Guy de Maupassant, Pierre et Jean

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le commentaire littéraire - Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Moyen-Orient
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Construire une vision du monde
 
 

Construire une vision du monde • Commentaire

Roman

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Liban • Mai 2012

Série ES, S • 16 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte de Maupassant.

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver des idées directrices.

Extrait de roman (genre) qui raconte (type de texte) une déclaration d’amour et une demande en mariage (thème), par endroits ironique, satirique (registre), inhabituel, ridicule, contrasté, pessimiste (adjectifs), pour éclairer les deux personnages du roman et leurs relations, pour faire la critique de la conception bourgeoise de l’amour et du mariage (buts).

  • Analysez ce qui est surprenant dans cette scène amoureuse.
  • Comparez le caractère et le comportement des deux personnages mis en contraste.
  • Déduisez-en le regard de Maupassant sur les habitudes bourgeoises.

Pistes de recherche

Première piste : le récit inhabituel d’une demande en mariage

  • Analysez le cadre de cette déclaration : en quoi est-il inattendu ?
  • Qu’est-ce qui rend cette déclaration un peu ridicule ? Quel regard le narrateur porte-t-il sur cette scène ?
  • Qui formule la demande en mariage ? Pourquoi est-ce étonnant ?

Deuxième piste : deux personnages opposés

  • Étudiez les paroles, le comportement de Mme Rosémilly ; caractérisez-la.
  • Analysez le personnage de Jean : qu’est-ce qui montre sa maladresse et sa naïveté ?

Troisième piste : une vision pessimiste et satirique

  • Comment se révèle le regard critique de Maupassant ?
  • Que dénonce-t-il dans cette conception de l’amour et du mariage ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Maupassant était trop proche de son « père spirituel », Flaubert, pour adhérer totalement aux thèses provocatrices des naturalistes dont Zola était le chef de file. [Présentation de l’œuvre] Avec Pierre et Jean, paru en 1887, il publie un roman qui correspond parfaitement à son idéal littéraire : loin d’effets spectaculaires, il met en scène des personnages ordinaires dans le milieu provincial de la petite bourgeoisie. Deux frères – Pierre et Jean –, l’un déjà médecin, l’autre bientôt avocat, un couple de parents retraités affectueux, une jeune et jolie veuve, un héritage inattendu qui favorise curieusement un des frères et des secrets de famille enfouis qui ressortent. Maupassant jette un regard désabusé et lucide sur le jeu des uns et des autres ; il fait partager le drame à peine avoué de Pierre, jeune homme sombre et tourmenté, qui se sent étranger dans sa propre famille. [Présentation du texte] Jean, personnage insouciant et sans grand relief, préféré par sa mère parce qu’il est né d’une liaison adultère, profite d’une partie de pêche pour avouer son amour à Mme Rosémilly et la demander en mariage. [Annonce du plan] Maupassant observe cette déclaration et cette demande d’une façon détachée et même ironique. [I] En effet, ce rituel social ne se déroule pas de façon habituelle, ni par son cadre, [II] ni par le comportement des acteurs. [III] C’est, pour Maupassant, l’occasion de livrer sa vision pessimiste de l’amour et du mariage dans le monde étriqué de la petite bourgeoisie de son époque.

I. Le récit inhabituel d’une demande en mariage

La scène ne suit pas le déroulement attendu de la déclaration d’amour et de la demande en mariage au xixe siècle. Habituellement, c’est l’homme qui, après une vie sentimentale bien remplie et à un âge avancé, décide de se « ranger » en demandant la main d’une jeune fille inexpérimentée, dans un cadre poétique. Ici, Maupassant observe la scène, retranscrit gestes et paroles comme un témoin externe et détaché de ce qui lui apparaît comme une « comédie » où chacun joue son rôle avec plus ou moins de sincérité et d’adresse.

1. Une scène un peu ridicule

  • Le cadre de la scène : cette plage qui s’étire à marée basse pourrait être le cadre d’une promenade sentimentale mais ici ce décor disparaît presque complètement et la mer n’a rien d’impressionnant : à marée basse, elle est réduite à la dimension d’une « mare » ; toute l’attention se porte sur les personnages, leurs gestes et leurs paroles. La plage n’est vue que comme un lieu de pêche par Mme Rosémilly qui, « adroite et rusée », a « le flair d’un chasseur » pour attraper les crustacés. Elle est complètement accaparée par sa pêche alors que Jean, tout entier dans ses projets amoureux, ne semble guère passionné ni désireux d’apprendre à pêcher, malgré ses dires. Pour Jean, la mer – ou ce qu’il en reste, « la mare » dans laquelle ils pataugent –, devient un accessoire de théâtre, une variante du miroir amoureux, magique, dans lequel se reflètent son visage et celui de la jeune femme.
  • Un marivaudage un peu mièvre : Maupassant décrit avec ironie cette mise en abyme amoureuse. Jean se comporte comme un adolescent timide quand, devant leur reflet dans l’eau, « du bout des doigts, [il] lui [jette] un baiser », alors qu’il a en face de lui une femme, jeune mais déjà veuve et qui, par son expérience, ne doit plus être sensible à ces gamineries. La scène est rendue presque ridicule par les attentions naïves de Jean et sa comédie « du grand désespoir », triviale quand Maupassant décrit le couple « debout […] dans la mare salée qui les mouill[e] jusqu’aux mollets » alors qu’« ils se regard[ent] au fond des yeux ». Maupassant, en faisant remonter son regard sur le couple de leurs « mollets » jusqu’à leur visage, évoqué seulement par un cliché banal (« au fond des yeux »), souligne le vide affectif de cet échange muet.
  • Paradoxalement, cette jeune pêcheuse est la proie espérée de Jean qui la « sui[t] pas à pas ». Mais cette proie est plus expérimentée que lui.

