Honoré de Balzac, La Duchesse de Langeais

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re L - 1re ES | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Inédit

La connaissance du cœur humain

 Commentaire

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Extrait de roman (genre) essentiellement dialogué qui retranscrit l'affrontement verbal entre un couple d'aristocrates (thème), polémique (registre), mouvementé, vif, tendu (adjectifs) pour dramatiser un moment fort, créer le suspense, peindre les deux personnages en présence et un certain type de relation amoureuse (buts).

Pistes de recherche

Première piste : un échange verbal dramatisé

  • « essentiellement dialogué », « dramatiser » et « suspense » vous suggèrent de comparer ce passage à une scène de théâtre.

  • Quelles caractéristiques font que cet extrait ressemble à une scène de théâtre ? Concrètement, demandez-vous ce qui permettrait de mettre en scène ce passage ou de l'adapter au cinéma.

  • Étudiez comment Balzac rend ce dialogue vivant. Analysez sa progression. Comment la tension est-elle maintenue ?

Deuxième piste : une vision du monde

  • « un couple d'aristocrates », « peindre les deux personnages en présence et un certain type de relation amoureuse » vous suggèrent d'analyser le portrait des deux personnages.

  • Quelle personnalité révèlent-ils dans ce dialogue ? Se ressemblent-ils ?

  • Comment s'expriment-ils ? Quelles sont leurs relations ?

  • Demandez-vous si cette scène ne dépasse pas la simple anecdote pour prendre une portée plus générale et plus profonde : quelle vision de l'amour et du monde donne-t-elle ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

L'amour est sans doute le sentiment qui a inspiré le plus grand nombre de romanciers, avec son potentiel de bonheur mais aussi de déchirements, de violence et de rebondissements. Dans La Duchesse de Langeais, qui fait partie de La Comédie humaine, Balzac peint la décadence des milieux aristocratiques, mais il s'intéresse aussi à l'âme humaine. La duchesse, coquette et mondaine, mène ses soupirants au gré de ses caprices. Ainsi, après avoir rendu fou d'amour le général d'Empire Armand de Montriveau, elle refuse, par désir d'indépendance, de lui céder. Un jour, le général lui rend visite avec la ferme intention de la soumettre. Tous deux s'affrontent alors dans un dialogue très dramatisé, qui révèle la forte personnalité des deux personnages et, au-delà, une vision cruelle de l'amour et du monde.

I. La dramatisation d'un affrontement verbal

L'adaptation de ce passage au théâtre ou au cinéma nécessiterait peu de transformations, tant Balzac l'a dramatisé, aussi bien dans la forme du discours que dans sa progression.

1. Dialogue, tension, temps forts et suspense

  • La majeure partie de l'extrait se compose de répliques entre la duchesse et Montriveau, transcrites au style direct comme au théâtre. Le narrateur reste très discret, voire absent ; les verbes introducteurs de la parole (« dit-il »...) sont rares, laissant la conversation se dérouler directement.

  • Par ailleurs, la progression de cette entrevue est savamment composée, de façon à maintenir constamment en éveil l'intérêt du lecteur. Les moments de détente alternent avec les temps forts : au début, la conversation semble calme (la duchesse « repouss[e] » le général « avec calme ») ; puis les répliques se font plus acerbes et la tension devient intense lorsque Montriveau « v[eut] s'élancer » et que « la duchesse sonn[e] ». L'arrivée de la servante désamorce cette tension et l'intervention du narrateur qui, sur tout un paragraphe, analyse les pensées des personnages, ménage une pause.

  • Lorsque le dialogue reprend, les répliques, brèves, accélèrent le rythme. Le défi lancé par la duchesse (« je serais charmée de savoir comment vous vous y prendriez ») est une provocation qui la met à nouveau en danger et le lecteur s'inquiète du rire de Montriveau, destiné à « effrayer la duchesse ».

2. Gestes, mouvements, attitudes et intonations

Les rares interventions du narrateur jouent le rôle de didascalies et visent elles aussi à dramatiser l'entrevue.

  • Le ton des répliques est suggéré, et coloré parfois par des verbes introducteurs de la parole (Montriveau « s'écria »), parfois par des expressions comme « en riant », « en souriant avec une grâce moqueuse » ou « d'un air de hauteur auquel se mêla quelque surprise ».

