Hugo, L'Art d'être grand-père, "La Sieste"

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Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Hugo, Les Contemplations – « Les Mémoires d’une âme »
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Hugo, L’Art d’être grand-père, « La Sieste »

4 heures

20 points

Intérêt du sujetDans ce poème, la contemplation d’une enfant endormie traduit les états d’âme du poète mais plus profondément suggère aussi une conception de la vie.

Commentez ce texte de Victor Hugo, extrait de L’Art d’être grand-père, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Montrez que Hugo embellit le souvenir d’un moment et d’un personnage pourtant ordinaires, en les idéalisant.

Analysez les émotions que suscite le spectacle de l’enfant endormie.

DOCUMENT

Après la mort d’un de ses fils, Hugo accueille chez lui sa fille et ses petits-enfants, notamment la petite Jeanne. Grand-père heureux et tendre, il compose­ un recueil poétique, L’Art d’être grand-père, dans lequel il retrace ces moments de bonheur familial…

Elle fait au milieu du jour son petit somme ;

Car l’enfant a besoin du rêve plus que l’homme,

Cette terre est si laide alors qu’on vient du ciel !

L’enfant cherche à revoir Chérubin, Ariel,

Ses camarades, Puck, Titania1, les fées,

Et ses mains quand il dort sont par Dieu réchauffées.

Oh ! comme nous serions surpris si nous voyions,

Au fond de ce sommeil sacré, plein de rayons,

Ces paradis ouverts dans l’ombre, et ces passages

D’étoiles qui font signe aux enfants d’être sages,

Ces apparitions, ces éblouissements !

Donc, à l’heure où les feux du soleil2 sont calmants,

Quand toute la nature écoute et se recueille,

Vers midi, quand les nids se taisent, quand la feuille

La plus tremblante oublie un instant de frémir,

Jeanne3 a cette habitude aimable de dormir ;

Et la mère un moment respire et se repose,

Car on se lasse, même à servir une rose.

Ses beaux petits pieds nus dont le pas est peu sûr

Dorment ; et son berceau, qu’entoure un vague azur

Ainsi qu’une auréole entoure une immortelle,

Semble un nuage fait avec de la dentelle ;

On croit, en la voyant dans ce frais berceau-là,

Voir une lueur rose au fond d’un falbala4 ;

On la contemple, on rit, on sent fuir la tristesse,

Et c’est un astre, ayant de plus la petitesse ;

L’ombre, amoureuse d’elle, a l’air de l’adorer ;

Le vent retient son souffle et n’ose respirer.

Soudain, dans l’humble et chaste alcôve5 maternelle,

Versant tout le matin qu’elle a dans sa prunelle6,

Elle ouvre la paupière, étend un bras charmant,

Agite un pied, puis l’autre, et, si divinement

Que des fronts dans l’azur se penchent pour l’entendre.

Elle gazouille… – Alors, de sa voix la plus tendre,

Couvant des yeux l’enfant que Dieu fait rayonner,

Cherchant le plus doux nom qu’elle puisse donner

À sa joie, à son ange en fleur, à sa chimère7 :

– Te voilà réveillée, horreur ! lui dit sa mère.

Victor Hugo, L’Art d’être grand-père, « La Sieste », 1871.

1. Chérubin, Ariel, Puck, Titania : personnages surnaturels ou féeriques issus de la littérature.

2. Feux du soleil : rayons du soleil.

3. Jeanne est la petite-fille de Victor Hugo.

4. Falbala : bande de tissu plissée servant d’ornement.

5. Alcôve : renfoncement dans le mur d’une chambre, où l’on place un ou plusieurs lits.

6. Prunelle : pupille de l’œil.

7. Chimère : rêve.

 

Les clés du sujet

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Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] Hugo, père malheureux (quatre de ses cinq enfants étaient déjà décédés quand il atteignit la vieillesse), reporta toute son affection sur ses petits-enfants et notamment sur la petite Jeanne. Dans L’Art d’être grand-père, il raconte les plaisirs et les jours de cette vie partagée où le vieillard et l’enfant, chacun à un bout de sa vie, se comprennent dans une proximité et une complicité dont l’adulte est exclu.

[Présentation du texte] Dans « La Sieste », il contemple sa petite-fille endormie au milieu de la journée.

[Annonce du plan] Il y fait un portrait à la fois réaliste et idéalisé de l’enfant [I] et exprime aussi toutes les émotions qu’il éprouve devant elle [II].

I. Un souvenir embelli

Le secret de fabrication

Cette partie analyse comment le poète embellit le souvenir de sa petite-fille endormie, en transfigurant et en idéalisant l’enfant et tout ce qui l’entoure, jusqu’à la diviniser.

