Hobbes, De l'Homme

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : Le langage
Type : Explication de texte | Année : 2015 | Académie : Polynésie française

 

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Polynésie française • Septembre 2015

explication de texte • Série ES

Hobbes

Expliquer le texte suivant :

Le langage, ou parole, est l’enchaînement des mots que les hommes ont établis arbitrairement, enchaînement destiné à signifier la succession des concepts de ce que nous pensons. Ainsi, ce que le mot est à l’idée, ou concept d’une seule chose, la parole l’est à la démarche de l’esprit. Et elle semble être propre à l’homme. Car, encore qu’il y ait des bêtes qui conçoivent (instruites par l’usage) ce que nous voulons et ordonnons suivant des mots, ce n’est pas en suivant des mots en tant que mots qu’elles le font, mais en tant que signes ; car elles ignorent quelle signification l’arbitraire humain leur a donné.

Quant à la communication vocale à l’intérieur d’une même espèce animale, ce n’est pas un langage, car ce n’est pas par leur libre arbitre, mais par le cours inéluctable de leur nature que les cris animaux signifiant l’espoir, la crainte, la joie, et les autres passions, servent d’organe à ces mêmes passions. Ainsi, chez les animaux dont les voix comportent très peu de variétés, il arrive que, par la diversité de leurs cris, ils s’avertissent les uns les autres de fuir dans le danger, s’engagent à manger, s’excitent à chanter, s’engagent à aimer ; ces cris ne sont pourtant pas un langage, car ils ne dépendent pas de la volonté, mais jaillissent, par le pouvoir de la nature, à partir du sentiment particulier à chacun : la crainte, la joie, le désir, et les autres passions ; voilà qui n’est pas parler.

Thomas Hobbes, De l’Homme (1658).

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension du précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Hobbes s’interroge ici sur le langage : est-il propre à l’homme ?

A priori, on pourrait penser que le langage est commun aux hommes et aux animaux car les animaux disposent bien du pouvoir de communiquer. Mais communiquer, est-ce parler ?

C’est cette question qu’examine Hobbes dans ce texte, en expliquant que ce qui émancipe la constitution mentale de l’homme, ce qui fait sa spécificité, c’est une puissance originelle, à savoir la capacité d’arbitraire d’où naît le langage.

Mais comment définir le langage ? Quel rapport y a-t-il entre un mot et une idée ? Et l’animal est-il incapable de voir ce rapport ? La question est alors de savoir ce qui distingue la communication animale du langage humain : que communiquent les animaux, et comment ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Dans un premier temps, Hobbes pose une définition du langage comme pouvoir d’arbitraire qui implique qu’il soit proprement humain : le langage est fait de signes. Mais les animaux sont-ils incapables de comprendre ces signes ? Hobbes répond à cette objection en envisageant ici le rapport de l’animal à notre langage.

Pourtant, les animaux ne communiquent-ils pas, eux aussi ? Ne disposent-ils pas d’un langage qui leur est propre ? Dans un second temps, Hobbes examine la communication animale, et la distingue du langage en mettant en évidence son caractère naturel, et, par conséquent, nécessaire et non libre.

Éviter les erreurs

Pour expliquer ce texte, vous devrez d’abord relever les distinctions suivantes : « enchaînement des mots » / « succession des concepts » ; « ce que le mot est à l’idée » / « la parole l’est à la démarche de l’esprit » ; « homme » / « bêtes » ; « conçoivent (instruites par l’usage) ce que nous voulons » / « ignorent quelle signification l’arbitraire humain leur a donné » ; « en suivant des mots en tant que mots » / « en tant que signes » ; « communication vocale à l’intérieur d’une même espèce animale » / « langage » ; « par leur libre arbitre » / « par le cours inéluctable de leur nature » ; « cris » / « langage » ; « ne dépendent pas de la volonté » / « jaillissent, par le pouvoir de la nature, à partir du sentiment particulier à chacun ».

Corrigé

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Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Dans ce texte, Hobbes s’interroge sur le langage : est-il propre à l’homme ? A priori, on pourrait penser que les animaux aussi ont un langage, puisqu’ils disposent du pouvoir de communiquer. Mais la communication est-elle un langage ? C’est précisément le problème que pose Hobbes dans ce texte, en démontrant que le langage est propre à l’homme : celui-ci le fait naître grâce à sa capacité d’arbitraire – puissance originelle qui émancipe la constitution mentale de l’homme et en fait sa spécificité. Mais comment définir le langage ? Quel rapport existe-t-il entre le mot et l’idée ? D’où vient le fait que l’animal serait incapable de voir ce rapport ? Et s’il communique, que communique-t-il, et de quelle manière ?

Dans un premier temps, Hobbes pose une définition du langage comme pouvoir d’arbitraire proprement humain, et répond à l’objection selon laquelle les animaux nous comprendraient. Dans un second temps de sa démonstration, Hobbes analyse la communication animale, en mettant l’accent sur son caractère naturel, et, partant, nécessaire et non libre.

1. Le langage est le propre de l’homme

A. Le langage est un pouvoir d’arbitraire

Info

La thèse conventionnaliste de Hobbes se distingue des thèses naturalistes soutenant que les noms des choses sont inscrits dans leur nature ; l’auteur y oppose l’objection de la diversité des langues.

