Gaudé, Sang négrier

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
La dénonciation de l’esclavage
 
 

La dénonciation de l’esclavage • Commentaire

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Question de l’homme

30

CORRIGE

 

France métropolitaine • Septembre 2013

La question de l’homme • 14 points

Commentaire

> Vous commenterez le document C (Laurent Gaudé) en vous aidant du parcours de lecture suivant :

a) Vous montrerez d’abord la tension dramatique suscitée par le récit de la chasse à l’homme.

b) Vous analyserez comment la déshumanisation des différents personnages sert la visée argumentative du récit.

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).
 

Extrait de nouvelle (genre) qui raconte (type de texte) une chasse à l’homme par un négrier (thème), dramatique (registre) spectaculaire, mouvementé, tendu, violent, terrifiant (adjectifs), pour émouvoir, révolter le lecteur et dénoncer les atrocités de l’esclavage (buts).

Pistes de recherche

Nous avons scindé en deux la réponse à la deuxième piste de la consigne car elle aurait été trop longue par rapport à la première.

Première piste : Une chasse à l’homme dramatique et violente

  • Relevez et commentez les détails spectaculaires qui sont donnés : précisions sur les lieux, les lumières, les sons… Quelle atmosphère créent-ils ?
  • Analysez la progression dramatique : crescendo, rythme, suspense.

Deuxième piste : Une déshumanisation qui suscite horreur ou pitié

  • Comment le narrateur suggère-t-il que les esclaves ne sont plus des hommes ? Comment suscite-t-il la pitié pour eux ?
  • Comment montre-t-il : que la foule participe à la folie meurtrière ? que les esclavagistes ont perdu leur humanité ?
  • Quels sentiments nous inspirent-ils ?

Troisième piste : Une prise de conscience de l’inhumanité

  • À quoi voit-on que le narrateur s’interroge a posteriori sur cette inhumanité ?
  • Quelles raisons suggère-t-il à ces comportements cruels ?

> Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

> La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Depuis le xviiie siècle, l’horreur de l’esclavage a nourri bien des œuvres, contes philosophiques, essais, romans ou nouvelles. Leurs auteurs s’y interrogent sur les raisons d’une pratique inhumaine. [Présentation du texte] Dans la récente nouvelle Sang négrier de Laurent Gaudé, un capitaine négrier se souvient de la chasse à l’homme qu’il a menée une nuit, dans les rues de Saint-Malo, après que cinq esclaves noirs s’étaient évadés de son bateau. [Annonce des axes] Marqué par une forte tension dramatique [I], le récit suscite la révolte du lecteur parce qu’il rend sensible la façon dont la traite négrière déshumanise autant celui qui l’organise que celui qui la subit [II]. Il invite aussi à la réflexion [III].

I. Une terrible chasse à l’homme

1. Une mise en scène précise

Grâce à une mise en scène dramatisée des lieux, riche en impressions visuelles et sonores, le lecteur a l’impression de vivre en direct la nuit sanglante racontée par le narrateur.

  • La ville de Saint-Malo se dessine peu à peu. La « mer » est proche avec, au large, l’île du « Grand-Bé ». La « place de la cathédrale » est le cœur de l’action ; on devine les « ruelles » aux noms pittoresques (« la rue de la Pie-qui-boit »). On pénètre dans une « cave » où se terre un esclave.
  • L’ambiance sonore est inquiétante. Les pavés résonnent du « bruit des sabots ». Le silence de la nuit « grouille » de « rumeurs » comme grouillerait un nid de serpents ou de vermine. Sur cette trame sonore se détachent des sons significatifs : le « coup de mousquet » marque la première exécution et un « cri lointain » montant « des toits » signale la présence du dernier fugitif survivant.
  • La scène nocturne, éclairée par la lueur incertaine des torches, renforce encore l’inquiétude.

2. Un crescendo dramatique

La tension est de plus en plus vive à mesure que les fuyards sont retrouvés.

  • Les deux premiers paragraphes retracent les débuts de la traque, le bouche-à-oreille, les rumeurs qui circulent pour localiser les esclaves. Puis à chaque paragraphe le tableau de chasse s’enrichit de prises successives, marquées par des chiffres : « le premier », « un autre », « le troisième ». Au dernier paragraphe, « le dernier nègre » est enfin repéré.
  • La progression du récit obéit à un emploi du temps implacable et précis (« une heure à peine après le couvre-feu », « plus tard »). Les verbes au passé simple disent la rapide brutalité des mises à mort : « le premier fut abattu », « un autre fut bastonné ». L’exécution du « troisième » est rythmée par l’enchaînement sauvage des verbes d’action : « je le traînai », « je le forçai », « je lui tranchai la gorge ».
  • Le dernier paragraphe relance la furie meurtrière : l’esclave est vu de loin, sur son refuge, « les toits de la ville ». Son attitude n’est pas celle d’une victime. L’homme semble « défier » ses poursuivants par sa position dominante.

[Transition] L’accélération des actions dans un crescendo d’horreur et de tension, s’accompagne d’une évolution inquiétante des personnages.

II. Des personnages déshumanisés : la pitié et l’horreur

Les protagonistes du drame perdent peu à peu leur identité, leur humanité.

1. Des esclaves pitoyables

Ce sont d’abord les esclaves qui sont déshumanisés sous le regard de leurs poursuivants.