2. Une déclaration et une demande inhabituelles

  • Ce paradoxe se poursuit dans la demande en mariage. En effet, Jean est le seul à déclarer à trois reprises son amour mais c’est Mme Rosémilly qui aborde la question du mariage, et formule même indirectement la demande, à la place de Jean : « je suppose naturellement que vous désirez m’épouser ». Traditionnellement la demande est assurée par les hommes. Or, ici, les rôles sont inversés. C’est elle qui, littéralement, demande la main de Jean : « Elle lui tendit sa main encore mouillée », elle encore qui mène la conversation. Son comportement change, elle devient sérieuse, son ton est grave. Elle parle affaires, en maîtresse femme, dominante.
  • Contrairement aux clichés de l’époque, selon lesquels dans ce genre de situation l’homme agit avec raison et la femme avec frivolité, ici, les rôles sont également inversés. C’est elle qui est « si peu troublée, si raisonnable » alors que Jean a d’abord minaudé, puis regrette qu’on ne joue pas à la « coquette comédie d’amour » qu’il escomptait.

II. Deux personnages opposés aux motivations 
bien différentes

Ce sont donc deux personnages aux caractères opposés et aux motivations bien différentes.

1. Mme Rosémilly, une maîtresse femme

  • Mme Rosémilly apparaît comme une femme de tête qui impose son jugement et prend les décisions. Elle résume froidement la situation avec un vocabulaire qui fait appel à la raison (« savons », « pouvons peser toutes les conséquences », « décidez », « suppose », « désirez m’épouser »). Cette pêcheuse expérimentée mais aussi « rusée » préfère sa pêche aux déclarations de Jean qu’elle qualifie d’un « ça » vague et négatif. Elle n’est d’abord pas prête à « renoncer aux plaisirs » de la pêche pour lui parler et le remet à sa place avec des mots sévères et même méprisants (« que vous êtes ennuyeux », « avez-vous perdu la tête ? », « que vous êtes malavisé », « me gâter la pêche »).
  • Mais elle sait s’adapter avec rapidité (« alors, tout à coup, elle sembla en prendre son parti »), et, la tête froide, elle interrompt les effusions de Jean par le rappel lucide de leur âge et de leur situation (« vous n’êtes plus un enfant », « je ne suis plus une jeune fille »). C’est elle qui pose les questions, dirige les réponses, parle pour elle et pour Jean, en alternant les « vous » et le « je » ou en les réunissant par « l’un et l’autre » ou « nous ».
  • On ne sent pas vraiment d’enthousiasme dans sa décision : l’amour ne semble pas être sa motivation mais plutôt une estime raisonnable pour les qualités de Jean qu’elle croit « bon et loyal ». Ce n’est qu’après son exposé ferme et décidé qu’elle reconnaît qu’elle est « un peu troublée »…

2. Jean, un amoureux maladroit et naïf

  • Jean est le complet opposé de Mme Rosemilly. Il est attiré par elle physiquement, prend plaisir à la « frôl[er] », avoue à la jeune femme qu’elle l’a « grisé ». C’est un séducteur maladroit et peu expérimenté en amour puisqu’il n’arrive qu’à « gâter la pêche » de Mme Rosemilly. Lui est vraiment troublé par cette femme et totalement pris au dépourvu par la tournure des événements.
  • Maupassant commente d’abord cette attitude en narrateur externe, ironiquement : « il répondit niaisement ». À la fin du passage, il franchit le pas et restitue en narrateur omniscient, au style indirect libre, les réflexions médiocres de son personnage sur l’accueil de sa déclaration et la tournure des événements, et sa déception de ne pouvoir déguster un peu plus longtemps ce mélange mièvre de « clapotement de l’eau » et de « coquette comédie d’amour ». Maupassant, amateur de femmes, n’a manifestement guère de sympathie pour cet apprenti séducteur sans envergure.
  • Mais peut-être est-il un peu trop sévère envers son personnage ? Après tout, ce dernier a de l’enthousiasme et il répond « avec élan » à la main offerte de Mme Rosémilly. Il est manifestement amoureux d’elle et ne sait pas dissimuler ses sentiments. Sa déclaration est sans doute maladroite, mais elle est directe et sincère quand il affirme à trois reprises « je vous aime ». Il y a chez lui un côté juvénile et naïf – c’est un jeune homme encore très lié à sa mère, comme le montre sa remarque « Oh ! pensez-vous […] entre nous ? » – et il est déçu de la rapidité et de la facilité avec laquelle Mme Rosémilly lui accorde sa main, comme le souligne l’intrusion que se permet Maupassant, au style indirect libre, dans l’intimité de ses réflexions.

