Honoré de Balzac, Le Père Goriot

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : L'épreuve orale
Type : Sujet d'oral | Année : 2015 | Académie : Inédit

 

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Sujet d’oral no 1

Le personnage de roman

Le Père Goriot Quelles sont les fonctions de cette scène d’arrestation ?

Document Le Père Goriot

Vautrin, un des habitués de la pension parisienne de Mme Vauquer – où vit le père Goriot – est un personnage affable, mais étrange. Poiret, un retraité, Mlle Michonneau, vieille fille aigrie, intrigués par ce personnage étrange, le signalent à la police qui reconnaît en lui un ancien bagnard, autrefois surnommé Trompe-la-Mort. La police cherche à éliminer Vautrin et cerne la pension de toutes parts.

« Ah ! ma foi, dit Bianchon1, mademoiselle Michonneau parlait avant-hier d’un monsieur surnommé Trompe-la-Mort ; ce nom-là vous irait bien ».

Ce mot produisit sur Vautrin l’effet de la foudre : il pâlit et chancela, son regard magnétique tomba comme un rayon de soleil sur mademoiselle Michonneau, à laquelle ce jet de volonté cassa les jarrets. La vieille fille se laissa couler sur une chaise. Poiret s’avança vivement entre elle et Vautrin, comprenant qu’elle était en danger, tant la figure du forçat devint férocement significative en déposant le masque bénin2 sous lequel se cachait sa vraie nature. Sans rien comprendre encore à ce drame, tous les pensionnaires restèrent ébahis. En ce moment, l’on entendit le pas de plusieurs hommes, et le bruit de quelques fusils que des soldats firent sonner sur le pavé de la rue. Au moment où Collin cherchait machinalement une issue en regardant les fenêtres et les murs, quatre hommes se montrèrent à la porte du salon. Le premier était le chef de la police de sûreté, les trois autres étaient des officiers de paix.

« Au nom de la loi et du roi », dit un des officiers dont le discours fut couvert par un murmure d’étonnement. Bientôt le silence régna dans la salle à manger, les pensionnaires se séparèrent pour livrer passage à trois de ces hommes qui tous avaient la main dans leur poche de côté et y tenaient un pistolet armé. Deux gendarmes qui suivaient les agents occupèrent la porte du salon, et deux autres se montrèrent à celle qui sortait par l’escalier. Le pas et les fusils de plusieurs soldats retentirent sur le pavé caillouteux qui longeait la façade. Tout espoir de fuite fut donc interdit à Trompe-la-Mort, sur qui tous les regards s’arrêtèrent irrésistiblement. Le chef alla droit à lui, commença par lui donner sur la tête une tape si violemment appliquée qu’il fit sauter la perruque et rendit à la tête de Collin toute son horreur. Accompagnées de cheveux rouge brique et courts qui leur donnaient un épouvantable caractère de force mêlée de ruse, cette tête et cette face, en harmonie avec le buste, furent intelligemment illuminées comme si les feux de l’enfer les eussent éclairées. Chacun comprit tout Vautrin, son passé, son présent, son avenir, ses doctrines implacables3, la religion de son bon plaisir, la royauté que lui donnaient le cynisme4 de ses pensées, de ses actes, et la force d’une organisation faite à tout. Le sang lui monta au visage, et ses yeux brillèrent comme ceux d’un chat sauvage. ll bondit sur lui-même par un mouvement empreint d’une si féroce énergie, il rugit si bien qu’il arracha des cris de terreur à tous les pensionnaires. À ce geste de lion, et s’appuyant de la clameur générale, les agents tirèrent leurs pistolets. Collin comprit son danger en voyant briller le chien5 de chaque arme, et donna tout à coup la preuve de la plus haute puissance humaine. Horrible et majestueux spectacle ! Sa physionomie présenta un phénomène qui ne peut être comparé qu’à celui de la chaudière pleine de cette vapeur fumeuse qui soulèverait des montagnes, et que dissout en un clin d’œil une goutte d’eau froide. La goutte d’eau qui refroidit sa rage fut une réflexion rapide comme un éclair. Il se mit à sourire et regarda sa perruque.

Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 3e partie, 1835.

1. Bianchon : étudiant en médecine qui vit dans la pension. 2. Bénin : affable, aimable. 3. Implacables : qui ne se laissent pas fléchir. 4. Cynisme : mépris insolent des convenances. 5. Chien : pièce mécanique qui met le feu à la poudre dans les armes à feu.

