Hippias majeur, Platon

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : L'épreuve orale
Type : Sujet d'oral | Année : 2010 | Académie : Inédit

 

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Sujet d’oral n° 6

Platon

Commentez ce texte de Platon, extrait de Hippias majeur.

Document

 

« Si dieu le permet, Hippias, il en ira ainsi. Mais pour l’heure, réponds-moi brièvement sur un point, que tu m’as heureusement rappelé. Récemment, lors d’une discussion où je blâmais comme laides certaines choses et en louais d’autres comme belles, quelqu’un m’a mis dans l’embarras. Il m’a interrogé de la sorte, avec beaucoup d’insolence : « Comment fais-tu, Socrate, pour savoir quelles choses sont belles et lesquelles sont laides ? Voyons, serais-tu capable de dire ce qu’est le beau ? » Et moi, en incapable, je restai dans l’embarras sans pouvoir lui faire une réponse convenable. Après avoir quitté cette réunion, j’étais en colère contre moi-même, m’adressais des reproches et pris la résolution, dès que j’aurai rencontré le premier d’entre vous qui êtes savants, d’écouter, d’apprendre et d’y consacrer mes efforts avant de retourner ensuite vers celui qui m’avait interrogé pour reprendre le combat de l’argument. Et aujourd’hui, je le redis, c’est une bonne chose que tu sois venu. Expose-moi donc comme il faut ce qu’est le beau lui-même, et efforce-toi de me répondre avec la plus grande exactitude possible, afin de m’éviter une seconde réfutation qui me rendrait de nouveau ridicule. Bien sûr, tu connais cela en toute clarté, et ce ne doit être qu’une connaissance infime parmi toutes les choses que tu sais. »

 

Platon (427 av. J.-C.-348 av. J.-C.), 
Hippias majeur (≈ 421-415 av. J.-C.).

Corrigé

 

Préparation

Cerner les enjeux

Socrate pose pour la première fois la question de ce qu’est le beau. Il s’agit de tester le prétendu savoir d’Hippias. Socrate aura alors recours à un stratagème : il fait intervenir un troisième personnage, anonyme, qui l’aurait questionné de la même manière que Socrate a pu le faire avec Hippias. Il s’agit ici de poser à la fois l’objet du dialogue et la manière de s’interroger.

Éviter les erreurs

Le sous-titre de l’ouvrage porte sur le beau mais cette question est abordée d’un point de vue éthique plutôt qu’esthétique. Par ailleurs, on peut voir deux niveaux d’analyse : savoir qui détient vraiment la sagesse, et savoir ce qu’est le beau, question qui n’est là que pour expliciter la première. Il ne faut pas perdre de vue ces deux perspectives.

Présentation

Introduction

Ce texte est extrait d’Hippias majeur qui a pour sous-titre « Sur le beau ». Cet ouvrage met en scène Hippias, la figure du sophiste, face à Socrate, la figure du philosophe. Le texte se trouve à la fin du prologue qui aborde d’abord la question de l’éducation. En effet, Hippias se vente de gagner beaucoup d’argent en vendant son « savoir », sa sagesse, pour la formation des jeunes gens. La question essentielle du dialogue serait plutôt de savoir qu’est-ce que la sagesse et qui est vraiment sage.

Pour mettre à l’épreuve son interlocuteur, Socrate recourt à un stratagème : il lui fait croire qu’un personnage inconnu d’Hippias l’interroge, de la même manière que Socrate interroge Hippias. Puis il demande à Hippias de l’aider à y répondre. Il peut ainsi le réfuter indirectement sans le vexer. Pour mettre à l’épreuve son prétendu savoir, il va ainsi l’interroger sur ce qu’est le beau. Question qui se pose d’abord sur le plan éthique puisqu’ils s’interrogent tous deux sur le savoir qui permet d’accomplir de « belles actions ».

Dans une première partie, Socrate commence par introduire pour la ­première fois ce curieux inconnu qui le somme de répondre à la question ontologique de la beauté. Il explique alors dans un second temps son embarras. Enfin, il finit par approuver ironiquement la présence d’Hippias car celui-ci pourra ainsi l’aider à répondre grâce à son savoir.

Développement

Première étape

Dans une première partie, Socrate introduit pour la première fois un personnage anonyme. Socrate retranscrit la situation qu’il vit avec Hippias à travers la rencontre qu’il a avec cet inconnu. En effet, tout au long du dialogue, Hippias ne cesse de proposer des exemples de choses belles ou laides (une belle jeune fille, une belle marmite…) sans jamais répondre finalement à la question ontologique « qu’est-ce le beau ? » car il la confond toujours avec la question « qu’est-ce qui est beau ? ».