  • Les « nègres » sont transformés par la foule en monstres (« géants » féroces « aux dents qui brill[ent] dans la nuit »). Le capitaine balaie cette illusion (« ils n’avaient rien de géants ») et, avec un regard sans pitié, il décrit des êtres misérables et vulnérables : il les voit « secs et épuisés » ; ce ne sont pas des hommes, mais « des fauves en captivité ».
  • Progressivement débusqués, les fuyards sont dépeints en des termes réducteurs qui traduisent leur délabrement physique et moral : l’un, « recroquevillé », « ne [bouge] plus » ; l’autre se cache, « terrorisé et tremblant de faim », ce n’est plus qu’une « bête » qu’il faut « immoler » comme si on opérait un sacrifice à une divinité sanguinaire ; décapité, il n’a plus rien d’humain ; il tombe comme « un sac vide qui vient soupirer au sol ».

2. La foule des « chasseurs »

Les acteurs de la chasse à l’homme forment une foule à la fois une et diverse.

  • Certains sont clairement identifiés, comme le narrateur, qui s’exprime le plus souvent à la première personne. Il est aidé par son équipage auquel il s’associe par le pronom « nous » qui, à la fin, du texte englobe aussi l’ensemble de la foule.
  • Des paysans, des gardes participent à la poursuite. Mais c’est de « la foule » indistincte des habitants de Saint-Malo que s’empare la folie meurtrière… Elle atteint son paroxysme quand « tout le monde » attend impatiemment que le « dernier nègre » soit rattrapé.

3. Des tortionnaires inhumains

  • On est saisi d’horreur par la froideur avec laquelle sont rapportées les exécutions ; les rats que le mousquet fait « sursauter » réagissent davantage que les auteurs du coup de feu tiré lâchement « dans le dos » du fugitif !
  • Pour la foule, la traque est l’occasion de satisfaire une curiosité malsaine, de voir « à quoi [ressemblent] ces nègres » comme s’ils étaient des phénomènes de foire. Elle tourne bientôt à la « démence », à une fureur sanglante et sadique : c’est avec « jubilation » que les gardes exécutent le deuxième Noir.
  • Quant au capitaine, il fait preuve d’une monstrueuse indifférence. Il note avec détachement que « de toute façon, [le Noir] se serait noyé ». Plus, tard il affiche un cynisme glaçant lorsqu’il reconnaît avoir oublié les valeurs rationnelles auxquelles il aurait dû obéir en tant que négrier : il a gâché de la marchandise, il aurait dû prendre en considération « le bon prix » payé pour un esclave vivant.

[Transition] La nuit meurtrière s’est déroulée voici longtemps et le narrateur essaie de comprendre avec le recul ce qui a pu entraîner « tout le monde » dans cette hystérie sanglante.

III. Une prise de conscience a posteriori ?

 

Observez

Lorsque les pistes proposées aboutissent à un commentaire déséquilibré, il faut scinder en deux l’une des parties du commentaire pour rétablir l’équilibre du devoir.

1. Pourquoi tuer ?

Tandis qu’il raconte, le narrateur s’interroge sur les raisons profondes de ses actes.

  • Il a agi comme le détenteur « sévère » d’une « autorité » puisqu’il a puni une grave infraction qui, non sanctionnée, lui aurait fait perdre sa légitimité.
  • Mais il a l’intuition d’avoir aussi agi, comme les autres protagonistes, sous la pression de forces obscures, irrésistibles : à deux reprises, il emploie le verbe « il fallait » (« c’était ce qu’il fallait faire », « il fallait du sang »). Ces forces ont réveillé des instincts sauvages qui ont fait de lui et de la foule un personnage collectif tragique ne pouvant, cette nuit-là, échapper à son destin meurtrier.

2. Un moment de crise ou l’expression de la nature humaine ?

  • La réflexion s’approfondit à partir d’une hésitation : cette nuit de traque fut-elle un moment exceptionnel, une ivresse sanglante où chacun perdit momentanément son humanité ? Ou est-ce la nature profonde des hommes qui s’est exprimée là ?
  • L’hésitation est perceptible dans le rythme même des phrases, hachées, avec des reprises, des contradictions (Étaient-ils « loin » ou « proches » de leur vraie nature ?), des interrogations abandonnées sitôt qu’elles sont posées (« Mais non. À moins qu’[…]. À moins, oui […] »). Le capitaine négrier s’effraye de ce qu’il pressent de la nature humaine. Le lecteur partage son angoisse et peut se poser les mêmes questions.

Conclusion

[Synthèse] Laurent Gaudé plonge le lecteur dans un récit dramatique. Le fait de vivre l’événement comme un reportage « en différé », rythmé par les souvenirs précis et par les sensations qu’en a conservés le protagoniste principal, lui donne une force brutale. Mais on retiendra aussi les questions que se pose le capitaine sur les motivations de la traque. [Élargissement] Elles dépassent la question de l’esclavage. Elles interrogent sur « les grondements » des ténèbres de l’être humain, que les circonstances réveillent comme un volcan que l’on croyait éteint. L’histoire du xxe siècle, des conflits récents, parfois en Europe même, rappelle que notre humanité est fragile et que le goût du sang joint à l’instinct grégaire peut faire voir l’autre non comme homme », un « semblable, un frère », mais comme une proie à humilier et à détruire.