Giraudoux, La guerre de Troie n'aura pas lieu, II, 5

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Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Beckett, Oh les beaux jours – Un théâtre de la condition humaine (bac 2020) - Beckett, Oh Les Beaux jours – Un théâtre de la condition humaine (bac 2020) - Beckett, Oh les beaux jours – Un théâtre de la condition humaine
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit

Un théâtre de la condition humaine

théâtre

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Sujet d’écrit • Commentaire

Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu, acte II, scène 5

4 heures

20 points

Intérêt du sujet Le général troyen Hector est ici le porte-parole de Giraudoux, qui se profile derrière son personnage, et transmet à travers un discours aux morts insolite sa conception de la vie et de la condition humaine.

Commentez ce texte de Jean Giraudoux, extrait de La guerre de Troie n’aura pas lieu, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Montrez que le discours d’Hector ressemble à un éloge funèbre.

En quoi cependant ce discours s’en démarque-t-il ?

Quelle vision de l’homme et du monde propose implicitement l’intervention d’Hector ?

DOCUMENT

Le héros et général troyen Hector – au fond pacifiste – doit prononcer un discours aux morts, alors que les ennemis grecs sont en train de débarquer. Il se place au pied des portes de Troie.

Hector. – Ô vous qui ne nous entendez pas, qui ne nous voyez pas, écoutez ces paroles, voyez ce cortège. Nous sommes les vainqueurs. Cela vous est bien égal, n’est-ce pas ? Vous aussi vous l’êtes. Mais, nous, nous sommes les vainqueurs vivants. C’est ici que commenc­e la différence. C’est ici que j’ai honte. Je ne sais si dans la foule des morts on distingue les morts vainqueurs par une cocarde. Les vivants, vainqueurs ou non, ont la vraie cocarde, la double cocarde. Ce sont leurs yeux. Nous, nous avons deux yeux, mes pauvres amis. Nous voyons le soleil. Nous faisons tout ce qui se fait dans le soleil. Nous mangeons. Nous buvons… Et dans le clair de lune !… Nous couchons avec nos femmes… Avec les vôtres aussi…

Démokos. – Tu insultes les morts, maintenant ?

Hector. – Vraiment, tu crois ?

Démokos. – Ou les morts, ou les vivants.

Hector. – Il y a une distinction…

Priam. – Achève, Hector… Les Grecs débarquent…

Hector. – J’achève… Ô vous qui ne sentez pas, qui ne touchez pas, respirez cet encens, touchez ces offrandes. Puisque enfin c’est un général sincère qui vous parle, apprenez que je n’ai pas une tendresse égale, un respect égal pour vous tous. Tout morts que vous êtes, il y a chez vous la même proportion de braves et de peureux que chez nous qui avons survécu et vous ne me ferez pas confondre, à la faveur d’une cérémonie, les morts que j’admire avec les morts que je n’admire pas. Mais ce que j’ai à vous dire aujourd’hui, c’est que la guerre me semble la recette la plus sordide et la plus hypocrite pour égaliser les humains et je n’admets pas plus la mort comme châtiment ou comme expiation au lâche que comme récompense aux vivants. Aussi, qui que vous soyez, vous absents, vous inexistants, vous oubliés, vous sans occupation, sans repos, sans être, je comprend­s en effet qu’il faille en fermant ces portes excuser près de vous ces déserteurs que sont les survivants, et ressentir comme un privilège et un vol ces deux biens qui s’appellent, de deux noms dont j’espère que la résonance ne vous atteint jamais, la chaleur et le ciel.

Jean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu, acte II, scène 5 (extrait), Grasset, 1935.

Les clés du sujet

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Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

à noter

De nombreux dramaturges du xxe siècle ont adapté les mythes antiques en les modernisant pour mettre en scène les grands problèmes des temps modernes et faire part de leur conception de la condition humaine : Antigone, d’Anouilh, Les Mouches de Sartre…

[Présentation du contexte] Les guerres du xxsiècle ont exercé une influence notoire sur la littérature : de nombreux écrivains ont dénoncé l’horreur de la guerre. Ainsi, en 1935, Giraudoux, soldat lui-même en 1914-1918 et conscient qu’une nouvelle guerre se prépare, reprend la légende de la guerre de Troie dans sa pièce La guerre de Troie n’aura pas lieu. Il y met en scène Hector, un ancien combattant qui a vécu l’horreur de la guerre.

