Henri Barbusse, "L'aube", Le Feu

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2015 | Académie : Polynésie française

 

30

Polynésie française • Septembre 2015

La question de l’homme • 14 points

Prendre conscience des situations tragiques

Commentaire

 Vous ferez le commentaire du texte de Henri Barbusse (document D) en vous aidant du parcours de lecture suivant.

Vous pourrez montrer la dimension tragique de la situation.

Vous pourrez aussi étudier comment l’auteur dénonce l’absurdité de la guerre.

Se reporter au document D du sujet sur le corpus.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Extrait de roman autobiographique (genre) qui décrit (type de texte) un champ de bataille et des soldats après un combat (thème), dramatique, tragique, épique (registres), spectaculaire, réaliste, horrifiant, poignant (adjectifs), pour émouvoir et révolter le lecteur, pour dénoncer les abus et les atrocités de la guerre (but).

Pistes de recherche

Pour équilibrer le commentaire, vous pouvez scinder en deux la réponse à la deuxième piste, car elle est très longue par rapport à la première.

Première piste : une scène vécue réaliste et horrifiante

Relevez les détails spectaculaires qui sont donnés : précisions sur les lieux, les lumières, les sons… Quelle atmosphère créent-ils ?

Comment le narrateur montre-t-il que les soldats ne sont plus des hommes ? Comment suscite-t-il la pitié pour eux ?

Deuxième piste : un souffle épique pour évoquer une tragédie

Comment les images créent-elles l’amplification épique ?

D’où vient le tragique du texte ? Analysez l’évocation de la mort.

En quoi ces hommes ressemblent-ils à des héros tragiques ?

Troisième piste : une réflexion et une prise de conscience

Comment l’auteur passe-t-il d’un fait précis à une réflexion générale ?

Comment les paroles des soldats révèlent-elles l’absurdité de la guerre ?

Quelle est l’intérêt de rapporter cette scène et ces paroles ? quel est le rôle de l’écrivain ?

Quel rêve de bonheur se dégage des paroles des soldats ?

 Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

 La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Depuis le xvie siècle, de nombreux auteurs s’interrogent sur les raisons de la guerre et sur ses ravages. [Présentation du texte] Dans son roman autobiographique Le Feu, inspiré par son expérience de poilu durant la Première Guerre mondiale, Barbusse, auteur et narrateur, décrit le champ de bataille et transcrit les paroles et les pensées des survivants de combats particulièrement sanglants. [Annonce des axes] Avec un réalisme saisissant, il recrée l’atmosphère horrifiante de la scène [I], qui se transforme en une vision épique et tragique [II] et débouche sur une condamnation poignante de l’absurdité de la guerre et sur le rêve d’un monde idéal [III].

I. La description réaliste et horrifiante d’une scène vécue

1. Une mise en scène précise des lieux

Le champ de bataille se dessine peu à peu : un « coin bourbeux » dans des « campagnes sans limites », un « terrain » qui n’est plus qu’un mélange de « terre » et d’« eau sale » (« pourriture liquide »), avec des « reliefs » mais aux « formes attaquées »… Des éléments épars du décor arrêtent de temps en temps le regard : des « masques en lambeaux », des « piquets […] broy[és] » et « des fils de fer », « des charpentes », restes témoins de la violence des combats.

Tous les sens sont sollicités pour que le lecteur vive la scène : le toucher avec la mention de l’eau, du vent qui « empoign[e] » les soldats ; l’odorat avec le verbe « s’empester », la mention de la « pourriture » ; l’ouïe avec les « cris », les paroles et les grognements qui créent une ambiance sonore inquiétante.

Tout semble effacé dans ce cadre qui baigne dans une lumière « sombre » : les « formes », les « couleurs », les mots qui deviennent des bafouillements, des grognements « mâchonn[és]. »

2. Des personnages déshumanisés qui suscitent la pitié

Les soldats sont désignés collectivement – « ces hommes », une « foule » indistincte –, ils n’ont pas de noms, comme pour montrer qu’ils ont perdu leur identité, qu’on ne les reconnaît plus.

Évoqués par des termes qui traduisent leur délabrement physique et moral (« faibles, impotents »), ils sont décrits par des gros plans inquiétants, comme s’ils étaient eux aussi « broyés », « morcelé[s] » (« un front couronné de fange »…). Les « masques » les uniformisent et la violente métaphore « incarnés de terre » montre qu’on les distingue à peine de la boue.

Sont-ils, du reste, encore humains ? De leur aveu même, ils sont devenus des animaux : « ils grogn[ent] comme des fauves », ce sont des « bêtes qui se traquent […], s’empestent » avant de « crever » comme des chiens.

II. Un souffle épique pour évoquer une tragédie

1. Une scène d’épopée…

Tous les éléments se trouvent métamorphosés par une écriture visionnaire. Les métaphores et les comparaisons vertigineuses emportent tout dans un mouvement effrayant. Le « coin bourbeux » devient « une épave » qui « oscille » (qui suggère le naufrage), puis une « espèce de banquise » (qui suggère le froid, l’éloignement et la solitude) ; l’eau, comme un monstre, a « rongé » la nature ; les « piquets », objets inanimés, sont comme de grands corps aux « ossatures broyées ». Le champ de bataille s’est élargi aux dimensions de l’enfer de la mythologie (« ces sombres immensités de Styx »).

