Hugo, « Crépuscule », Les Contemplations

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Commentaire littéraire | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
L’émotion poétique
 
 

France métropolitaine 2014, séries ES-S Commentaire

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Poésie

6

CORRIGE

 

France métropolitaine • Juin 2014

Séries ES-S • 4 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte de Victor Hugo, « Crépuscule ».

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices.
 

Poème en vers réguliers (genre) romantique (mouvement), qui décrit (type de texte) la nature (thème), injonctif (type de texte), qui incite à l’amour universel face au temps qui passe et à la mort (thèmes), lyrique, didactique, fantastique, épique (registres), étrange, sensoriel, à tonalité religieuse – panthéiste, animiste, manichéen (adjectifs), pour inciter à profiter de la vie et définir sa conception de l’amour et du monde (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Hugo, peintre et dramaturge

  • Analysez les éléments du « tableau » : formes, couleurs, lumière, présences…
  • Montrez que ce tableau s’anime, un peu comme une scène de théâtre.

Deuxième piste : une atmosphère étrange

  • Quelles sont les sensations et impressions suscitées ?
  • Analysez la situation d’énonciation et son ambiguïté.
  • Comment Hugo crée-t-il cette atmosphère fantastique ?

Troisième piste : un carpe diem épicurien et une vision du monde

  • En quoi Hugo reprend-il le traditionnel carpe diem ?
  • Analysez la conception du monde que révèle le poème.
  • Quelle « leçon » Hugo délivre-t-il dans ce poème ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce et présentation du texte] Hugo compose Les Contemplations à la mémoire de sa fille disparue : il définit son recueil comme « les mémoires d’une âme », et dit dans la préface : « Ce livre doit être lu comme le livre d’un mort ». Dans « Crépuscule », le romantisme hugolien fait entendre, dans un décor bucolique crépusculaire et une atmosphère étrange – presque fantastique –, l’injonction des disparus aux vivants pour qu’ils connaissent l’amour avant de descendre au tombeau. [Annonce des axes] Hugo est à la fois peintre et dramaturge pour animer [I] cette étrange scène crépusculaire [II]. Il y exprime, en poète romantique, sa conception profonde et personnelle de la relation entre le monde des vivants et celui des morts [III].

I. Hugo, peintre et dramaturge romantique

Hugo met en place le décor de ce « crépuscule », moment où l’ombre et la lumière trouvent un équilibre dans lequel le réel perd sa netteté et laisse place à l’imaginaire. C’est à la fois une peinture et des indications de mise en scène dont il a l’habitude de faire précéder les scènes dans ses drames romantiques.

1. Un tableau familier

  • Hugo dessine les formes d’un paysage familier de campagne et de nature, avec « des collines », « un étang », un « bois », « une forêt », « une clairière » ; c’est une nature pour partie cultivée, avec des « prés » plantés de blé déjà moissonné et rassemblé en « javelles », et « la forme d’un toit ».
  • La nature est aussi animée par les humains : un « faucheur » marche, peut-être vers cette « chaumière » que l’on devine ; ces paysans ont leurs morts, près d’eux, dans un cimetière planté des « ifs » traditionnels, avec ses « sépulcres » ou ses « tombe[s] ». Des « amants passe[nt] », « dans l’ombre ».
  • Hugo colore la scène de précisions de luminosité et pose quelques couleurs sur sa toile, qui créent des contrastes : reflets argentés de l’étang « aux blanches moires », branches « noires », « sentiers bruns », « vert coudrier », « toit noir » et, dans le ciel, « lueur » d’une « étoile » comparée à une « fleur de lumière ».

2. Une scène étrange qui s’anime

  • Sous l’effet du « vent », le tableau s’anime progressivement : l’étang, personnifié, « frissonne », le « brin d’herbe […] tressaill[e] », la nuit tombe et « Vénus » monte « au sommet des collines ».
  • La forêt se peuple de personnages mystérieux qui prennent la parole et créent une atmosphère étrange : « L’herbe s’éveille et parle », parfois même au style direct (v. 10-12).

II. Une atmosphère étrange

1. Une atmosphère fantastique

  • C’est en effet une atmosphère presque fantastique qui s’installe dans ce cadre, lequel perd progressivement son aspect familier avec la tombée de la nuit. « L’étang » devient « mystérieux », la diérèse ajoutant encore à cette impression d’étrangeté.
  • Les sensations et les impressions sont ambiguës : on est au début de l’été, saison des « fraises » et des blés, le coudrier est encore « vert » mais on frissonne, « on a froid ». L’étang est comme un drap mortuaire, « un suaire », l’ombre des « ifs », arbres des cimetières, s’étend sur les « sépulcres ».
  • Des brumes légères, comme de « blanches mousselines », donnent l’impression que des silhouettes féminines, taches lumineuses, parcourent les sombres « sentiers bruns ».
  • Les vers qui décrivent le paysage et ses métamorphoses jouent des changements de rythme, avec des coupes qui laissent à l’alexandrin toute sa place, ou le ralentissent, ou l’accélèrent pour dramatiser la scène.

2. Des présences indistinctes, une vie cachée

  • Des personnages, des présences indistinctes, parfois allégoriques, se croisent : « Vénus », à la fois étoile et déesse de l’amour, de simples « passants » – des femmes peut-être, couvertes de « blanches mousselines » –, un « faucheur » au pas lourd, dans le vent « l’ange du soir ».
  • Par touches successives, une vie minuscule s’anime : « l’herbe » « s’éveille », le « ver luisant » « erre avec son flambeau », les « sépulcres » eux-mêmes ne « dorm[ent] » plus, le « tombeau » tressaille.

