Oral
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Intérêt du sujet • Sensible aux failles du monde qu’elle découvre, Zilia s’étonne et s’insurge contre l’organisation politique et sociale des Européens, profondément inégalitaire.
1. Lisez le texte à voix haute. Puis proposez-en une explication linéaire.
Document
Placée dans un couvent, Zilia maîtrise désormais la langue française et consacre son temps à lire et à étudier la société française.
Le gouvernement de cet Empire, entièrement opposé à celui du tien, ne peut manquer d’être défectueux. Au lieu que le Capa-Inca1 est obligé de pourvoir à la subsistance2 de ses peuples, en Europe les Souverains ne tirent la leur que des travaux de leurs sujets ; aussi les crimes et les malheurs viennent-ils presque tous des besoins mal satisfaits.
Le malheur des Nobles en général naît des difficultés qu’ils trouvent à concilier leur magnificence apparente avec leur misère réelle.
Le commun des hommes3 ne soutient son état que par ce qu’on appelle commerce, ou industrie ; la mauvaise foi est le moindre des crimes qui en résultent.
Une partie du peuple est obligée pour vivre, de s’en rapporter à l’humanité des autres ; les effets en sont si bornés, qu’à peine ces malheureux ont-ils suffisamment de quoi s’empêcher de mourir.
Sans avoir de l’or, il est impossible d’acquérir une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes. Sans posséder ce qu’on appelle du bien4, il est impossible d’avoir de l’or, et par une inconséquence qui blesse les lumières naturelles5, et qui impatiente la
Françoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne, Lettre 20, 1752.
1. Capa-Inca : souverain, chez les Incas.
2. Pourvoir à la subsistance : subvenir aux besoins.
3. Le commun des hommes : le peuple industrieux qui travaille pour subvenir à ses besoins.
4. Bien : ici, terres, propriété.
5. Les lumières naturelles : le bon sens.
6. Ignominie : déshonneur, indignité extrême.
2. question de grammaire. Vous étudierez la proposition subordonnée de la phrase suivante : « Ce Souverain répand ses libéralités sur un si petit nombre de ses sujets, en comparaison de la quantité des malheureux, qu’il y aurait autant de folie à prétendre y avoir part, que d’ignominie à se délivrer par la mort de l’impossibilité de vivre sans honte. » (l. 22-26)
Conseils
Le texte
Faire une lecture expressive
Zilia fait part à l’être aimé de ses observations sur la situation économique de la France : rendez bien à l’oral son indignation vis-à-vis du sort des « malheureux ».
Situer le texte, en dégager l’enjeu
Zilia tâche d’exposer ses observations en adoptant un ton didactique.
Cependant, loin de rester neutre, elle s’émeut et s’insurge de ce dont elle est témoin ; elle développe une critique sociale et politique.
La question de grammaire
Repérez le nombre de propositions : comment sont-elles articulées ?
Identifiez la locution conjonctive de subordination ; puis, identifiez ce qu’elle exprime pour dégager la fonction de la subordonnée qu’elle introduit.
1. L’explication de texte
Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.
Introduction
[Présenter le contexte] Françoise de Graffigny s’inscrit dans la mouvance du siècle des Lumières, fécond en réflexions politiques. [Situer le texte] Dans son roman, Zilia relate ses découvertes des usages et des institutions de la France et les présente à Aza ; son regard d’étrangère favorise, pour le lecteur français, un recul stimulant. Les désordres et manquements politiques font partie, dans la lettre 20, de ses « peines [d’] esprit ». [En dégager l’enjeu] Marqué par la subjectivité de l’autrice, cet extrait pose un regard critique sur le pouvoir tel qu’il est exercé en France et sur les inégalités induites. Nous montrerons d’abord que Zilia pointe un gouvernement tyrannique qui s’exerce sur des sujets exploités. Enfin, nous verrons la place indue allouée aux richesses en France.
Explication au fil du texte
Une monarchie tyrannique (l. 1-6)
Aza, à qui Zilia s’adresse, ignore tout de l’Europe. Cet artifice énonciatif pousse Zilia à consigner ses découvertes avec un souci didactique, tout en forçant le lecteur à envisager d’un œil neuf, plus critique, ce qui se pratique dans son propre pays, en le remettant en perspective.
Dans les lettres, la civilisation européenne est confrontée à ce que Zilia a connu dans son pays natal, au Pérou. La démarche comparative, développée dans la subordonnée (« Au lieu que… ») égratigne ici d’emblée le « gouvernement de cet Empire », radicalement opposé à celui du Pérou, comme le montre l’adverbe « entièrement ».
Les sujets sont ainsi victimes de « travaux » et de « besoins mal satisfaits », ce qui engendre, selon Zilia, des « crimes » et des « malheurs » ; le vocabulaire sentencieux est sans appel. L’exploitation des citoyens et les inégalités criantes font le lit de la misère et de la décadence.
Des sujets exploités (l. 7-15)
Dans ces trois paragraphes, Zilia précise le sort misérable des trois principales strates des « sujets », dans un mouvement de crescendo : les « Nobles », puis le « commun des hommes », à savoir le peuple industrieux, et enfin les « malheureux » qui vivent de charité. Les ravages d’un gouvernement inadapté n’épargnent personne !
La décadence de la noblesse perce dans l’antithèse (« magnificence apparente » et « misère réelle ») : tous, nobles compris, souffrent donc de ce système arbitraire.