Les « cris », devenus des « coups d’aile », « [ont] l’air de vouloir s’envoler » et se transforment en étranges oiseaux ; leur écho s’amplifie, comme par contagion, aux dimensions de l’univers : « la protestation était tellement vaste », « d’autres cris pareils ».

L’amplification épique se marque aussi par la présence de tous les « éléments » naturels (« terre », « eau », « air »), sous la forme du « vent », tous ligués contre les « hommes ». Comme dans toute épopée, le texte propose une scène spectaculaire de combat, non plus entre des soldats mais entre les « hommes » contre les « éléments ».

Les mots hyperboliques (« si brusquement, si fort », « tellement », « immensités »), souvent répétés (« partout, partout », « plus de guerre, plus de guerre »), les groupes ternaires porteurs d’émotion et les leitmotive (« des bêtes, « vie » : trois fois), les énumérations (« les couleurs, les traits, les reliefs », « des piquets, des fils de fer, des charpentes »), le mouvement ample de certaines phrases (l. 25-32) et le jeu des sonorités (« ces sombres immensités du Styx » ; « s’était mis soudain à secouer ces hommes ») emportent le texte dans un souffle épique qui dépasse de beaucoup « ce coin bourbeux ».

2. … aux accents de tragédie

L’omniprésence de la destruction et de la mort donne à cette scène apocalyptique une résonance tragique. La gradation « faibles, impotents, en lambeaux, […] broyées, morcelé, avorté » prélude de façon funeste à la violence du verbe « crever » et à l’image macabre de « la bouche […] au niveau de la terre », presque déjà enterrée, et culmine dans le verbe « se suicide ».

En contraste, les mots qui suggèrent la vie (« vivre », deux fois ; le pléonasme « vivre sa vie » ; « vie sociale, vie intérieure ») « essa[ient] » de résister à cette fatalité. C’est le combat de la vie contre la mort, essentiellement tragique.

Les soldats prennent alors la dimension des héros de la mythologie : comme les esclaves, comme Prométhée, ils sont « enchaînés à la terre, incarnés de terre », voués à un supplice éternel. « Furieux », ils sont pris d’accès de « folie ». Mais ils sont en même temps des rois, à l’image des héros des tragédies antiques, « le front couronné (de fange) », ou des devins qui, sous des aspects de démence, « profère[nt] » des vérités éternelles.

III. Une réflexion et une prise de conscience

1. L’absurdité de la guerre

Elle vient de l’opposition entre les faits et les aspirations profondes des hommes que relaie le « cri » venu du cœur : « vivre », non pas « crever ».

L’incohérence de la guerre s’exprime d’abord de façon très simple, dans la répétition de l’expression : « C’est trop bête » et la question familière : « Qu’est-ce que ça signifie, au fond, tout ça ? »

Elle éclate de façon plus saisissante dans la dernière phrase, terrible, dans laquelle le verbe pronominal réciproque se change en verbe pronominal réfléchi : « Deux armées qui se battent, c’est comme une grande armée qui se suicide ». À la guerre, on se tue soi-même.

2. Dire l’indicible : des « cris » et un livre contre l’oubli

Il semble que cette horreur absurde soit impossible à faire partager à qui ne l’a pas vécue, comme en témoignent les points de suspension qui arrêtent les phrases devant ce « trop » à dire.

Seuls le cri et le « frissonnement de raison » de « ces hommes » peuvent éveiller les consciences à travers le monde : c’est un appel au secours, un témoignage tragique de « tout ça qu’on n’peut même pas dire ! », de la « folie » des hommes, mais aussi une lutte contre l’oubli.

Cet appel est relayé par le roman même. L’auteur met sa plume au service de la dénonciation de la guerre en témoignant : « Je n’oublierai jamais », « Si on s’rappelait [dit l’un des poilus], y aurait plus d’guerre ! »

3. L’expression d’un rêve de bonheur

Mais derrière cette scène macabre, se dessine un idéal de paix (« plus de guerre ! ») et de bonheur simple. Il consiste à « vivre », à « être des maris, des pères », c’est-à-dire à construire une vie familiale et « sociale » solidaire, représentée par les pronoms « Nous/toi/moi » accolés.

Il consiste aussi à être « des hommes, quoi » avec leur modeste dignité, leur « vie intérieure », qui n’obéissent pas à des instincts de « bêtes », mais construisent une vie « sur terre » (et non « incarné[e] de terre »). Dans cette existence, ils ne sont pas des héros surhumains : leur « vertu », leur « devoir » est « d’être heureux ».

Conclusion

[Synthèse] Barbusse immerge le lecteur dans une atmosphère recréée à la lumière de ses souvenirs, auxquels il redonne leur force brutale par la précision des lieux, des gestes, des impressions ressenties. Mais la scène dépasse le récit anecdotique pour « approfondir le caractère tragique du côté banal de la guerre » et poser les questions fondamentales de l’existence humaine. [Élargissement] Au-delà de la guerre, la scène interroge sur les « situations tragiques » dont l’être humain est lui-même l’artisan et la victime, sur sa bestialité que les circonstances font parfois surgir, monstrueuse. L’histoire du xxe siècle, les conflits récents, rappellent que l’humanité est fragile et que le goût de la violence ne fait plus voir l’autre comme un « semblable, un frère », mais comme une proie humiliée, détruite, malgré ses aspirations au bonheur.