Dans un premier temps, Hobbes établit que le langage est propre à l’homme, en s’appuyant sur une définition du langage et en expliquant que le rapport de l’animal au langage humain n’est que très superficiel. La définition du langage qui est le point de départ de sa démonstration place en son centre le rapport arbitraire, c’est-à-dire purement conventionnel, entre le mot et l’idée. En effet, l’« enchaînement des mots » est là pour « signifier » la « succession des concepts » : en d’autres termes, le rapport du mot à l’idée est de l’ordre de l’artifice, de la convention. Le mot ne reflète pas une réalité ou une idée mais est seulement le signe qui renvoie à elle. Par conséquent, de la même façon que le mot est le signe de l’idée, la parole est le signe de la pensée : elle renvoie à la pensée sous la forme d’un agencement de signes arbitraires.

B. Les animaux n’accèdent pas à nos pensées

Mais si le propre du langage humain est d’être fait de signes, pourtant, les animaux ne comprennent-ils pas ces signes ? Si je donne un ordre à mon chien, en effet, il semble qu’il me comprenne. En ce sens, il semble que mon chien sache à quelles idées renvoient ces signes. Mais alors, le langage ne serait-il pas « propre à l’homme » ? C’est à cette objection que répond Hobbes, en établissant une distinction : les bêtes, dit-il, « conçoivent (instruites par l’usage) ce que nous voulons » mais « ignorent quelle signification l’arbitraire humain leur a donné ». Autrement dit, c’est l’habitude qui a permis à mon chien de savoir ce que j’attends de lui quand je lui dis de s’asseoir. La répétition du terme associée à mon attente lui a en somme permis d’associer mes mots à un acte attendu. En revanche, ce que mon chien ignore, c’est la signification de mes mots. C’est là le sens de la distinction faite par Hobbes : le chien n’a pas compris ce que je disais « en suivant des mots en tant que mots », mais « en tant que signes ». Autrement dit, il n’a pas interprété mes mots, il ne leur a pas prêté une signification, il n’est pas remonté par eux à l’idée qu’ils expriment. En réalité, le chien a pris mon mot pour le signe correspondant au fait de s’asseoir.

[Transition] Pourtant, si l’animal échoue à comprendre mon langage autrement que de cette façon très superficielle, ne peut-on pas dire qu’il dispose de son propre langage ?

2. La communication animale n’est pas un langage

A. Car il s’agit d’une communication naturelle

Dans un second temps, Hobbes envisage précisément cette objection. Après tout, les animaux communiquent entre eux, émettent des sons et semblent se comprendre. À cela, Hobbes répond en établissant une distinction entre la « communication vocale » et le « langage ». Autrement dit, les animaux ont une voix, et par cette voix émettent des sons qu’ils ont en commun. Mais la grande différence entre le langage des hommes et cette communication, c’est que les sons (« cris ») émis par les animaux leur sont dictés par « le cours inéluctable de la nature ». En effet, il n’y a pas d’accord préalable, de convention, s’agissant du rapport du son à l’émotion qu’il exprime : le cri de colère ressemble à la colère. En somme, dit Hobbes, l’animal n’a pas le choix de son cri : contrairement à l’homme qui, par convention, et donc « par son libre arbitre », a choisi de signifier une émotion ou une idée par un enchaînement de sons sans rapport immédiat avec cette émotion ou cette idée, l’animal est poussé, lui, à former le son qui exprime immédiatement son émotion.

Info

Ce qui est médiat, c’est ce qui est en relation avec un élément par l’intermédiaire d’un troisième élément. Ce qui est immédiat, c’est ce qui met en présence deux éléments sans intervention d’un élément tiers.

Ainsi, contrairement à l’homme dont le langage est fait de signes, c’est-à-dire de médiations entre lui et la réalité, l’animal dispose d’une communication immédiate.

B. L’animal communique des passions

Hobbes examine alors de plus près cette communication animale en nous en livrant une description. Si les animaux communiquent, que communiquent-ils ? « Par la diversité de leurs cris, ils s’avertissent les uns les autres de fuir dans le danger, s’engagent à manger, s’excitent à chanter, s’engagent à aimer [...] ». Ainsi, il y a, en dépit du « peu de variétés de leurs voix », une certaine richesse de cette communication animale. Et cette richesse n’en fait-elle pas un langage ?

Info

À la différence de l’animal, qui ne peut, en vertu de la nature immédiate de son langage, ni mentir ni tromper, l’homme, en vertu de son langage fait de signes, de médiations entre lui et la réalité, peut tromper, ou se tromper, sur ce qu’il pense ou ressent.

En réalité, selon Hobbes, la différence entre le langage des hommes et la communication animale n’est pas quantitative, mais qualitative. Autrement dit, cette communication n’est pas plus pauvre que la nôtre : simplement, elle n’est pas un langage car ses sons ne résultent pas de la « volonté » de l’animal, mais du « sentiment » et des « passions ». La différence est donc essentielle : ce que communique l’animal, ce sont ses passions, et il n’est pas libre de les exprimer ou de les taire par exemple. Il n’est pas libre non plus de les exprimer d’une façon plutôt que d’une autre. Il n’est pas libre, enfin, d’exprimer autre chose que ce que la nature le pousse à exprimer.

Conclusion

En définitive, s’il est possible de parler de communication animale, s’il est possible de reconnaître une diversité d’émotions dans les voix animales, on ne peut pas dire que les animaux parlent ou disposent d’un langage, dans la mesure où ce qui est la marque du langage humain, c’est qu’il nous inscrit dans la représentation. Autrement dit, à la communication immédiate des besoins et passions s’oppose le langage de l’homme, langage fondé sur une dissociation entre le son et ce qu’il signifie, et sur la liberté qui en découle.