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Gustave Flaubert, Madame Bovary

ROMAN

Le cadre romanesque, révélateur du personnage ? • Commentaire

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30

Pondichéry • Mai 2018

Séries S, ES • 16 points

Le cadre romanesque, révélateur du personnage ?

Commentaire

Vous commenterez l'extrait de Gustave Flaubert (texte B).

Se reporter au document B du corpus.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Extrait de roman (genre) qui décrit (type de texte) une chambre d'hôtel (sujet), qui raconte (type de texte) un adultère (sujet), ironique, faussement lyrique (registres), réaliste, précis, objectif et subjectif à la fois, intense, ambigu (adjectifs), pour compléter le portrait des personnages et rendre compte de leurs sensations et émotions, pour donner une vision pessimiste de la comédie humaine, pour laisser présager de la suite du destin d'Emma (buts).

Pistes de recherche

Première piste : La description réaliste d'une chambre d'hôtel ?

Analysez la construction et la progression de la description des lieux.

La description des lieux est-elle toujours réaliste et objective ? Quelle atmosphère s'en dégage ?

Deuxième piste : Un couple d'amants adultères

Appréciez l'érotisme de la scène.

Quels sont les points de vue adoptés dans cette scène d'adultère ?

Comment sont décrits les personnages et leurs gestes ?

Troisième piste : Le regard ironique et ambigu du narrateur

Quel regard Flaubert porte-t-il sur : cette scène ? ses personnages ?

Quelle vision de l'homme et du monde traduit cette scène ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Déchiré entre la tentation réaliste et la tentation romantique, Flaubert sentait en lui, selon ses termes, « deux bonshommes distincts », « l'un épris de lyrisme, un autre qui fouille et creuse le vrai ». De l'héroïne de son roman Madame Bovary, il aurait dit « Madame Bovary, c'est moi », reflétant sa propre dualité à travers l'histoire d'une jeune femme, fille d'un riche paysan, à l'imagination nourrie par des romans sirupeux et qui, mariée à un médecin de campagne peu séduisant, cherche à oublier la médiocrité de sa vie dans les bras d'amants conformes à ses rêves. [Présentation du texte] Dans cet extrait, le récit s'attarde sur la liaison d'Emma avec Léon, un jeune homme qu'elle rencontre régulièrement dans un hôtel de Rouen. [Annonce des axes] Flaubert décrit précisément les circonstances et les lieux de rencontres dont la régularité menace la pérennité et l'authenticité de la passion [I]. Tout en rendant sensible l'ardeur amoureuse des partenaires [II], Flaubert jette un regard ironique et lucide sur les illusions des amants et, d'une façon plus générale, sur la comédie humaine que se jouent hommes et femmes [III].

I. La description réaliste d'une chambre d'hôtel

Flaubert décrit avec une grande précision les lieux dans lesquels se déplacent ses personnages.

1. Des précisions objectives

La description de la chambre vient après l'étreinte passionnée des amants, comme si Flaubert suivait la retombée de l'élan des amants : une fois leurs sens apaisés, les amants prêtent attention à ce qui les entoure.

Flaubert se concentre d'abord en gros plan sur le lit, dont il précise en écrivain réaliste le matériau (« acajou ») et, par une métaphore, la forme de « nacelle », le tissu et la couleur des rideaux « pourpre ». Il élargit ensuite la description à l'ensemble de l'appartement, avec son « tapis », sa « pendule », ses « fauteuils », son « guéridon » en « palissandre ».

Il s'attarde sur les accessoires en cuivre dont il précise le nom technique (« bâtons, patères, chenets ») et la forme (« en flèche, grosses boules »), il se sert de leur matériau pour souligner les reflets et les effets de lumière qu'ils produisent.

2. Une personnification amicale

Mais la chambre est plus que le simple cadre utile à une liaison adultère : elle est comme personnifiée et, qualifiée par l'hypallage « pleine de gaieté » (l'expression devrait se rapporter aux deux amants), vue comme une « bonne » complice amicale, un témoin « discret ».

remarque

L'hypallage est une figure de style, qui associe un terme à un terme différent de celui qui aurait convenu logiquement selon le sens. Ex. : Ce marchand accoudé sur son comptoir avide.

Elle semble à l'unisson des « chatteries » débitées par Emma, mais aussi en harmonie avec les moments d'intimité apaisée, par l'atmosphère « tiède » qu'elle offre, sa « lumière tranquille ». Pas de bruits du monde extérieur, mais l'évasion sonore et exotique du « bruit de la mer » que procurent les coquillages roses sur la cheminée.

II. Un couple d'amants adultères

La scène d'adultère est naturellement empreinte d'érotisme mais Flaubert en varie l'intensité, à la fois pour ne pas effaroucher la censure (qui trouva cependant de quoi faire au roman un procès en immoralité) mais aussi parce que l'érotisme consiste à suggérer, non à dévoiler crûment.

