Hegel, Principes de la philosophie du droit

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle Générale | Thème(s) : La justice
Type : Explication de texte | Année : 2019 | Académie : France métropolitaine


France métropolitaine • Juin 2019

explication de texte • Série L

Hegel

Expliquer le texte suivant :

Pour savoir ce qu’est une loi de la nature, il faut que nous ayons une connaissance de la nature, car ces lois sont exemptes d’erreur et ce sont seulement les représentations que nous en avons qui peuvent être fausses. La mesure de ces lois est en dehors de nous : notre connaissance n’y ajoute rien et ne les améliore pas. Il n’y a que la connaissance que nous en avons qui puisse s’accroître. La connaissance du droit est, par certains côtés, semblable à celle de la nature, mais, par d’autres côtés, elle ne l’est pas. Nous apprenons, en effet, à connaître les lois du droit telles qu’elles sont données. C’est plus ou moins de cette façon que le citoyen les connaît et le juriste qui étudie le droit positif1 s’en tient, lui aussi, à ce qui est donné. Toutefois la différence consiste en ceci que, dans le cas des lois du droit, intervient l’esprit de réflexion et la diversité de ces lois suffit à nous rendre attentifs à ce fait que ces lois ne sont pas absolues. Les lois du droit sont quelque chose de posé, quelque chose qui provient de l’homme. La conviction intérieure peut entrer en conflit avec ces lois ou leur donner son adhésion. L’homme ne s’en tient pas à ce qui est donné dans l’existence, mais il affirme, au contraire, avoir en lui la mesure de ce qui est juste. Il peut sans doute être soumis à la nécessité et à la domination d’une autorité extérieure, mais il ne l’est pas comme dans le cas de la nécessité naturelle, car son intériorité lui dit toujours comment les choses doivent être, et c’est en lui-même qu’il trouve la confirmation ou la désapprobation de ce qui est en vigueur. Dans la nature, la vérité la plus haute est qu’il y a une loi ; cela ne vaut pas pour les lois du droit où il ne suffit pas qu’une loi existe pour être admise.

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1820.

1. Droit positif : droit constitutionnel, institué par les hommes.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Sommes-nous soumis aux lois juridiques ? C’est cette question qu’aborde Hegel dans ce texte, en comparant les lois juridiques aux lois de la nature. De fait, ces dernières sont universelles et nécessaires : elles s’imposent à nous et nous leur sommes soumis. Mais le sommes-nous également aux lois juridiques ? Ces lois peuvent nous apparaître comme des réalités qui s’imposent à nous : mais peuvent-elles nous soumettre ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Les lois juridiques et les lois physiques nous apparaissent comme un état de fait

Hegel met d’abord en évidence le fait qu’il nous est possible de connaître les lois de la nature comme les lois positives. Dans les deux cas, il s’agit bien de prendre connaissance de ce qui existe. Pourtant, nous contentons-nous d’admettre les lois juridiques telles qu’elles sont ?

Nous ne sommes pas soumis aux lois juridiques

Il fait ensuite apparaître leur différence essentielle : si nous ne faisons que découvrir les lois de la nature, si elles s’imposent à nous, il n’en est pas de même pour les lois positives, qui sont produites par l’esprit humain, et donc relatives. Ainsi, nous ne contentons jamais d’admettre une loi juridique parce qu’elle existe : nous ne l’admettons que si elle est conforme à ce qu’elle doit être, à savoir juste.

Éviter les erreurs

Pour bien comprendre le texte, vous devez repérer les distinctions qui soutiennent l’argumentation : « connaissance de la nature » / « connaissance du droit » ; « ces lois sont exemptes d’erreurs » / « ce sont seulement les représentations que nous en avons qui peuvent être fausses » ; « notre connaissance n’y ajoute rien » / « il n’y a que la connaissance que nous en avons qui puisse s’accroître » ; « la connaissance du droit est, par certains côtés, semblable à celle de la nature » / « par d’autres côtés, elle ne l’est pas » ; « entrer en conflit » / « leur donner son adhésion » ; « la mesure de ces lois est en dehors de nous » / « avoir en lui la mesure de ce qui est juste » ; « soumis à la nécessité » / « pas comme dans le cas de la nécessité naturelle » ; « une loi existe » / « être admise ».

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Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Sommes-nous soumis aux lois juridiques ? C’est cette question qu’aborde Hegel dans ce texte, en comparant les lois juridiques aux lois physiques. Ces dernières sont universelles et nécessaires : elles s’imposent à nous. Les lois juridiques, qui constituent ce qu’on appelle le droit, sont faites par les hommes, et sont particulières et contingentes, mais leur sommes-nous soumis ? Hegel démontre ici que si les lois juridiques peuvent s’offrir à nous comme un état de fait, nous avons toujours le pouvoir d’envisager ce qu’elles devraient être, et c’est bien en cela que nous ne leur sommes pas soumis. Dans un premier temps, il admet que nous prenons connaissance des lois juridiques comme des lois physiques. Pourtant, acceptons-nous les lois juridiques telles qu’elles nous sont données ? Il fait ensuite apparaître leur différence essentielle : si nous ne faisons que constater les lois de la nature, il n’en est pas de même pour les lois juridiques, que nous évaluons toujours du point de vue de ce qu’elles doivent viser, à savoir la justice.

1. Les lois juridiques et les lois physiques nous apparaissent comme des faits

A. Nous pouvons connaître les lois de la nature

info

La distinction universel / particulier est un repère du programme. L’universel désigne ce qui est valable partout et en tout temps ; le particulier désigne ce qui n’est valable que dans certains cas.