[Présentation du texte] Dans la scène 5 de l’acte II, ce fils de Priam, le roi de Troie, prononce avec réticence le traditionnel discours aux morts.

[Annonce du plan] Le discours se plie apparemment aux exigences du genre [I]. En réalité il s’agit d’un anti-discours [II], parodie vigoureuse et poétique, à la fois réquisitoire contre la guerre et hymne à la vie [III].

I. La tradition de l’éloge funèbre

Le secret de fabrication

Le texte se présente explicitement comme un discours aux morts ; il est donc logique, après avoir recherché les caractéristiques traditionnelles de ce type d’intervention orale, d’analyser en quoi l’intervention d’Hector dans son ton, son style et sa structure se conforme à ce « genre ».

1. Le ton : tendresse et solennité émouvantes

La tendresse et la mélancolie des apostrophes aux morts suscitent la pitié et l’émotion du spectateur pour les victimes : « pauvres amis », « vous absents, vous oubliés »…

mot clé

Une épopée est un long poème qui célèbre les exploits d’un héros à travers des épisodes où sont représentées, mises en évidence et incarnées les valeurs d’une société.

Le ton rappelle les épopées (l’Iliade) ou les tragiques grecs (Eschyle) par un ton solennel et dramatique « à l’antique » :

les apostrophes oratoires : « Ô vous qui ne nous entendez pas… », « Ô vous qui ne sentez pas » ;

l’impératif dramatique, presque religieux, pour interpeller et implorer les morts (« Respirez cet encens… »), qui crée une tonalité sacrée ;

de nombreux termes négatifs (« sans être… sans repos… », « oubliés ») qui dramatisent l’instant.

2. Une structure très équilibrée et lyrique

Hector suit les règles du genre oratoire, notamment dans la structure très « classique » du discours :

il garde un équilibre entre les deux parties presque symétriques de sa tirade, placées sous le signe de l’invocation et de l’imploration ;

mot clé

Une période est, en art oratoire, une longue phrase qui enchaîne les idées dans un ample mouvement rythmique et dont la cadence, la musicalité et parfois les sonorités, font effet sur l’auditeur.

il recourt à de longues périodes au rythme travaillé, éloquent et lyrique.

[Transition] On reconnaît Hector tel qu’il apparaît dans l’Iliade et on comprend pourquoi Giraudoux l’a choisi pour exprimer ses convictions sur les grandes questions que se pose l’homme (l’amour, la guerre, la mort).

II. Un anti-discours

Le secret de fabrication

Cette partie se concentre sur l’écart entre cette intervention d’Hector et ce que l’on attendrait (situation d’énonciation, sentiments à l’égard des morts, mélange des tons…) et sur ce qui peut surprendre l’auditeur habitué à ce type de discours traditionnel.

1. Affectation sans artifice et pitié pour les absents

Habituellement, un discours s’adresse à un public présent et vivant. Ici, il s’adresse à des absents.

Cependant l’invocation d’Hector est si expressive que l’on a l’impression d’assister à un vrai dialogue entre le général et ses soldats disparus (marqué par la présence d’indices personnels de la 2e personne).

Alors qu’il est leur général, Hector voit ses soldats comme des compagnons et non comme des héros. Il exprime explicitement l’affection et la pitié qu’il ressent pour eux (« pauvres amis »).

2. Une sincérité inhabituelle et un réalisme cru

Persuadé de l’hypocrisie convenue des discours aux morts, Hector déploie dans le sien une sincérité inhabituelle.

Il refuse l’hommage inconditionnel de ce type de discours. Il fait une constatation sincère (« Il y a chez vous la même proportion de braves et de peureux que chez nous qui avons survécu ») et avoue une certaine partialité : « apprenez que je n’ai pas […] un respect égal pour vous tous ».

Un réalisme cru : Hector frise l’irrespect par son langage familier et réaliste (« mangeons, buvons, couchons ») et fait un aveu inconvenant (« Nous couchons avec nos femmes… Avec les vôtres aussi… »).

