Hegel, Esthétique

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : L'art
Type : Explication de texte | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Hegel
 
 

L’art

phiT_1309_07_02C

La culture

15

CORRIGE

 

France métropolitaine Septembre 2013

explication de texte • Série S

L’idée essentielle qu’il nous faut noter est que, même si le talent et le génie de l’artiste comportent un moment naturel, ce moment n’en demande pas moins essentiellement à être formé et éduqué par la pensée, de même qu’il nécessite une réflexion sur le mode de sa production ainsi qu’un savoir-faire exercé et assuré dans l’exécution. Car l’un des aspects principaux de cette production est malgré tout un travail extérieur, dès lors que l’œuvre d’art a un côté purement technique qui confine à l’artisanal, surtout en architecture et en sculpture, un peu moins en peinture et en musique, et dans une faible mesure en poésie. Pour acquérir en ce domaine un parfait savoir-faire, ce n’est pas l’inspiration qui peut être d’un quelconque secours, mais seulement la réflexion, l’application et une pratique assidue. Or il se trouve qu’un tel savoir-faire est indispensable à l’artiste s’il veut se rendre maître du matériau extérieur et ne pas être gêné par son âpre résistance.

Hegel, Esthétique, 1837.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

Le texte interroge sur les origines de la création artistique : comment un artiste produit-il une œuvre ? Est-ce le fruit de son imagination ou le résultat de l’apprentissage d’une longue technique ? Hegel dépasse cette opposition en affirmant que le génie est un don qu’il faut travailler.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Hegel présente dans une première partie (du début à « … dans l’exécution. ») le paradoxe de sa thèse sur le génie issu d’un don (inné) et d’un travail (acquis) en même temps.
  • Il en donne une explication dans une seconde partie (jusqu’à « … en poésie ») par le fait que toute production artistique requière une technique, en particulier les arts manuels.
  • Il en déduit, dans une dernière partie que, pour l’acquisition d’un savoir, l’inspiration ne suffit pas : il faut qu’il y ait « la réflexion, l’application et une pratique assidue ».

Éviter les erreurs

  • Ce texte ne semble pas présenter de difficulté particulière de compréhension. Le travail de l’élève résidera essentiellement dans la problématisation et la mise en place de l’articulation du texte. Des exemples d’œuvres d’art sont bien sûr les bienvenus.
  • L’auteur du texte se demande d’abord ce qu’est le génie. Mais au-delà de cette définition, il interroge le rapport entre l’art et la technique.
Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

 

Conseil

Le plan du texte consiste à montrer les étapes de l’argumentation : comment l’auteur va répondre à la question posée par le texte et qui est explicitée en début d’introduction.

Rodin, dont nul ne pense à contester le talent, n’a pu « apprendre » son métier comme il le souhaitait car il fut refusé à l’école des Beaux-Arts. Ses premières sculptures furent elles-mêmes rejetées par la critique. Comment a-t-il pu finalement devenir ce génie ? Est-ce un don naturel ou bien le produit d’un long travail personnel ?

C’est à ce problème que se confronte Hegel dans ce texte extrait de son Esthétique, édité en 1837. Il souligne dans un premier temps le caractère paradoxal de l’artiste qui possède un don, mais doit en même temps travailler pour pouvoir le développer. Il s’en explique ensuite dans une seconde partie en montrant que tout art nécessite la maîtrise d’une technique. En effet, l’art se définit comme confrontation avec la matière.

1. Un paradoxe : le génie est un don naturel et nécessite un travail

A. Le génie comme don inné

Qui ne s’est pas exclamé devant un enfant qui produisait un magnifique dessin : « Oh comme il est doué ! ». Mozart lui-même composait ses premiers menuets à six ans. Kant définit dans la Critique de la faculté de juger le génie par quatre caractéristiques. Tout d’abord le génie produit des œuvres originales qui se caractérisent par leur nouveauté par rapport à celles qui précèdent. Ainsi le travail de l’artiste ne consiste pas à reproduire ce qui s’est déjà fait. Il ne suit pas un modèle.

