Annale corrigée Sujet d'oral

Graffigny, Lettres d'une Péruvienne, lettre 34

Sujet d’oral • Explication & entretien

Graffigny, Lettres d’une Péruvienne, lettre 34

20 minutes

20 points

 1. Lisez le texte à voix haute. Puis proposez-en une explication linéaire.

Document 

Forte de son apprentissage après son passage au couvent où elle a appris la langue française, Zilia affine ses observations sur la société française, et notamment sur les femmes.

Une jeune femme libre dans son appartement, y reçoit sans contrainte les compagnies qui lui plaisent. Ses occupations sont ordinairement puériles1, toujours inutiles, et peut-être au-dessous de l’oisiveté2. On entretient son esprit tout au moins de frivolités3 malignes ou insipides4, plus propres à la rendre méprisable que la stupidité même. Sans confiance en elle, son mari ne cherche point à la former au soin de ses affaires, de sa famille et de sa maison. Elle ne participe au tout de ce petit univers que par la représentation. C’est une figure d’ornement, pour amuser les curieux ; aussi, pour peu que l’humeur impérieuse5 se joigne au goût de la dissipation6, elle donne dans tous les travers, passe rapidement de l’indépendance à la licence7, et bientôt elle arrache le mépris et l’indignation des hommes, malgré leur penchant et leur intérêt à tolérer les vices de la jeunesse en faveur de ses agréments.

Quoique je te dise la vérité avec toute la sincérité de mon cœur, mon cher Aza, garde-toi bien de croire, qu’il n’y ait point ici de femmes de mérite. Il en est d’assez heureusement nées pour se donner à elles-mêmes ce que l’éducation leur refuse. L’attachement à leurs devoirs, la décence de leurs mœurs et les agréments honnêtes de leur esprit attirent sur elles l’estime de tout le monde. Mais le nombre de celles-là est si borné, en comparaison de la multitude, qu’elles sont connues et révérées par leur propre nom. Ne crois pas non plus que le dérangement8 de la conduite des autres vienne de leur mauvais naturel. En général il me semble que les femmes naissent ici bien plus communément que chez nous, avec toutes les dispositions nécessaires pour égaler les hommes en mérite et en vertus.

Françoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne, Lettre 34, 1752.

1. Puériles : qui manquent de sérieux, indignes d’un adulte.

2. Oisiveté : inaction, désœuvrement.

3. Frivolités : futilités, choses légères et sans intérêt.

4. Insipides : qui manquent d’intérêt.

5. Impérieuse : qui commande.

6. Dissipation : ici, dilapidation d’argent.

7. Licence : désordre moral, anarchie qu’entraîne une liberté sans contrôle.

8. Dérangement : dérèglement.

 2. question de grammaire. Vous étudierez la proposition subordonnée circonstancielle que comporte cette phrase : « Quoique je te dise la vérité avec toute la sincérité de mon cœur, mon cher Aza, garde-toi bien de croire, qu’il n’y ait point ici de femmes de mérite. » (l. 15-17)

 

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Marquez la subjectivité de l’énonciation ; faites sentir le mépris et le ton polémique de Zilia dans le premier paragraphe notamment.

Il s’agit d’une lettre destinée à l’être aimé : donnez-lui, dans le second paragraphe, le ton d’une conversation aux accents sentencieux.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Dans cette longue lettre centrée sur la condition féminine, Graffigny abandonne la veine romanesque au profit d’une réflexion de fond sur la société : le regard étranger de Zilia permet à l’autrice de dénoncer ce qui lui déplaît chez les Françaises, tout en échappant à la censure. Analysez la progression de la lettre.

Qu’est-ce qui frappe et révolte Zilia dans le quotidien des femmes ? Que dénonce-t-elle exactement ? En quoi le second paragraphe tempère-t-il le premier ?

2. La question de grammaire

Repérez d’abord les verbes conjugués pour délimiter les différentes propositions.

Indiquez l’outil subordonnant et cernez son sens pour définir la fonction de la proposition subordonnée circonstancielle.