à noter

Une partie de commen­taire débute par ce que l’on appelle un « chapeau de partie » de quelques lignes, qui en précise la visée et les idées-clés.

La sieste permet à l’enfant d’échapper à sa condition humaine. Le berceau, le sommeil et l’enfant perdent leur réalité matérielle : ils sont transfigurés, et la petite Jeanne devient une allégorie de l’enfance, de ses aspirations et de ses perfections.

1. Un moment banal embelli, transfiguré

Jeanne, à la fois réelle et transfigurée, occupe l’ensem­ble du poème. Hugo la désigne sans plus de précision dans le premier vers par le pronom « elle » et la présente tout simplement pendant son « petit somme ». Après une dizaine de vers, la dormeuse est enfin nommée par son prénom, « Jeanne » (v. 16), qui la fait pleinement exister en tant qu’individu, et le pronom « elle » suffira à l’identifier jusqu’aux derniers vers.

Elle a toutes les caractéristiques d’une « enfant » : son pas est encore « peu sûr », elle a besoin de « dormir », « gazouille » à son réveil, « étend son bras », « agite un pied », ouvre la « paupière ». Son portrait se dessine à travers ces touches éparses qui mentionnent les parties de son corps. Sa vitalité enfantine « lasse » sa mère.

Sa grâce naturelle fait de Jeanne une enfant charmante et « aimable » (au sens propre de « digne d’être aimée »), aussi jolie qu’une « une rose » avec ses « beaux petits pieds nus ».

2. Une évasion vers un monde surnaturel

Or, pendant sa sieste, Jeanne, sous le regard émerveillé de son grand-père, se métamorphose en un petit être surnaturel. Par des modalisations successives (v. 22 : « semble » ; v. 23 : « On croit », « a l’air »), Hugo nous fait croire à cette transfiguration avant de rendre Jeanne à sa condition d’enfant quand elle se réveille.

Du vers 2 au vers 11, Hugo fait partager au lecteur ses réflexions sur l’enfance­, un monde auquel « l’homme » n’a plus accès à moins d’être un poète… Avec un lyrisme quasi mystique, il oppose le monde de l’enfant, désigné par une multitude de termes mélioratifs et hyperboliques, peuplé de « rêve », à la brutalité du monde des adultes sur la « terre si laide ». L’enfant, dont Jeanne devient l’allégorie, vit dans un monde paré de toutes les merveilles, un « paradis » lumineux, « plein de rayons », d’« éblouissements », des « feux du soleil ».

Elle vient du « ciel » et rejoint des « paradis » mystérieux fermés aux adultes, où elle retrouve ses « camarades », « Puck, Titania, les fées », personnages des comédies de Shakespeare dont son grand-père lui a sans doute raconté les aventures féeriques.

Le poète se fait voyant ou médium : émaillant son poème du champ lexical de la religion, il peut suivre l’enfant dans cette évasion mystique où elle retrouve Dieu qui la protège, réchauffe « ses mains », la « fait rayonner » comme un petit « astre ». Elle redevient un « ange » et la mousseline de son berceau l’entoure d’une auréole comme une divinité « immortelle ». La religion de Hugo ne se limitait pas aux dogmes chrétiens et il y incorporait ses croyances animistes. « Tout vit, tout est plein d’âmes », dit-il dans Les Contemplations : ainsi, sur le berceau de Jeanne, se penchent Dieu et les « fronts » mystérieux de divinités dont on ne sait si ce sont des anges ou des puissances païennes surnaturelles.

Jeanne est en harmonie avec la nature qui communie avec elle et la vénère comme une petite divinité dont le sommeil paisible est « sacré » (v. 8). Au vers 26, les « éléments naturels » (« étoiles », « nids », « feuille », « vent », « l’ombre ») sont personnifiés. Et dans la longue périphrase des vers 12 à 15, qui désigne l’heure de midi, ils deviennent sujets de verbes de repos ou de calme : « recueille/se taisent/retient son souffle/oublie de frémir ».

mot clé

Un terme hypocoristique exprime une intention tendre ou affectueuse, voire un peu naïve (ex : « ma poulette », « mon poussin », « mon chou »).

Après cette envolée lyrique et philosophique vers l’idéal, Hugo conclut par un retour brutal et amusant à la réalité avec le mot « horreur » qui, plus que la marque d’une réaction de la mère constatant le réveil de Jeanne, est une apostrophe affectueuse et décalée, un hypocoristique inattendu qu’elle ajoute à ceux qu’elle utilise d’ordinaire pour s’adresser à Jeanne : elle sait qu’elle va devoir faire face de nouveau à l’énergie débordante de l’enfant.