Cependant, l’artiste doit se distinguer d’une production absurde qui serait celle d’un fou, ce que lui permet sa seconde caractéristique : l’exemplarité. Mais l’œuvre géniale n’est pas exemplaire d’une règle mais d’un pouvoir de créer. Ainsi Beethoven suit Mozart, ou Rodin Michel-Ange, mais sans les copier. L’artiste lui-même produit sans savoir ce qu’il produit, à la différence de l’artisan qui contrôle ce qu’il fait.

En cela, et c’est la quatrième caractéristique, le génie est exclusivement esthétique pour Kant car seul il fait preuve d’une créativité unique : personne n’aurait pu créer Dom Juan à la place de Mozart, mais si Newton n’avait pas existé, quelqu’un aurait certainement fini par trouver le principe de l’attraction universelle. Dans le génie, c’est la nature qui donne ses règles à l’art. Le talent serait donc inné pour Kant.

B. Le génie comme travail à partir d’un don

 

Info

En posant le débat dans l’histoire de la philosophie, on introduit le texte comme une réponse à deux positions opposées : celle de Kant pour qui le génie est inné, et celle de Nietzsche pour qui le génie se travaille. Hegel va concilier ici ces deux thèses.

Nietzsche, dans Humain, trop humain, se moque de cette croyance en l’existence du génie, intuition miraculeuse que certains élus de la nature posséderaient. L’artiste serait comme l’inventeur en mécanique : il peut produire un objet qui semble extraordinaire mais ce n’est que le fruit d’un travail assidu.

Face à cette opposition, on peut trouver dans le texte de Hegel une conciliation. Le génie serait bien un don naturel, mais ce don, pour être fécond, « nécessite » une « réflexion » et un « savoir-faire ». Autrement dit le génie renvoie à une disposition innée mais qui ne peut se révéler, s’exprimer si elle n’est pas exploitée,développée,actualisée par un exercice approprié. Le culte du génie artistique, qui crée sous le commandement d’une simple inspiration spontanée, est condamné ici au profit de l’acharnement laborieux de l’artiste qui veut exploiter au maximum ses compétences.

 

Conseil

Il s’agit d’utiliser les éléments de cette première partie pour interroger le texte et en assurer la transition vers la seconde. On questionne ainsi le texte, et on y répond ensuite grâce à lui. C’est une manière de dialoguer avec l’auteur.

L’artiste doit donc bien son pouvoir à des caractéristiques innées (le génie comme don naturel) mais aussi à des caractéristiques acquises (les exercices adéquates qui lui confère son « talent », terme qui mêle à la fois l’inné et l’acquis). Ainsi l’artiste ne doit pas seulement exercer sa sensibilité mais sa volonté et une raison méthodique.

[Transition] Comment et pourquoi l’artiste utilise une pensée disciplinée alors qu’il ne suit pas de règles, et pratique une forme d’entraînement, donc de répétition d’un exercice, alors qu’il est censé produire une œuvre nouvelle et unique à chaque fois ?

2. Explication : toute œuvre d’art nécessite une technique

A. La production d’œuvre d’art implique un savoir-faire

 

Attention

Il faut illustrer le propos de l’auteur avec au moins un exemple précis de travail artistique.

De par son étymologie grecque, tekné, l’art semble déjà lié à la technique. En effet, la production d’une œuvre a un aspect purement technique. Par exemple, en peinture si on utilise la technique du « clair-obscur », il faut savoir ce que produisent les mélanges de couleurs, toute représentation implique la connaissance de la perspective… Tous ces savoir-faire ne peuvent s’acquérir qu’avec la pratique. En ce sens, la technique est bien un savoir appliqué. Léonard de Vinci a pu faire ses tableaux grâce à une longue étude préalable de l’anatomie humaine et de ses proportions.

L’art peut bien être l’expression d’une idée, d’une intuition, d’une inspiration, sa concrétisation exige la maîtrise de l’art qui va permettre de l’exprimer. Être « maître » de son art doit s’entendre au sens latin ici du magister qui a autorité sur ses élèves par le savoir, et non pas de dominus où l’on cherche à dominer par la force un objet extérieur.