  • Les verbes (« en le repoussant avec force », « s'avancer », « s'élancer », « salua [...] et se retira ») animent la scène par la mention de mouvements et de gestes souvent brusques. Ailleurs, un adverbe précise l'attitude (« Montriveau salua gravement... ») ou un verbe peint le visage du personnage qui « pâlit », signe évident de sa colère ou de son trouble.

Toutes ces précisions dramatisent l'entrevue que l'auteur fait voir et entendre, jouant presque le rôle d'un metteur en scène.

3. La vivacité d'un dialogue courtois mais polémique

Les répliques aussi donnent tension et vigueur à cet affrontement.

  • Les deux interlocuteurs respectent les convenances de la vie mondaine, avec ses formules de politesse contournées (« je vous prie », « vous me permettrez », « je vous prierais », « vous me feriez bien plaisir de... », « je vous rends mille grâces », « je suis enchanté de... », « me permettrez-vous... ? »). Certes Montriveau, à son arrivée, tutoie un peu lestement la duchesse, mais, très vite, la bienséance reprend le dessus et l'un et l'autre repassent au vouvoiement, qui maintient les distances.

  • Mais ces formules polies prennent une nuance ironique dans la bouche de rivaux qui se livrent en réalité à un échange tendu, implicitement polémique, substitut d'une violence physique contenue. La plupart des phrases sont exclamatives ou interrogatives : les interrogations sont parfois rhétoriques (« Puis, que signifie votre je veux ? »), parfois menaçantes (« Et si [...] je l'exigeais ? ») ; parfois elles marquent le défi (« Vous l'aurez ? »). L'exclamation de la duchesse fait écho au « je veux » du général, traduisant par là son indignation outrée. Les verbes à l'impératif (« ne me compromettez pas », « respectez-moi ») marquent un rapport de force et les formules injonctives polies n'atténuent pas la brutalité de l'échange (« je vous prierais de me laisser tranquille »). L'interdiction sans appel de la duchesse a la forme d'une phrase elliptique, aux termes courts et d'autant plus incisifs : « mais ici, point ».

  • On en vient presque aux insultes. La duchesse qualifie l'attitude de Montriveau de « très ridicule, parfaitement ridicule » : la répétition de l'injure la rend plus offensante. Une bonne partie de l'échange doit sa force aux formes superlatives hyperboliques : la duchesse parle d'un « point très capital », de « son plus grand tort » qu'elle oppose à « sa plus légère promesse ».

II. Deux « figures saillantes d'une époque »
et une vision du monde

La tension du dialogue dévoile deux « figures saillantes d'une époque », ces « types que présente chaque génération que La Comédie humaine comportera » (Balzac, Le Cabinet des antiques, 1838).

1. Deux tempéraments forts

  • Si les deux personnages s'affrontent, c'est que ce sont l'un et l'autre des tempéraments forts, animés d'une forte volonté de domination. Le champ lexical de la volonté jalonne le dialogue (verbes : « je veux », « j'exigeais », ou noms : « exigences »). La duchesse joue sur le double sens du mot « maîtresse » : elle fait comprendre qu'elle ne le prend pas dans le sens galant d'amante, mais comme l'équivalent féminin du mot « maître ».

  • Les apartés ou les brefs monologues intérieurs qui dévoilent leurs pensées soulignent cette détermination : « la duchesse avait lu sur le front d'Armand les exigences secrètes de cette visite » et, en retour, elle « avait jugé que l'instant était venu de faire sentir à ce soldat impérial » son opiniâtreté.

Cependant, si une même détermination les anime, les deux personnages représentent des types sociaux et humains différents.

2. La duchesse : une aristocrate intrépide et froide

Balzac considérait la duchesse comme sa créature la plus aboutie en matière de psychologie féminine : « Tu tressailleras [...] en lisant Ne touchez pas la hache [premier titre de La Duchesse de Langeais], car c'est, en fait de femme, ce que j'aurai fait jusqu'à présent de plus grand », écrit-il à Mme Hanska (20 février 1834). Elle a en effet un relief et une originalité que cet extrait révèle clairement.

  • Type de l'aristocrate du faubourg Saint-Germain, la duchesse a le sens de son rang : elle dispose d'un « boudoir », elle est servie par une « femme de chambre », elle a des « amants » et des prétendants qui l'invitent au bal, comme « monsieur de Marsay ». De l'aristocrate, elle a le parler distingué, le sens du respect qu'on lui doit (« Respectez-moi ») et surtout une arrogance « écrasante de mépris », un « air de hauteur » face à Montriveau qu'elle ­considère comme un simple « soldat impérial ».