Corrigé

Pistes pour l’oral

PRÉPARATION

Tenir compte de la question

Le mot clé de la question est « fonctions » : cherchez à quoi sert cette scène.

Quels sont les buts de Balzac : par rapport au lecteur ? à la composition de son personnage ? à la vision du monde qu’il veut donner ?

Utilisez le mot important de la question dans l’intitulé de vos axes.

Trouver les idées directrices

Composez aussi la « définition » du texte.

Extrait de roman (genre) réaliste (mouvement), qui raconte (type de texte) l’arrestation d’un forçat (thème), dramatique, fantastique, épique (registres), animées, pleines de suspense (adjectifs) pour captiver le lecteur et le tenir en haleine, pour résoudre l’énigme de Vautrin et dévoiler une conception du monde (buts).

Première piste : pour captiver le lecteur, une scène mélodramatique, spectaculaire et théâtralisée

Relevez et commentez les éléments qui donnent toute sa vivacité et son efficacité dramatique à la scène (cadre, progression, éléments sonores…).

Comment Balzac théâtralise-t-il cet épisode ?

Deuxième piste : pour éclairer Vautrin et révéler une vision du monde

Par quels moyens Balzac donne-t-il à Vautrin une dimension épique ?

Quel regard l’auteur jette-t-il sur son personnage ?

Quelle vision du monde et de l’homme cette scène révèle-t-elle ?

Pour bien réussir l’oral : voir guide méthodologique.

Le roman : voir mémento des notions.

PRÉSENTATION

Introduction

[Amorce] En 1835 le romantisme bat son plein et la mode au théâtre est au mélodrame, avec ses coups de théâtre spectaculaires, ses traîtres, ses cascades de malheurs pathétiques, ses persécuteurs et ses victimes innocentes… Dans le genre romanesque, c’est le réalisme qui prévaut, mais même un Balzac qui, dans ses romans comme Le Père Goriot, voulait « faire concurrence à l’état civil », se laisse tenter par l’efficacité d’une scène excessivement dramatique propre à faire frissonner le lecteur.

[Présentation du texte] Vautrin vit dans la pension bourgeoise de Mme Vauquer. Son comportement inquiétant suscite les soupçons de certains pensionnaires, notamment du vieux retraité Poiret et de la vieille Mlle Michonneau, qui ont fait part à la police de leurs soupçons à l’égard de ce personnage étrange. Le chef de la police reconnaît en lui un certain Collin, ancien forçat surnommé Trompe-la-Mort et, bien décidé à l’éliminer, il organise son arrestation. Cette scène, point culminant préparé par Balzac, attendue par le lecteur depuis l’approche de Mlle Michonneau et de Poiret par la police, depuis la fausse apoplexie de Vautrin pour vérifier son identité, met fin à l’histoire de Vautrin dans Le Père Goriot (le personnage réapparaît dans les Illusions perdues).

[Lecture du texte]

[Annonce des axes] Quelles sont les fonctions d’une telle scène dans un roman réaliste comme Le Père Goriot ? Qu’est-ce que Balzac a en tête quand il compose le récit de cette arrestation ? Balzac se donne – et nous donne – le plaisir d’une grande scène riche en action, mélodramatique et théâtrale à souhait, qui a pour effet de captiver le lecteur et de le faire vibrer [I]. Au-delà de cette fonction dramatique, l’arrestation est un élément-clé dans le portrait de Vautrin : elle dévoile les secrets du personnage et, par le regard que Balzac jette sur lui, révèle la vision du monde et de la vie du romancier [II].

I. Une scène à voir et à entendre, mélodramatique et théâtralisée

Balzac donne à cette arrestation l’intensité d’un moment vécu en direct.

1. Un lieu familier chargé d’émotion et une progression qui va crescendo

Le cadre :

la salle à manger de la pension Vauquer est un décor récurrent dans la roman, où tout le monde se côtoie et s’épie : bien que familière au lecteur, elle a déjà été le théâtre de quelques grands moments du roman (la fausse apoplexie de Vautrin) ;

c’est un lieu resserré, fermé par la « porte du salon » et « celle qui sortait par l’escalier », et par là propre à intensifier la scène qui va s’y jouer.

Balzac soigne la progression de la scène dont la tension va en s’intensifiant – du calme à la tempête, puis le retour au calme (délimitez les « parties »).

Le premier élément déclencheur est la remarque anodine de Bianchon sur Trompe-la-Mort (qui aurait pu faire échouer l’arrestation) et la réaction furieuse de Vautrin.