[Transition] C’est donc une scène assez décalée, avec des personnages mal assortis, qui traduit implicitement l’idée que Maupassant se fait du mariage. Indirectement, par la manière dont il rapporte l’événement, le narrateur porte un regard critique sur l’amour et sur le mariage.

III. Une vision pessimiste et satirique

Le mariage qui se conclut s’inscrit dans la conception bourgeoise de la fin du xixe siècle.

1. Le mariage comme un contrat

  • Selon la logique bourgeoise, la déclaration d’amour se transforme immédiatement en discussion d’un contrat d’« affaires », comme le précise Mme Rosémilly : « Si vous vous décidez aujourd’hui à me déclarer votre amour, je suppose naturellement que vous désirez m’épouser. » Ils quittent alors la mare où ils pataugent et s’assoient sur « un rocher » pour « causer tranquillement ».
  • Le temps des effusions où l’on se regarde « au fond des yeux » est réduit au minimum et le face-à-face amoureux devient un « côte à côte » où chacun doit garder la tête froide et les idées claires, comme le rappelle la jeune veuve qui se livre à « un exposé net » de la situation, avec un vocabulaire très rationnel : « Nous savons […] peser les conséquences de nos actes », « si vous vous décidez aujourd’hui ». Le contrat est validé par une poignée de main, comme pour un marché (« Elle lui tendit sa main […] il y mettait la sienne »). Il nécessite le consentement des « parents » (sur lequel portent la plupart des répliques de la fin du texte), même si, pour Jean, l’accord de sa mère suffit.
  • Il n’y a pas d’enthousiasme dans ce projet matrimonial. Mme Rosémilly répond d’abord à Jean sur un « ton plaisant et contrarié » puis se « résign[e] à parler affaires ». Les modalisateurs « un peu » et le champ lexical de la gêne montrent cette tiédeur (« moi, je veux bien », « un peu troublée », « un peu embarrassés », « un peu confus »). La demande en mariage débouche sur le silence (« ils se turent », « n’osant plus parler », « ils n’avaient plus rien à se dire »), sur le vide (« c’était fini »), encore souligné par la multiplication des négations (« n’osant plus parler, n’osant plus pêcher, ne sachant que faire »).

2. Un piège dans lequel les plaisirs et l’amour n’ont pas de place

  • Le mariage n’a pas de relation avec le plaisir : Mme Rosémilly doit « renoncer aux plaisirs » de la pêche pour répondre à Jean et elle rappelle qu’elle n’est plus « une jeune fille », ce qui sous-entend qu’elle a pris ses distances par rapport aux émois et aux jeux amoureux.
  • Après un instant d’effusion, les personnages sont de nouveau très distants, presque étrangers l’un pour l’autre (« côte à côte, les pieds pendants »), dans une attitude peu affectueuse. « Mon cher ami » est le seul terme affectif dont se sert Mme Rosémilly. Son jugement sur Jean (« bon et loyal ») implique qu’il fera un bon mari mais révèle une conception très conventionnelle et peu tendre du mariage et de l’amour.
  • Jean a l’impression d’être pris dans les filets de cette pêcheuse à la tête froide. Ce mariage n’est pas le début d’une aventure, c’est une impasse. Il marque aussi la perte de la liberté pour Jean qui « se sen[t] lié ». Quelle autre échappatoire à ce genre de mariage que l’adultère ?

Conclusion

Cette scène est un bon exemple de la technique narrative de Maupassant qui, la plupart du temps, observe ses personnages de l’extérieur car leurs paroles et leurs gestes suffisent pour les révéler dans leur vérité. Témoin distant et ironique de cette demande en mariage peu ordinaire, il nous fait partager sa vision négative du mariage bourgeois, qu’il juge trop associé à l’intérêt et aux conventions ; cependant, l’amour de Jean, dans sa naïveté maladroite, ne trouve pas davantage grâce à ses yeux. Il semble enfin que cet amoureux de la mer et des sports nautiques ait délibérément choisi de ne pas donner toute sa place au décor naturel de la mer et de la plage car il n’aurait pas correspondu à cette comédie galante, finalement assez médiocre.