parvenir à s’arrêter »). Il est désormais réduit à l’immobilité. Par des termes négatifs il rappelle qu’il ne va « plus courir », « plus combattre ». Lui, le roi tout puissant, meurt « nu » « seul », « sans ami ». Des « trésors » et « victoires », il ne lui reste qu’un « souvenir » fugace.
  • Au terme de ce bilan rétrospectif désabusé, Alexandre constate son échec : il a « failli », il n’a « pas osé » ; et il affirme l’inutilité de sa quête dont « il ne reste plus rien ».

2. Une incantation lyrique et épique

  • Paradoxalement, l’expression de l’échec se fait à travers une parole poétique forte et rythmée. Gaudé use des ressources du vers libre, qui s’étire ou se contracte, devient dense, voire lapidaire (« j’ai failli »), au gré des variations des émotions d’Alexandre.
  • Les grands thèmes lyriques traversent le monologue : la nostalgie – d’un passé glorieux, de la découverte de grands espaces, de la liberté, des amitiés viriles au milieu des batailles, de la simplicité de l’enfance et de la protection maternelle ; la conscience aiguë de la fuite du temps (« je n’ai pas eu le temps de voir ») de la solitude et de la mort (« je suis l’homme qui meurt »).
  • On a l’impression d’entendre un chant funèbre antique (thrène), où les répétitions, les parallélismes (v. 3 et 4) les anaphores (« Je suis… », « je ne vais plus », « pleure ») retentissent comme un refrain (« je suis l’homme » « je suis celui ») ; le motif des larmes, celles qu’il verse sur lui-même et qu’il demande à la Mort de verser, suggère l’image de ces pleureuses qui entouraient les mourants et les morts.
  • Quelques images fortes – métaphores presque cosmiques (« ce feu qui me ronge »), comparaisons rappelant l’origine du monde (« nu comme au sortir de ma mère ») – contribuent à l’atmosphère étrange et onirique de cette incantation, avec notamment l’évocation épique, presque fantastique, du « tigre bleu de l’Euphrate », symbole d’une « soif » d’idéal et de conquêtes qui n’a pu être « rassasi[ée] » et sans laquelle s’éteint la volonté de vivre.

III. Accepter la mort… une leçon de vie et de lucidité

1. Une image apaisée de la mort

  • Alexandre donne une image apaisée de la mort : elle n’est pas une ennemie, mais une confidente compréhensive, presque maternelle. Il s’adresse directement à elle et la tutoie ; il lui fait des aveux et reconnaît devant elle ses erreurs (« j’ai failli », « je n’ai pas osé ») ; il se présente à elle sans crainte, implore humblement sa compréhension et sa compassion (« pleure sur moi »). Il est loin de la révolte pleine de panache du Cyrano de Rostand face à la « camarde » qu’il défie.
  • La mort n’est ni crainte ni rejetée, mais consentie et acceptée avec un fatalisme sans pose. Réaliste, Alexandre en parle avec simplicité, sans euphémisme ni périphrase ou circonlocutions qui la dédramatiseraient de façon artificielle (« Je vais mourir », « À l’ instant de mourir »). Il use d’expressions à l’antique pour évoquer le séjour des morts (« souterrains sans lumière »), mais sans angoisse particulière, bien qu’il sache qu’il n’y sera plus que « l’une de ces millions d’ombres ».
  • Peut-être tire-t-il un certain réconfort de l’idée qu’après sa mort il continuera de se rappeler son existence terrestre (« mon âme, longtemps encore, sera secouée du souffle du cheval »), sorte de consolation de n’avoir pu accomplir ses rêves.

2. Un testament universel : l’apaisement dans le tragique de la condition humaine

  • C’est une sorte de testament dans lequel Alexandre ne distribue pas ses biens mais exprime ce que la vie et la mort lui ont enseigné. Rendu à sa condition d’être humain que « ronge le feu » de la maladie, encore habité de souvenirs, détaché des fausses grandeurs, il découvre au moment de mourir « la forme entière de l’humaine condition » que tout homme porte en lui.
  • Les expressions répétées en anaphore jusqu’à la fin « je suis celui qui », « je suis l’homme qui… »… font disparaître le « je » trop personnel au profit d’une tournure à la 3e personne qui favorise la généralisation de sa situation – celle de tout mortel. Le dédoublement qu’implique le fait qu’il « pleure sur » lui-même crée une distance, comme s’il assistait à l’agonie d’un autre, de tout être humain.

Observez

Dans le commentaire d’un texte théâtral en vers, il faut toujours repérer les faits d’écriture versifiée et les commenter, c’est-à-dire en analyser les effets sur le spectateur.

  • Alexandre meurt en stoïcien ou comme un ascète dépouillé de tout, remettant son « âme » à Dieu. Le mot « âme », employé métonymiquement pour monter qu’il s’est délesté des vanités terrestres, appartient clairement au vocabulaire chrétien. Le vers libre devient alors verset de prière.

Conclusion

Gaudé porte sur Alexandre le Grand un éclairage nouveau qui enrichit et renouvelle le personnage en lui donnant une dimension humaine. Il propose au public un texte poétique, accessible, sans concession à la facilité. Au-delà d’Alexandre, le texte évoque un sentiment qui peut saisir tout homme à l’instant de mourir : celui de n’avoir pas fini son « travail », de n’avoir pas accompli ce qu’il voulait, de « disparaître avec sa soif ». [Ouverture] Avec cette réécriture moderne d’une mort relatée depuis l’Antiquité par les historiens (Diodore de Sicile, Plutarque), représentée par les peintres (Francesco Trevisani ou Karl Von Piloty), Alexandre quitte son statut de personnage historique pour devenir, après avoir été légende, véritable mythe universel.