L’arrestation proprement dite et l’agitation qui s’ensuit créent le suspense.

La résignation de Vautrin marque le retour au calme.

La scène est ponctuée de coups de théâtre successifs.

2. Des personnages nombreux et variés

La variété des personnages et leurs divers degrés d’importance donnent de « l’épaisseur » et de l'authenticité à la scène.

Des figurants : les nombreux policiers, simples silhouettes, qui animent la « toile de fond ».

Les pensionnaires de la maison Vauquer, qui ici ne sont pas individualisés mais auxquels Balzac semble prêter une âme et des réactions collectives et identiques (« Chacun comprit… »), comme dans un chœur à l’antique.

Poiret et Michonneau, éléments importants de l’action qui sont distingués par Balzac et par Vautrin et jouent le rôle de personnages secondaires.

Enfin, au premier plan, sous les feux des projecteurs, le protagoniste, Vautrin, que tous entourent comme des spectateurs fascinés.

3. Jeux de scène et de regards, expressions de physionomie

Comme des didascalies, de nombreux jeux de scène animent le récit.

À travers les multiples verbes de mouvement :

face-à-face Vautrin-Michonneau (gros plan) ;

interposition de Poiret (« chancela », « se laissa couler », « s’avança ») ;

arrivée des policiers (plan d’ensemble) ;

« les pensionnaires se séparèrent », « fit sauter la perruque » ;

réaction de Vautrin (« bondit », « les agents tirèrent »).

À travers le jeu des regards et les expressions des visages qui traduisent l’intensité des émotions :

« il pâlit », « son regard tomba » ;

les pensionnaires sont ébahis ;

regard de Collin cherchant une issue ;

« tous les regards s’arrêtèrent irrésistiblement ».

4. L’alternance des plans

La technique et les procédés sont presque cinématographiques avant l’heure ; alternent en effet :

des plans larges sur des groupes ;

et des gros plans sur le protagoniste, les objets, les armes (le « chien » des pistolets). Certains de ces gros plans prennent une forte valeur symbolique, notamment celui sur la « perruque », image de la dissimulation de Vautrin.

5. Bruitages et paroles en tous genres

Balzac sait aussi recréer une ambiance sonore. Ce qu’on pourrait appeler la « bande-son » crée une atmosphère de tension ou de tumulte et de confusion par sa variété, surtout lorsque les bruits se détachent sur le « silence » qui domine à plusieurs reprises (au début, après la remarque de Bianchon, après l’apostrophe de l’officier au style direct) :

paroles (au style direct) ;

bruits (intérieurs) contrastés dans l’intensité sonore, qui émanent d’humains et traduisent les émotions : « murmure d’étonnement », « cris de terreur » ;

bruits des déplacements (extérieurs) : « pas » des gendarmes ;

bruits qui émanent d’objets : « cliquetis des armes ».

II. Vautrin, dévoilé, mis à nu, donne des leçons, même dans sa défaite

Balzac donne à ses héros un rôle symbolique : héros du bien, héros du mal, ils sont porteurs d’un sens, porteurs de la vision de leur créateur. Une des leçons de La Comédie humaine, c’est que le monde n’est qu’illusion, une comédie où chacun joue un rôle. L’arrestation de Vautrin est plus qu’un événement de l’action ; elle éclaire le portrait du forçat en profondeur et, implicitement, révèle une vision de l’homme et du monde.

1. Vautrin clairement démasqué

Dans cet épisode, Vautrin est réellement démasqué par la police, mais il se démasque aussi par son comportement même : « Chacun comprit tout Vautrin, son passé, son présent, son avenir ». L’opposition entre le « masque » et la « vraie nature » est ainsi mise en lumière au sens propre et au sens figuré.

Pour souligner qu’il s’agit bien d’une révélation, Balzac recourt à de nombreuses expressions qui ont rapport à la lumière (« éclair », regard/rayon de soleil, « intelligemment illuminées, éclairés par les feux de l’enfer, ses yeux brillèrent »).

2. Un personnage épique : la portée symbolique des métaphores

Les images, comparaisons et métaphores, qui décrivent Vautrin, lui donnent une dimension épique.

Métaphores animales : des yeux de « chat sauvage », il « bondit » et « rugit » comme « un lion ». La progression va crescendo de l’animal encore un peu domestique au fauve sauvage, roi des animaux ;

Métaphore infernale : Vautrin est transformé en une créature diabolique effrayante (ses « cheveux [sont] rouge brique », sa tête est « comme éclairé[e] par les feux de l’enfer »).