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Après un vif succès à son époque, l’œuvre de Françoise de Graffigny sombre dans l’oubli jusqu’à sa redécouverte par les féministes des années 1960. [Situer le texte] Désormais plus instruite après plusieurs mois passés en France, Zilia ose à présent affirmer son propre jugement sur des sujets parfois délicats. Après avoir pointé le simulacre d’une éducation donnée aux jeunes filles dans les familles et dans les couvents jusqu’au mariage, Zilia se concentre ici sur le sort de la femme mariée. [En dégager l’enjeu] Comment, à travers le regard de Zilia, Graffigny dénonce-t-elle une société profondément inégalitaire, qui dispense une éducation dégradante aux femmes ? Le premier paragraphe montre le quotidien abêtissant que les femmes ont en partage ; le second exalte leur potentiel pourtant présent, mais délibérément écrasé.

Explication au fil du texte

1. Le quotidien abrutissant des femmes (l. 1-14)

Zilia s’attache à décrire ce qu’elle observe d’un œil critique. C’est le sort type de ses semblables de manière générale qu’elle dépeint ici, comme l’atteste­ l’indéfini « Une jeune femme ».

Si la liberté dont jouit la femme chez elle peut sembler plutôt digne d’envie (« libre », « sans contrainte », « compagnies qui lui plaisent »), la deuxième phrase présente l’indignité creuse de ce quotidien. L’énumération descriptive en crescendo, soutenue par des adverbes temporels (« ordinairement », « toujours ») montre le vide de journées ponctuées d’occupations sans intérêt : les termes péjoratifs se multiplient (« inutiles », « au-dessous de l’oisiveté »). L’adjectif « puériles » suggère que la femme est perçue comme une enfant incapable de penser.

La phrase suivante se fait plus offensive encore : ce ne sont pas en fait les femmes qui règlent leurs occupations, mais ceux que pointe le pronom indéfini « on » : les hommes. Ce vide quotidien serait donc cultivé par la société, dans un objectif de manipulation, la bêtise et le divertissement étant de solides moyens de contrôle. Les termes péjoratifs dénoncent l’action néfaste de la société sur l’esprit féminin. La tournure comparative finale exprime tout le dégoût de Zilia pour la déchéance intellectuelle et morale infligée aux femmes qui ne se préoccupent que de « frivolités malignes ou insipides, plus propres à [les] rendre méprisable[s] que la stupidité même » ! Faute de cultiver son esprit et de vrais centres d’intérêt, la femme déchoit.

info

Zilia, en héroïne des Lumières, incarne l’envers de ces femmes qu’elle blâme : d’une vertu exemplaire, elle cherche sans cesse à se cultiver.

La société patriarcale donne toute autorité à l’homme, dont Zilia dénonce les manquements par des négations : « Sans confiance en elle, son mari ne cherche point à la former au soin de ses affaires, de sa famille et de sa maison. » Dépossédée d’elle-même, la femme est privée de toute responsabilité.

La suite du paragraphe confirme le rôle subalterne auquel la femme est injustement réduite. Celle-ci apparaît comme un objet décoratif qui n’a de valeur que par son apparence agréable ; en témoigne le lexique de l’agrément : « c’est une figure d’ornement, pour amuser les curieux ».

Dès lors, il est facile pour la femme de finir par combiner « tous les travers ». Zilia énumère de nombreux vices que le refus d’une éducation profitable entraîne : « l’humeur impérieuse », « la dissipation », « la licence ». Le paragraphe se clôt sur la critique conjointe du comportement indécent des femmes, mais aussi et surtout des hommes qui les couvrent de « mépris » et d’« indignation », alors même qu’ils entretiennent cette situation et savent tirer profit des « agréments » et des « vices » féminins ».

info

Zilia voit dans le traitement des femmes le « chef-d’œuvre de l’inconséquence française » : « Avec de tels principes, ils attendent de leurs femmes la pratique des vertus qu’ils ne leur font pas connaître. » (lettre 34, citation figurant avant notre extrait).

2. Des qualités féminines pourtant certaines (l. 15-26)

Consciente du caractère potentiellement déroutant pour Aza, un homme inca, de ce tableau des mœurs françaises, Zilia certifie la « sincérité de [s]on cœur », valeur chère à son peuple ; manière de renforcer son indignation.

Dans le deuxième paragraphe, Zilia pointe la responsabilité de la société dans cet intolérable état de fait.