  • En amour, comme une dame courtoise dont le chevalier doit faire la ­conquête, elle dresse des obstacles à ses amants pour les faire souffrir, et entend bien garder sa liberté : elle « se prête », mais ne se « donne » pas. Elle joue volontiers à la coquette un peu précieuse, « avec [sa] grâce moqueuse ».

  • C'est aussi une femme qui aime vivre dangereusement, et se plaît à « danser au bord de l'abîme » (Balzac) : alors même qu'elle est dans une situation périlleuse, elle lance un défi à Montriveau « pour la curiosité du fait ». À la fin de l'extrait, elle le nargue : « Je vous rends mille grâces... » Son air mondain cache sa personnalité profonde, que révèle la comparaison empruntée au domaine des armes - donc du combat : c'est une « femme froide et tranchante autant que l'acier ». Redoutable dans la lutte, elle est à la fois psychologue (elle lit « sur le front d'Armand ») et une bonne stratège qui sait prendre les décisions au bon moment, lorsqu'elle « jug[e] que l'instant [est] venu ».

3. Le général de Montriveau : « un tigre sûr de sa proie »

Face à cette « froide » stratège de la vie mondaine, se dresse le « soldat impérial », « un tigre sûr de sa proie ».

  • Montriveau représente la force impulsive : il est impatient et n'a pas « le temps - ni l'envie - d'attendre ». Il oublie le vouvoiement de règle dans le monde (« Si tu disais vrai hier... »). Son vocabulaire et sa façon de parler sont bien ceux d'un militaire : il « veut » faire « céder » la duchesse, il affirme avec présomption sa foi en sa victoire, à l'aide d'une phrase incisive qui s'appuie sur un futur de certitude : « Quand je voudrai sérieusement ce dont nous parlions tout à l'heure, je l'aurai. »

  • Ses stratégies sont diverses : la première est la violence, le combat corps à corps (« il voulut s'élancer ») ; la deuxième est la menace (« je l'aurai ») ; la troisième, l'ironie menaçante que traduisent ses paroles (« je suis enchanté [...] de mettre un intérêt dans votre existence »), mais aussi son rire « de façon à effrayer » et à déstabiliser la duchesse.

  • Enfin, son goût de la stratégie se marque dans la métaphore finale pour désigner le combat amoureux qu'il va livrer à la duchesse : c'est pour lui « une partie d'échecs », jeu e stratégie pa excellence. Et même s'il vient d'en perdre la première manche, le lecteur sent que la vengeance de cet homme orgueilleux et blessé sera terrible : le suspense est relancé.

4. Un tableau cruel de l'amour et du monde

Cette confrontation dépasse le simple affrontement entre deux héros. Elle révèle le regard de Balzac sur la société française du xixe siècle, et, au-delà, sur l'amour et sur le monde.

  • La coquetterie égoïste de l'une, la brutalité contenue de l'autre brossent un tableau impitoyable de la noblesse française : y règnent l'artifice, les rapports de force, la volonté de domination. D'amour véritable, fait d'égards pour l'autre, il n'est nullement question. D'authenticité et de fidélité non plus : tout cela n'est qu'un jeu cruel, dans lequel chacun veut garder sa liberté et dominer ; il n'est question que de « maître(sse) » et de « conquête ».

  • Les conséquences de ce jeu s'annoncent violentes, ce que le narrateur suggère par le verbe briser : « En un moment, elle avait brisé des liens qui n'étaient forts que pour son amant. » Le lecteur sent qu'à l'issue du combat, il y aura des vainqueurs et des victimes. La vision est pessimiste, les perspectives dramatiques, mais elles comblent l'intérêt du lecteur, curieux de connaître le destin des deux héros.

Conclusion

Cette joute amoureuse entre deux personnages hors du commun, temps fort et moment clé du roman, laisse présager de terribles péripéties : en effet, un général d'Empire ne peut laisser impuni un tel affront et la « partie d'échecs » ne fait que commencer. Les cinéastes ont compris tout le parti qu'ils pouvaient tirer de telles scènes. D'ailleurs, ce roman de Balzac, l'un des romanciers le plus souvent portés à l'écran, a déjà été adapté plusieurs fois au cinéma et à la télévision : on peut citer, entre autres, le film de Jacques de Baroncelli en 1942, le téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe en 1995, et en 2007 le film de Jacques Rivette, Ne touchez pas la hache.