3. Une scène qui se sonorise

  • Toute cette scène se met à bruire de chuchotements, d’injonctions mystérieuses (sans guillemets) de plus en plus intenses, sans que l’on puisse identifier au début la provenance de ces murmures ou de ces appels. Est-ce le poète – témoin et metteur en scène de ce crépuscule – ou la nature avec ses bois, l’étang, les sentiers qui interrogent de façon insistante en répétant « Avez-vous vu Vénus […] », où l’allitération accentue l’urgence de la question ?
  • Le vers 9 « Que dit-il, le brin d’herbe ? et que répond la tombe ? » résonne comme un aparté perplexe, qui pourrait être celui du poète témoin. Du vers 10 au vers 17, ce sont des voix d’outre-tombe qui s’imposent et qui interpellent les vivants. Mais au vers 25, c’est de nouveau une voix impersonnelle – celle du poète, bien qu’il n’y ait pas un seul « je » dans tout le poème – qui tire la conclusion de cet échange mystérieux : « Aimez-vous ! ».

III. Plus qu’un carpe diem : une vision du monde

1. Un carpe diem ?

Comment comprendre cette injonction « Aimez-vous ! » ?

  • S’agit-il d’une invitation aucarpe diem épicurien : la vie est brève et il faut profiter de l’instant présent et des plaisirs de l’amour ? Hugo s’inscrirait alors dans l’esprit des poètes latins comme Horace, de ceux de la Renaissance comme Ronsard avec le célèbre « Mignonne allons voir si la rose… ».
  • Certes, « Crépuscule » n’est pas dénué d’une dimension sensuelle, érotique même, mais elle reste discrète : il y est bien question de « baisers », de « lèvre » et de « bouche », bouche faite pour « les baisers » et pour goûter les « fraises », « lèvre » rouge comme une fraise et rougie par son jus.
 

Observez

La prosopopée consiste à faire parler un mort, un animal, une chose personnifiée, une abstraction. Elle est proche de la personnification.

  • L’originalité de « Crépuscule » tient d’abord à ce que l’injonction est formulée non par le poète vivant mais par des morts, instruits par leur propre expérience. Il y a une certaine solennité didactique dans cette prosopopée spectaculaire adressée aux vivants : « Aimez » résonne comme une leçon au présent de portée générale, alors que les premiers verbes « frissonne », « apparaît », sont au présent d’énonciation, pour la mise en place du cadre nocturne.

2. Entre paganisme et christianisme

  • Hugo se fait l’interprète d’une religion syncrétique de l’amour, qui associe le paganisme du culte de « Vénus » (curieusement décrite comme une Diane chasseresse, la déesse vierge qui parcourt les bois) à des références à « Dieu », depuis le « cimetière » d’un village chrétien. L’« ange du soir » est plus Cupidon que l’archange Gabriel dans sa mission annonciatrice.
  • Hugo met bien son étoile dans les « cieux » – le pluriel a une connotation plus religieuse que le singulier « le ciel » –, mais cette étoile brille avec la sensualité et la fraîcheur d’une « fleur de lumière », synesthésie qui fait qu’on ne peut pas la confondre avec la simplicité rayonnante de l’étoile de Bethléem.
  • Les Évangiles ordonnent : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; cependant, dans « Crépuscule », il ne s’agit pas d’un amour charitable, fraternel ou conjugal, mais de celui des « couples d’amants », et les « prières » des morts seront d’autant plus fécondes qu’elles auront été précédées d’une intense vie amoureuse.

3. Un hymne à l’amour qui traduit une conception du monde

  • Cet hymne à l’amour s’inscrit dans la conception même du monde selon Hugo, une mystique marquée par une dualité, une bipolarité symbolisée par le crépuscule, entre nuit et lumière. Entre la mort et la vie, il n’y a pas antagonisme mais continuité, perméabilité, échange d’énergie. Paganisme, animisme, christianisme ?
  • Les frontières se dissolvent car, pour Hugo, « tout vit, tout est plein d’âme » ; la multiplication des antithèses, des parallélismes et des chiasmes dans le poème traduit cette circulation d’un principe vital qui permet à la nature de donner avec générosité ses « blés », ses fruits, ses « fraises ».
  • Les trois derniers vers, avec leurs enjambements successifs, donnent au propos une grandeur mystique qui chante l’harmonie du monde. Le dernier vers propose une belle synthèse : l’amour réconcilie les « vivants » et « les morts » dans l’équilibre parfait de l’alexandrin, construit sur un parallélisme où les termes se répondent.

Conclusion

« Crépuscule » est loin d’être un jeu de poète se servant dans le magasin d’accessoires des thèmes romantiques, avec la nature inquiétante ou protectrice, la mort et ses « suaires », ses « tombeaux » et ses voix d’outre-tombe. Hugo, proscrit et exilé à Jersey, est hanté par la mort de sa fille avec qui il essaie d’entrer en communication par le spiritisme. Encore vivant, il est déjà « pensif », il voit et entend au-delà du réel et ressent profondément « ce que dit la bouche d’ombre ». [Ouverture] Cela peut aujourd’hui faire sourire certains, mais ils oublient qu’Hugo avait en son temps le respect de Rimbaud, le plus jeune des poètes, le plus révolutionnaire aussi. Pour Rimbaud, le poète doit être un « voyant », un médium inspiré, et il trouvait cette qualité chez Hugo : chez lui, disait-il dans une formule étrange, « il y a du Vu ».