Zilia met ensuite en relief le sort peu enviable du « commun des hommes » grâce à la négation restrictive « ne soutient son état que par ». Notons qu’elle multiplie les efforts didactiques pour expliquer à Aza une réalité culturelle qui lui est étrangère, comme l’atteste la tournure « par ce qu’on appelle commerce, ou industrie ». Ces activités, qui impliquent des échanges monétaires, peuvent, selon Zilia, entraîner de la « mauvaise foi » et divers « crimes », vices moraux liés à l’appât individuel du gain.
à noter
Les Incas n’utilisaient pas de monnaie ; chacun se mettait au service de la communauté et recevait en échange vivres et assistance. Zilia considère ce système comme vertueux.
L’héroïne s’intéresse enfin au sort des plus démunis, dont l’existence même leur échappe, comme en témoigne la tournure passive : « est obligée pour vivre ». L’emploi du présent de vérité générale (« naît », « soutient ») accentue la portée de la dénonciation, tandis que le substantif « ces malheureux » montre qu’elle s’émeut d’un système qui les met en danger de mort.
Un rapport aux richesses perverti (l. 16-26)
Dans la continuité de son raisonnement, qui fustige de criantes inégalités entre le peuple et ses dirigeants, c’est à l’argent et à la terre que s’en prend désormais Zilia.
Elle s’intéresse ainsi aux possessions terriennes : la terre est, dans la France rurale du xviiie siècle, un important facteur d’organisation sociale puisqu’elle permet des revenus et consolide ainsi le statut social. L’incongruité de la propriété privée est soulevée par la subordonnée relative : « cette terre que la nature a donnée à tous les hommes. »
pour aller + loin
Dans son Discours sur l’origine de l'inégalité (1754), le philosophe des Lumières Jean-Jacques Rousseau jette lui aussi un regard très critique sur la propriété privée, qu’il considère comme étant à l’origine d’inégalités dommageables.
Zilia souligne les aberrantes contradictions de ce système économique. « Sans avoir de l’or, il est impossible d’acquérir une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes » : les hommes doivent d’abord payer pour avoir ce qui devrait déjà leur appartenir. Zilia note ensuite une seconde contradiction (« par une inconséquence… ») : c’est l’orgueil qui semble diriger la société française.
Ces inégalités et ces valeurs morales perverties qui « impatientent la raison » vont à l’encontre du bon sens. Si l’or abonde dans le Temple du Soleil, il n’y est pas estimé plus que de raison. L’Europe, au contraire, voue un culte aux richesses, ce que soulignent les parallélismes de construction (« Sans avoir de l’or, il est impossible… », « Sans posséder […] il est impossible… »).
En toute fin de texte, Zilia condamne les conséquences préjudiciables de cet accaparement des richesses par quelques-uns. Seul un nombre infime de gens (« un si petit nombre de ses sujets ») bénéficie du système. Il serait aussi insensé de chercher à obtenir les faveurs du roi (« prétendre y avoir part ») que déshonorant de se suicider (« se délivrer par la mort ») si on n’y est pas parvenu (« impossibilité de vivre sans honte »). Les plus pauvres se trouvent donc dans une impasse insoutenable.
Conclusion
[Faire le bilan de l’explication] Cette lettre indignée stimule donc notre réflexion critique quant au mode de gouvernement, aux inégalités et aux valeurs dévoyées sur lesquelles repose la société de l’époque. L’artifice énonciatif de l’étrangère protège de la censure tout en exploitant pleinement le procédé du regard neuf, à même de mieux aiguiser le nôtre. [Mettre le texte en perspective] Dans son Sermon du mauvais riche, en 1662, Bossuet donnait déjà aux nobles de la cour royale une leçon de modération et de générosité.
2. La question de grammaire
« Ce Souverain répand ses libéralités sur un si petit nombre de ses sujets, en comparaison de la quantité des malheureux, qu’il y aurait autant de folie à prétendre y avoir part, que d’ignominie à se délivrer par la mort de l’impossibilité de vivre sans honte. » (l. 22-26)
« Ce Souverain répand ses libéralités sur un si petit nombre de ses sujets » forme la proposition principale ; « qu’il y aurait autant de folie […] » constitue une proposition subordonnée.
Le lien entre ces deux propositions est assuré par la conjonction de subordination corrélative « si… que » ; la subordonnée remplit donc une fonction de complément circonstanciel de conséquence.
Des questions pour l’entretien
Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser quelques questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.
1 Je vous remercie pour votre présentation de L’Ingénu de Voltaire (1767). Le titre vous semble-t-il bien choisi ?
Oui, le titre désigne le personnage principal, un « sauvage », un Huron débarqué du Canada dont la naïveté prête souvent à sourire. Ahuri, il dit notamment tout haut ce que les autres n’osent formuler, à mesure qu’il découvre les mœurs et pratiques françaises qui, sous son regard, apparaissent sous un jour nouveau.
2 Quel est votre passage préféré ?
J’ai particulièrement aimé le passage de l’arrivée de l’ingénu à Versailles. J’en ai apprécié l’aspect comique (qui tient pour beaucoup à sa dimension théâtrale, au comportement décalé du héros), mais aussi la charge satirique qui égratigne une administration royale complexe, inaccessible, et l’indifférence de la monarchie envers ses sujets, même les plus dévoués.
3 En quoi cette œuvre est-elle porteuse des idéaux des Lumières ?
La fantaisie de ce conte n’empêche pas d’atteindre les cibles traditionnelles des philosophes : Voltaire critique notamment les excès dangereux des Jésuites et une cour royale faite d’abus et de corruption. Il tourne en ridicule les préjugés, incompatibles avec un esprit sain.