Métaphore empruntée aux forces naturelles, qui crée un effet d’amplification : son regard est comme un rayon de soleil, sa réflexion est rapide comme « l’éclair » ; Balzac effectue un mélange insolite d’éléments naturels et industriels : « eau » et « feu » unis dans « une chaudière » de machine à vapeur !

Vautrin prend la dimension d’un personnage mythique, héros du mal, capable de maîtriser ses émotions (sa « rage ») et de garder son sang-froid (concrétisé par la « goutte d’eau froide ») dans les pires épreuves.

3. Le regard de Balzac sur sa créature révèle sa conception du monde

Balzac éprouve pour son personnage des sentiments mêlés : horrifié par sa créature, il est en même temps fasciné par elle, admiratif de sa propre création. Le narrateur – et derrière lui l’auteur – semble partager avec les témoins ou leur faire partager (« chacun comprit ») ses sentiments paradoxaux envers son personnage :

le vocabulaire négatif (« horreur, épouvantable caractère de force », « implacables » « horrible spectacle ! ») révèle son effroi ;

mais en même temps des métaphores valorisantes, des termes positifs, des superlatifs et des hyperboles associés à des termes négatifs (« la royauté que lui donnai[t] le cynisme de ses pensées », « majestueux») indiquent qu’il ressent pour Vautrin une réelle admiration.

Ces sentiments sont soulignés par la force des deux groupes ternaires : « son passé, son présent, son avenir » (prolepse sur le retour de Collin dans Illusions perdues et Splendeurs et Misères des courtisanes et son ultime avatar en chef de la police parisienne), et : « royauté, religion, force de son organisation ». C’est là la preuve de la plus haute puissance.

Balzac, par cette arrestation physique, représente concrètement la marginalité assumée de son personnage, indique son désir de se démarquer moralement de la société pour garder son indépendance (« religion du bon plaisir », « le cynisme de ses pensées », « ses doctrines implacables »), affichée par un « sourire » diabolique et lui donnant la supériorité sur ceux qui l’arrêtent. De personnage de mélodrame Vautrin se tranforme en héros tragique.

Conclusion

[Synthèse] Cette scène animée contribue à l’équilibre du roman où alternent descriptions de lieux et de personnages (pension Vauquer, Mme Vauquer et ses pensionnaires), discours didactiques (de Vautrin, de Mme de Beauséant), moments d’action. Elle résout aussi l’énigme de Vautrin dont la laideur est le reflet de son caractère diabolique (pour Balzac, qui croyait en la physiognomonie, les caractères façonnent les visages et les constitutions physiques) et marque sa fin. Mais Vautrin, par son comportement, par l’image qu’il donne de lui-même, continue à donner une leçon : il montre que le monde appartient à des individus d’une espèce supérieure, doués de qualités ou de vices exceptionnels, capables d’être plus forts que le destin qui les accable temporairement. Son destin illustre la vision de la vie et des hommes de Balzac : pour lui, le monde est une façade, les êtres dissimulent leur vérité et ne se découvrent que dans des situations exceptionnelles. [Ouverture] Ce sont de tels passages qui rendent aisée et efficace la transposition des romans de Balzac à l’écran, où l’efficacité de la scène est assurée.

ENTRETIEN

Question

L’examinateur pourrait débuter l’entretien par la question suivante.

Quels points de vue un narrateur peut-il adopter dans un roman et quel peut être l’intérêt de chacun d’eux ?

Il s’agit d’une question de cours. Mais il ne faut pas le « réciter » purement et simplement. Il faut expliquer et alimenter chaque remarque d’exemples personnels qui l’illustrent.

Pour réussir l’entretien : voir guide méthodologique.

Le roman : voir mémento des notions.

L’entretien pourra se poursuivre dans diverses directions, par exemple :

Connaissez-vous d’autres personnages de romans incarnant le mal ?

Pourquoi aime-t-on les romans ?

Pistes pour répondre à la première partie de la question

Définir le point de vue (ou focalisation), c’est déterminer qui voit et quelle est la manière de voir du narrateur, sa position. Il existe trois points de vue :

le point de vue externe : le narrateur s’efface et est assimilable à un objectif de caméra ;

le point de vue interne : le narrateur voit, sait et raconte au lecteur uniquement ce que percevrait subjectivement un personnage ;

le point de vue omniscient : le narrateur voit et sait tout dans le temps et dans l’espace. Il connaît et retranscrit toutes les pensées des personnages.