3. Un discours aux vivants ?

Pas de malice chez Hector, mais un désir d’honnêteté et le refus de l’artifice des discours de circonstance, des clichés héroïques et des louanges.

Cela provoque la réaction choquée de Démokos, le poète officiel, qui prend cette sincérité pour des « insultes » (« Tu insultes les morts, maintenant ? »).

Démokos perçoit dans le discours d’Hector une attaque directe contre les vivants, le ridicule de leurs traditions dont il parodie les rites inutiles.

Le discours aux morts d’Hector est donc insolite : Giraudoux l’a modernisé, autant dans le ton que dans les idées.

[Transition] À travers Hector, c’est Giraudoux qui s’exprime ; le discours prend alors un tour polémique, philosophique.

III. Un message pacifiste

Le secret de fabrication

On montre ici comment un personnage de théâtre porte des idées : on dégage la manière dont ce discours dessine le portrait d’un général insolite ; puis on explicite les valeurs, la conception du monde et l’attitude face à la vie que Giraudoux suggère à travers Hector, son porte-parole.

1. Hector, une figure d’anti-général

Il fait preuve d’affection et de sincérité (« c’est un général sincère qui vous parle »), ce qui n’est pas la vertu première qu’on imagine pour un chef d’armée.

Il ne se prend pas au sérieux : il admet qu’il est incapable de rendre des morts sensibles aux valeurs militaires, gloire ou victoire (« Je ne sais si, dans la foule des morts, on distingue les morts vainqueurs par une cocarde »).

Il est clairvoyant et sait que ses mots importent peu aux destinataires de son discours (« Cela vous est bien égal, n’est-ce pas ? »).

2. La haine de la guerre et le pacifisme de Giraudoux

Le texte est un réquisitoire d’une part contre la guerre, « sordide » et « hypocrite » (termes forts), où il n’y a aucun vainqueur réel, mort ou vivant, d’autre part contre les bellicistes indifférents aux dangers qui pèsent sur l’Europe en 1935 et qui planifient la guerre comme une « recette » (métaphore culinaire).

mot clé

Une ode, en littérature grecque, est un poème lyrique accompagné de musique en l’honneur d’un dieu ou d’un héros. Par extension, cela désigne un texte qui célèbre un personnage ou une valeur.

Giraudoux fait du discours d’Hector une ode à la paix et à la vie. Il y exprime ses convictions profondes : la revendication d’un pacifisme inconditionnel, la célébration des bonheurs simples et naturels et des plaisirs suggérés par la présence du champ lexical des sens (« Nous voyons le soleil. », « Nous, nous avons deux yeux »).

La fréquence de la mention de la vie, en contraste avec les morts, en fait la valeur humaine fondamentale : « Les vivants… ont la vraie cocarde », « Nous, nous sommes les vainqueurs vivants ». La vie est un don plus précieux que la gloire.

3. Des tons variés et des procédés originaux

L’ironie et l’humour soulignent la lucidité de Giraudoux par rapport aux honneurs dérisoires rendus aux victimes.

Le réalisme de l’écriture présente la mort dans sa brutalité aveugle : la mort est la perte d’un bien précieux, la vie, et non la consécration suprême.

En contraste, une certaine poésie se dégage de l’emploi d’un vocabulaire très simple (sentir, entendre, voir), de la mention de la nature (« la chaleur et le ciel ») et de la métaphore audacieuse et anachronique des « cocardes » (en assimilant les yeux à des « cocardes », elle transforme ce symbole républicain, nationaliste et guerrier).

Conclusion

[Synthèse] Ce discours original, plus qu’un éloge des morts, est une ode à la vie et à la paix qui s’adresse à l’humanité entière. Cependant, dans cette « guerre de Troie », ce n’est plus la fatalité divine qui pousse au conflit, mais la folie meurtrière des hommes que Giraudoux n’a pas réussi à contrecarrer.

[Ouverture] En effet, ce réquisitoire provocateur, écrit en 1935, destiné à démystifier l’imposture de cet exercice d’éloquence faux et hypocrite qu’est le discours aux morts, visait à alerter les esprits sur la menace d’un nouveau conflit après la Première Guerre mondiale. Mais l’écrivain prêche parfois dans le désert : quatre ans plus tard éclatait la Seconde Guerre mondiale…