Dans un premier temps, Hegel démontre que les lois juridiques, comme les lois physiques, nous apparaissent comme des éléments de la réalité, qu’en tant que tels nous pouvons connaître. Une loi de la nature est une loi physique, qui établit un rapport nécessaire entre une cause et un effet. Ces lois sont universelles. Si une loi physique, remarque Hegel, s’avérait fausse, cela ne tiendrait qu’à une erreur de notre part : la vérité ou l’erreur n’est pas dans le réel mais bien dans notre rapport au réel, c’est-à-dire dans notre représentation. Connaître les lois de la nature n’est donc rien d’autre que les découvrir, ou les révéler : nous ne les inventons pas, et leur vérité dépend de leur adéquation au réel. « La mesure de ces lois, dit Hegel, est en dehors de nous », c’est-à-dire qu’elles ne sont pas relatives : le scientifique ne fait que les mettre au jour, il ne les invente et ne les modifie pas.

B. Nous pouvons connaître les lois juridiques

Mais les lois juridiques qui constituent le droit ne nous apparaissent-elles pas de la même manière comme des données qui s’imposent à nous ? Hegel montre d’abord dans quelle mesure on peut comparer la connaissance de la nature et la connaissance du droit. En effet, comme les lois physiques, les lois juridiques font l’objet d’une connaissance puisqu’elles ne sont pas innées. Les lois positives sont posées par les hommes et ne découlent pas de leur nature, si bien qu’ils sont amenés à en prendre connaissance par leur éducation, en tant que citoyens censés les respecter, ou par un apprentissage en tant que professionnels du droit participant à leur application. Nous devons donc apprendre quelles sont les lois qui fixent ce qui est permis ou interdit dans notre société en ce moment précis de son histoire : rien ne nous l’indique spontanément. En ce sens, les lois juridiques nous apparaissent comme un état de fait, une réalité extérieure à nous, si bien que le juriste est de ce point de vue comparable au physicien.

[Transition] Pourtant, de ce constat selon lequel les lois juridiques s’offrent à nous comme un état de fait, peut-on conclure que nous sommes soumis aux lois juridiques de la même manière que nous le sommes aux lois physiques ?

2. Nous ne sommes pas soumis aux lois juridiques

A. Les lois juridiques sont conventionnelles

info

Dire que les lois ­positives ne sont pas absolues, c’est dire qu’elles ne sont pas indépendantes d’un contexte. Elles sont relatives, c’est-à-dire liées à certaines ­circonstances.

Si nous pouvons dire à partir de là qu’il nous est possible d’apprendre à connaître les lois du monde physique comme les lois positives, si ces deux types de lois décrivent un certain état du réel (la nature pour les lois physiques, telle société pour les lois juridiques), Hegel souligne dans un second temps de son argumentation leur différence essentielle. En effet, les lois positives sont issues de « l’esprit de réflexion ». Autrement dit, elles ne font pas que décrire l’état actuel d’une certaine société : elles reflètent également l’esprit humain, ce qui explique qu’elles varient selon le lieu et le temps. De fait, les lois françaises d’aujourd’hui sont très différentes des lois américaines du xixe siècle en ce qu’elles reflètent un certain état de « l’esprit de réflexion », et cette diversité prouve bien que « ces lois ne sont pas absolues » mais relatives.

B. Nous pouvons être en désaccord avec les lois

Ainsi, si elles nous apparaissent parfois comme incontestables, posées face à nous comme la structure qui définirait notre société, ces lois ne sont pas posées face à nous mais par nous. C’est sur ce point qu’insiste Hegel en définissant les lois positives comme étant « posées », c’est-à-dire simples produits d’une décision humaine. Par conséquent, nous n’admettons pas ces lois comme nous sommes conduits à admettre celles du monde physique : notre propre esprit a le droit d’« entrer en conflit » ou de « donner son adhésion » à ces produits de l’esprit humain. Autrement dit, si les lois juridiques nous apparaissent comme un certain état de fait actuel, si nous en prenons connaissance comme d’une réalité extérieure à nous, nous ne leur sommes pas soumis. Ce qui explique cela, c’est que contrairement aux lois naturelles dont nous ne sommes pas la mesure, nous avons toujours le pouvoir d’évaluer et de critiquer les lois juridiques.

C. Notre évaluation des lois repose sur la justice

En effet, chacun de nous possède en lui, dit Hegel, « la mesure de ce qui est juste ». Autrement dit, tout homme a le pouvoir de convoquer en lui l’idée de la justice, à savoir de cette norme morale et politique qui définit non ce qui est mais ce qui doit être. Tout homme, par conséquent, sait évaluer une loi juridique en la mesurant à cette idée, si bien que je ne peux pas penser la loi juridique comme une nécessité qui s’imposerait à moi. Bien sûr, admet-il, une autorité politique peut me soumettre en me contraignant à obéir à une loi injuste, mais il n’en reste pas moins que je sais que cette loi est injuste. Je mesure intérieurement la distance entre cette loi et ce qu’elle doit viser, à savoir la justice : à cela, cette autorité ne peut rien.

Conclusion

Si certaines conceptions du droit font dériver les lois positives d’un ordre naturel, Hegel pose ici la spécificité des lois juridiques : ces lois sont des produits de l’esprit humain. Si la loi juridique peut nous apparaître face à nous comme étant déjà là, elle n’en est pas moins faite par nous, si bien que nous n’apprenons pas seulement à la connaître comme un état de fait : nous l’envisageons toujours d’après cette valeur qu’est la justice, si bien que nous ne lui sommes jamais soumis. Ainsi, nous ne contentons jamais d’admettre une loi juridique parce qu’elle existe : nous ne l’admettons que si elle est conforme à ce qu’elle doit être, à savoir juste.