1. Un érotisme esthétisé

Le début de l'extrait décrit un rituel de rencontre bien rôdé : accès discret à l'hôtel, Emma suivant Léon à quelque distance comme s'ils n'étaient pas ensemble.

Les phrases à l'imparfait d'habitude s'accélèrent sur un rythme crescendo, pour culminer sur une succession de trois verbes de mouvement (« il montait, il ouvrait la porte, il entrait ») qui traduit l'impatience physique. Enfin réunis, les amants s'isolent par l'ellipse suggestive des points de suspension et cette phrase nominale exclamative (« Quelle étreinte ! »).

D'autres notations érotiques colorent plus légèrement la scène : la périphrase « les intimités de la passion », « les baisers » échangés, les « rires de volupté » ou le « rire libertin » d'Emma.

Flaubert fait aussi le portrait pudique d'Emma allongée sur le lit après l'étreinte : on la voit à travers le regard admiratif de Léon, tel un amateur de peinture, qui se délecte des oppositions de couleurs, entre la « pourpre » des rideaux de lit et la blancheur du corps féminin, et de la grâce des mouvements « quand, par un geste de pudeur, [Emma] fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains ».

2. Un tableau libertin

L'extrait se termine sur un autre tableau libertin, à la manière des peintres du XVIIIe siècle qui ont souvent représenté des couples d'amants dans l'intimité d'une chambre. C'est d'abord un plan rapproché sur les mains d'Emma ; sa tenue légère pendant qu'ils déjeunent laisse entrevoir « sa jambe », et surtout « son pied nu ». Le lecteur du XXIe siècle ne doit pas sous-estimer la charge érotique de ce gros plan pour un lecteur du XIXe siècle.

3. Des amants hors du monde

Pour les amants, le temps est comme suspendu, aboli : « tout s'oubliait » dans cette chambre. La « pendule » ne marque pas d'heure, effaçant le monde extérieur, terne qu'Emma retrouvera au sortir de la chambre.

Les amants se voient comme « deux éternels jeunes époux » dans une sorte d'euphorie, marquée par des exclamations, des tournures hyperboliques (« y vivre jusqu'à la mort »), des mots de « tendresse », des « chatteries ».

Ils sont réunis le plus souvent par un « on » ou un « ils », sujet commun de verbes d'action. Dans la dernière partie du texte, Emma est davantage mise en avant, plus individualisée, dans ses paroles et ses attitudes amoureuses.

III. Le regard ironique et ambigu du narrateur

Flaubert entretient une relation ambiguë avec les lieux et ses personnages. Lorsque l'univers réaliste qu'il crée prend trop d'importance, il cherche alors à s'en détacher. Il utilise pour cela quelques outils littéraires et jette aussi un regard ironique sur la comédie humaine qu'il met en scène.

1. Proximité et distance

Dans les premières lignes, Flaubert semble suivre les amants sur le trottoir jusqu'à leur chambre, témoin extérieur de leur rencontre. Puis, le raccourci suggestif des points de suspension et de l'exclamation « quelle étreinte ! » abolit cette distance par l'ambiguïté du style indirect libre ; le narrateur entre désormais dans l'intimité des personnages ; narrateur et personnage se confondent.

Dans le deuxième paragraphe, le lecteur entend, grâce au procédé du discours narrativisé, comme une synthèse des discussions entre les amants après leur « étreinte » : l'absence de paroles au style direct crée une atmosphère étrange, une sorte de halo intemporel puisque l'imparfait cohabite paradoxalement avec « mais à présent » !

2. Une distance ironique

Flaubert souligne avec lucidité et ironie les illusions dont se bercent les amants qui « se croyaient » éternellement jeunes, s'appropriaient cette « bonne » chambre comme une demeure permanente et protectrice.

C'est en fait un décor dans lequel chacun joue un rôle qui n'a pas plus de réalité que « le bruit de la mer » dans les coquillages posés sur la cheminée. Flaubert se moque d'Emma, nourrie des clichés des mauvais romans romantiques, avec ses « pantoufles de satin rose », cette « mignarde » chaussure, ses « chatteries ».

Conclusion

[Synthèse] Derrière le réalisme d'une scène érotique d'adultère, le lecteur perçoit dans cet extrait l'« ironie dramatique » dans son sens anglo-saxon, lorsque l'auteur (ou le spectateur) en sait plus sur les personnages, sur ce qui les attend et les menace qu'ils n'en savent eux-mêmes, mais aussi une ironie directe, une façon pour Flaubert de ne pas se laisser attendrir par ses créatures, de les tenir à distance [Ouverture] pour ne pas souffrir lui-même des malheurs qu'il leur prépare… Emma est seulement au début d'une déchéance qui la mènera au suicide. Pour Flaubert, cette scène intimiste pleine d'illusions confirme sa vision grinçante de l'homme et du monde.

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