II. Les émotions face à l’enfant endormie

Le secret de fabrication

Dans cette partie, on cherche à montrer qu’au-delà du « tableau » idyllique qu’il propose, le poème exprime les émotions et sentiments intérieurs du poète à l’évocation de ce souvenir.

Dans L’Art d’être grand-père, Hugo, à partir du récit de quelques moments partagés avec ses petits-enfants, laisse parler son cœur. Il livre ses émotions, ses convictions, passe de réflexions profondes à un regard amusé sur sa famille et sur lui-même.

1. Une contemplation exaltée

Le premier vers explicite en toute simplicité le titre du poème et place Jeanne sous nos yeux et ceux du poète. Mais le grand-père voit au-delà de cette scène familière. Il se sent proche de l’enfant qui dort, connaît ses « rêves », ses besoins de féerie. Il affirme avec un lyrisme exalté la proximité que l’innocence enfantine crée entre l’enfant et Dieu.

Il multiplie les exclamations, déçues (« cette terre est si laide ») ou enthousiastes, pour évoquer, en contrepoint des ténèbres terrestres, les « rayons », les « éblouissements » de l’au-delà. Il prend à témoin son lecteur et s’associe à lui (« Oh ! comme nous serions surpris… », v. 7) pour partager ce moment de contemplation (v. 25 : « On la contemple »).

2. Recueillement, attendrissement et admiration

À partir du vers 12, par un « Donc » désinvolte, Hugo ramène son lecteur sur terre, devant le berceau de Jeanne, et savoure ce moment de recueillement et de communion avec la nature.

Les impressions sensorielles se superposent dans un tableau aux notations harmonieuses : impressions tactiles (« feux du soleil », absence de frémissement des « feuilles », berceau « frais »), visuelles (« une lueur rose » sur fond d’« azur »), auditives (« les nids se taisent »).

Hugo s’efface dans le pronom personnel indéfini « on » et confie sa petite-fille aux oiseaux, aux arbres, au vent. Il se fond dans le monde pour vivre entièrement ce moment de contemplation sur cet être dont la vulnérabilité l’attendrit et atteindre un bonheur intense.

3. Adieu tristesse, un certain sourire…

Le poète oublie ses deuils, ses années d’exil et exprime son émerveillement dans le deuxième hémistiche du vers 25, aux sonorités à peine voilées, toutes en douceur (« On la contemple, on rit, on sent fuir la tristesse »).

Un humour léger complète la palette de ces émotions, qui permet au grand-père de prendre une certaine distance par rapport à son attendrissement. Il jette un regard amusé sur la place excessive que prend l’enfant dont l’énergie tyrannise sa maman : c’est très joliment dit au vers 18 (« Car on se lasse, même à servir une rose »). Le grand-père est dans la contemplation mais la mère est dans l’action, faisant face à longueur de journée à cette « rose » qui réclame toute son attention. Hugo compatit avec sa belle-fille qui a perdu son mari – il le rappelle de façon allusive quand il évoque l’« alcôve maternelle », désormais « chaste ».

conseil

Lorsque vous commen­tez un poème en vers, vous devez être attentif à la versification et mettre en relation les faits de versification et les effets de sens.

Il conclut son récit par une scène pleine de tendre drôlerie : le face-à-face de la mère et de la petite-fille qui, une fois ses batteries rechargées, se réveille progressivement (les enjambements des vers 29 à 34 rendent compte de la lenteur de ce réveil).

Hugo dramaturge apparaît aussi ici : il multiplie, comme des didascalies, les jeux de scène (« voix tendre », « couvant des yeux »), énumère les hypocoristiques les plus affectueux (« joie », « ange en fleur »), les plus originaux (« chimère ») pour mettre en scène ce moment d’inti­mité familiale, avant le « coup de théâtre » du mot « horreur » pour qualifier Jeanne.

Conclusion

[Synthèse] Ainsi, par la magie de l’écriture poétique, Hugo métamorphose, idéalise et immortalise un moment banal de la vie quotidienne – la sieste d’une enfant – et les émotions que sa contemplation provoque en lui.

conseil

Si vous connaissez d’autres œuvres de l’auteur, tirez-en profit pour éclairer votre commentaire (par ressemblance ou par différence) et pour composer votre « ouverture » de fin de devoir.

[Ouverture] Hugo est bien un incontournable de notre littérature : après les drames romantiques, les combats­ pour la justice, les confidences douloureuses des Contemplations, il se penche sur un berceau et fait, avec lyrisme, tendresse et humour, se rencontrer et se comprendre les deux termes de la vie : l’enfant et le vieillard.