B. Le cas des œuvres d’origine manuelle

Pour illustrer son propos, Hegel évoque plus particulièrement l’architecture et la sculpture. En effet, la technique peut se définir comme habilité, art de bien manier, d’utiliser sa main, autrement dit sa dextérité manuelle.

Rodin, par exemple, utilise plusieurs techniques pour réaliser ses sculptures. Il fait d’abord des modelages en terre cuite de ses sujets, dans des petits formats. À partir de là, il va réaliser des moulages dans lesquels on peut couler du bronze. Enfin, il confie à un artisan sculpteur le soin de tailler le marbre selon le modèle qu’il a produit. Le choix et l’utilisation des outils pour chacune de ses étapes ne peuvent s’improviser.

[Transition] Qu’en est-il alors des arts qui ne sont pas manuels, des arts plus spirituels et intellectuels qui n’exigent pas un contrôle habile et exercé d’un outil particulier ? Échapperaient-ils à cette exigence de s’exercer dans son art ? La poésie ou la musique pourraient-elles être des pures émanations de l’esprit, seules conséquences d’un don inné ?

3. Conséquence : l’art est une confrontation avec la matière

A. Même les œuvres intellectuelles nécessitent une technique

Après avoir montré que le génie s’appuie sur un don inné, mais qui demande à être actualisé par un travail précis, grâce à l’exemple des arts qui font intervenir une technique manuelle, Hegel généralise son propos en affirmant que même les œuvres intellectuelles nécessitent une technique.

 

Info

Le repère « en acte/en puissance » peut être utile ici pour comprendre le texte.

En effet, composer un morceau de musique ou écrire une poésie requièrent la maîtrise de l’art de composer ou de l’art de rimer. Autrement dit les arts manuels n’ont pas le monopole de la technique. La technique ne désigne pas uniquement l’habilité à bien manier mais un savoir appliqué à une action, un « faire ». Par exemple, la rédaction d’un poème en rimes et en alexandrins requiert également des exigences très précises.

B. Toute œuvre d’art est issue d’une rencontre avec la matière

Que ce soit des mots, des notes de musique ou un bloc de marbre, il s’agit toujours pour le génie de modifier une matière extérieure à lui et qui lui résiste. L’artiste ne va vers cette matière que parce qu’il est poussé par ses qualités innées, mais ensuite, la réalisation de son œuvre ne se fera que grâce à sa capacité à maîtriser cette matière. Dès lors, on peut redéfinir l’œuvre d’art comme la rencontre dialectique d’un don inné avec de la matière qui lui résiste.

Cette tendance à vouloir transformer le monde, dans lequel on est malgré soi engagé, se trouve déjà présente chez l’enfant, précise par ailleurs Hegel dans le même ouvrage, quand par exemple il lance des cailloux dans l’eau et qu’il contemple les beaux cercles qu’il est capable de faire. L’œuvre d’art, étant la pure expression de son génie, donc de son individualité, est la forme la plus aboutie de cette réalisation de l’homme, que Hegel qualifie de reproduction de soi-même.

Conclusion

Ainsi à la question de savoir si un artiste doit son génie à une capacité innée ou à un long apprentissage, Hegel répond qu’il faut les deux. En effet, un don s’il n’est pas exploité, travaillé, ne peut s’exprimer, s’actualiser dans la mesure où toute production artistique, qu’elle soit manuelle mais aussi intellectuelle, se heurte à de la matière, à une résistance extérieure.

 

Conseil

Il est possible de faire une « ouverture », c’est-à-dire de poser une nouvelle question à partir du texte, mais ce n’est pas une obligation.

L’œuvre naît alors de cette confrontation entre la puissance innée d’un homme et le degré de résistance de la réalité. La question du critère hégélien de l’art se pose pour les œuvres contemporaines. Par exemple, les ready-made de Marcel Duchamp (objets du quotidien détournés) nécessitent-ils vraiment une technique ou une maîtrise quelconque, et si oui laquelle ?