L’héroïne prend fait et cause pour les femmes, contre une société qui s’ingé­nie à les avilir et à les cantonner dans un rôle dérisoire. Un impératif appelle à la nuance (« garde-toi bien de croire ») pour rendre justice aux femmes : il existe aussi des « femmes de mérite ». La tournure « il en est d’assez heureusement nées » dit cependant qu’il s’agit d’une minorité dont Zilia fait l’éloge, dans une énumération ternaire : « l’attachement à leurs devoirs, la décence de leurs mœurs et les agréments honnêtes de leur esprit. » Les femmes ne peuvent compter que sur « elles-mêmes », pour faire fructifier leurs qualités morales et intellectuelles ; elles sont donc privées de l’éducation digne à laquelle elles aspirent. Bien rares sont celles qui se démarquent, comme le souligne l’antithèse (« le nombre de celles-là est si borné » / « multitude »).

Si quelques femmes respectables et respectées trouvent grâce aux yeux de Zilia, celle-ci disculpe largement ses consœurs : « Ne crois pas […] que le dérangement de [leur] conduite […] vienne de leur mauvais naturel. » Ébauchant une réflexion entre l’inné et l’acquis, Zilia rappelle combien les Françaises, à la naissance, auraient autant de dispositions à la vertu, si ce n’est davantage, que les femmes incas. Le potentiel est là pour « égaler les hommes en mérite et en vertus » ; leurs dispositions morales à agir par devoir et par aspiration au bien ne font pas de doute. C’est donc suggérer tout le tort que la société patriarcale française fait au « beau sexe » !

info

Aux xviie et xviiie siècles, des auteurs offensifs proclament l’égalité entre les sexes, comme Poullain de la Barre, considéré comme le premier grand philosophe féministe à l’époque de Louis XIV.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Au tableau déplorable de la majorité des femmes que dresse Zilia, fait donc suite l’éloge de femmes dignes, qui résistent à la pression délétère d’une société malsaine, profondément inégalitaire. Si Zilia condamne vertement le comportement frivole des Françaises, sa critique cible surtout les conséquences intolérables, sur les femmes, d’une société patriarcale qui abîme l’âme et l’esprit. [Mettre le texte en perspective] D’autres voix se sont élevées, au xviiie siècle, pour défendre la cause féminine ; Olympe de Gouges en est une incarnation éclatante par sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791).

2. La question de grammaire

« Quoique je te dise la vérité avec toute la sincérité de mon cœur, mon cher Aza, garde-toi bien de croire, qu’il n’y ait point ici de femmes de mérite. »

La phrase comporte trois propositions, dans un rapport de subordination. « garde-toi bien de bien croire » constitue la proposition principale ; « qu’il n’y ait point ici de femmes de mérite », la proposition subordonnée complétive. La proposition subordonnée circonstancielle est placée en début de phrase : « Quoique je te dise la vérité avec toute la sincérité de mon cœur ».

C’est la conjonction de subordination « Quoique » (équivalent de « bien que ») qui introduit la subordonnée ; celle-ci a une fonction de complément circonstanciel de concession. Elle exprime une cause inopérante, une contradiction entre deux faits qui semblent pourtant liés dans une relation de cause à effet.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et vous posera quelques questions. Celles ci-dessous sont des exemples.

1 Je vous remercie pour votre présentation du roman Le Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley (1932). Qu’apporte au récit le personnage de John dit « le Sauvage » ?

John, enfant conçu naturellement, a grandi dans une réserve qui échappe au contrôle de l’État mondial ; sensible et cultivé, il est le vestige d’une humanité jugée arriérée. Exposé à Londres comme une bête curieuse, il finit, atterré par ses découvertes, par se suicider.

2 Qu’a de particulier le « meilleur des mondes » présenté par Huxley ?

Le titre est très ironique : Huxley invente en fait un monde dystopique prétendument parfait, mais qui vire au cauchemar. Interdisant toute émotion, tout lien humain véritable, il rejette quiconque s’écarte de ses normes et prône un bonheur très artificiel grâce au Soma, une drogue.

3 Quel est votre passage préféré ?

L’incipit m’a marqué.e : le récit nous immerge en pleine visite d’étudiants qui découvrent, émerveillés, le Centre d’Incubation et de Conditionnement­, où les embryons sont manipulés au service d’une certaine hiérarchie sociale censée favoriser le bonheur de chacun. Cet eugénisme fait froid dans le dos !

 

Pour lire la suite

Commencez vos révisions !

  • Toutes les matières du programme
  • Les dernières annales corrigées et expliquées
  • Des fiches de cours et cours vidéo / audio
  • Des conseils et méthodes pour réussir ses examens
  • Pas de publicité

J'accède gratuitement à
3 contenus au choix

S'inscrire

J'accède dès 7,49€ / mois
à tous les contenus

S'abonner