Pour pouvoir interroger ce sophiste très prétentieux et susceptible, Socrate va se mettre à sa place et créer ainsi une sorte de complicité qui l’empêche de se sentir heurté, et introduit un autre personnage qui l’interrogera de la même manière que Socrate interroge Hippias. En lui demandant de l’aider à répondre, il espère (en vain) qu’Hippias finira alors par comprendre ce que Socrate essaye de lui dire. On a ici un exemple de l’ironie socratique mise à l’œuvre car ce personnage inconnu n’est en réalité que Socrate lui-même, mais cela, Hippias, bien sûr, ne le sait pas !

Ainsi, Socrate prétend que cet inconnu l’interroge avec insolence (on présuppose que cela renvoie à son agacement contenu) car si l’on prétend décrire des choses belles ou laides, il faut d’abord être capable de dire ce qu’est le beau en soi. Mais que signifie connaître une chose en elle-même ?

Deuxième étape

Socrate expose alors son embarras face à cet inconnu, insinuant ainsi qu’Hippias devrait lui-même être embarrassé de son ignorance, mais l’ironie qui consiste à faire comprendre quelque chose en affirmant son contraire est encore à l’œuvre puisque Socrate dit vouloir se réfugier auprès du savoir d’Hippias afin de trouver des réponses.

On comprend très bien qu’il y a un décalage entre Socrate qui affirme son ignorance, et Hippias qui prétend être très savant car il gagne beaucoup d’argent. En réalité, Socrate est plus savant qu’Hippias puisqu’il a au moins, lui, la conscience de son ignorance (ce que l’on appelle l’ignorance socratique) face à tous les sophistes qui ne savent pas répondre à la question ontologique, mais qui pensent que donner une série d’exemples suffit.

On peut comparer cet embarras d’une âme qui réfléchit à la description de Bergson sur la conscience, plus vive lors de moments d’hésitation, de doute, de crise. Penser n’a rien de confortable : c’est un questionnement. Socrate décrit la pensée comme « dialogue de l’âme avec elle-même ».

Troisième étape

Enfin, Socrate interpelle toujours ironiquement Hippias pour qu’il lui donne une réponse à la question de l’essence de la beauté avec exactitude.

Socrate considère le dialogue comme l’art de la réfutation. On le verra à la fin de l’ouvrage, la question n’est pas décidée, on reste sur une aporie, mais on a écarté les fausses pistes, les mauvaises réponses d’Hippias que Socrate aura réfutées.

Ainsi se dresse l’opposition entre Socrate, le philosophe conscient de son ignorance, mais qui cherche par le biais du dialogue à découvrir la vérité dont les caractéristiques sont l’objectivité et l’universalité, et Hippias, le sophiste imbu de lui-même pour qui seul compte le pouvoir séducteur des mots, sans souci de la valeur de vérité et d’universalité dont ne peuvent rendre compte ses exemples puisque, par définition, ils sont particuliers.

Conclusion

Ce texte, situé à l’intersection du prologue et du dialogue, pose tous les enjeux de cet ouvrage. Il fait le lien entre la question débattue dans le prologue, savoir ce qu’est une bonne éducation, et celle qui nourrit tout le dialogue, savoir ce qu’est le beau. Si l’éducation, mission confiée moyennant rémunération aux sophistes, consiste à transmettre un savoir, il faut alors aussi s’interroger sur ce qu’est un savoir ; Socrate prend ici le prétexte de la question du beau pour y répondre.

Ce texte permet donc de mettre à jour la méthode proprement socratique : le dialogue ironique qui par un questionnement doit pouvoir atteindre le vrai et, si ce n’est pas le cas, au moins écarter le faux. C’est en ce sens qu’un dialogue aporétique n’est pas un échec.

Entretien

Voici une autre question que l’examinateur pourrait vous poser lors de ­l’entretien.

 À ce stade du dialogue, comment montrer que Hippias est prétentieux ?

D’une part, il se vante de pouvoir répondre à tout et l’argent qu’il gagne en serait la preuve ; d’autre part, à Sparte, lorsqu’il ne parvient pas à faire fortune alors que ses habitants sont très soucieux de l’éducation de leurs enfants, Hippias ne se remet pas en question et met son échec sur le compte des lois et des traditions de cette cité qui ne lui seraient pas favorables.