Hugo, Les Contemplations, « Crépuscule »

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale - 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Hugo, Les Contemplations – « Les Mémoires d’une âme »
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Hugo, Les Contemplations, « Crépuscule »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis proposez-en une explication.

DOCUMENT

L’étang mystérieux, suaire1 aux blanches moires2,

Frissonne ; au fond du bois la clairière apparaît ;

Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;

Avez-vous vu Vénus3 à travers la forêt ?

Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?

Vous qui passez dans l’ombre, êtes-vous des amants ?

Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines4 ;

L’herbe s’éveille et parle aux sépulcres5 dormants.

Que dit-il, le brin d’herbe ? et que répond la tombe ?

Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs6.

Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe ;

Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.

Dieu veut qu’on ait aimé. Vivez ! faites envie,

Ô couples qui passez sous le vert coudrier7.

Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,

On emporta d’amour, on l’emploie à prier.

Les mortes d’aujourd’hui furent jadis les belles.

Le ver luisant dans l’ombre erre avec son flambeau.

Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles8,

Le brin d’herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.

La forme d’un toit noir dessine une chaumière ;

On entend dans les prés le pas lourd du faucheur ;

L’étoile aux cieux, ainsi qu’une fleur de lumière,

Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.

Aimez-vous ! c’est le mois où les fraises sont mûres.

L’ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,

Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,

Les prières des morts aux baisers des vivants.

Victor Hugo, Les Contemplations, « Crépuscule », II, XXVI, 1856.

1. Suaire : linceul, c’est-à-dire drap blanc qui enveloppe les défunts.

2. Moires : les reflets changeants, mats ou brillants, de certains tissus.

3. Vénus : peut désigner la planète qui se lève (appelée aussi l’étoile du soir ou l’étoile du berger), mais aussi la déesse de l’amour.

4. Mousselines : étoffes de coton blanches portées par les promeneuses.

5. Sépulcres : tombeaux.

6. Ifs : conifères souvent plantés dans les cimetières.

7. Coudrier : variété de noisetier.

8. Javelle : brassée de céréales, destinée à être liée pour former une gerbe.

2. question de grammaire.

Vers 4 à 9 : analysez le type des phrases dans ce passage. Quel est le type dominant ?

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Le poème est écrit en alexandrins (12 syllabes). Faites attention à éviter les « vers faux » :

prononcez bien les « e » muets qui se trouvent devant des consonnes (par exemple, celui de « l’herbe », v. 8) ; à l’inverse, ne prononcez pas ceux qui se trouvent devant des voyelles ou en fin de vers ;

respectez les diérèses (« mystéri/eux », « su/aire », v. 1, etc.) et les synérèses (« sentiers », v. 7 ; « nuit », v. 11 ; « coudrier », v. 14, etc.) ;

lors de la préparation, soulignez au crayon les « e » à prononcer et marquez les diérèses par un « / ».

Lisez le poème avec ferveur, en observant une progression. Pensez à « mettre le ton » selon l’énonciateur dans les paroles rapportées directement ou indirectement (v. 4-7 ; v. 10-12 ; v. 13 ; v. 25).

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Rappelez-vous les circonstances de composition des Contemplations. Comment Hugo définit-il son recueil ?

Vous devez montrer comment ce poème incite à l’amour face au temps qui passe et à la mort.

2. La question de grammaire

On distingue quatre types de phrases, qui se définissent selon l’intention du locuteur : déclarative (énonce un fait), interrogative (pose une question), impérative (donne un ordre), exclamative (exprime une émotion).

Corrigé

PRÉSENTATION

1. L’explication de texte

Introduction

[Situer l’extrait dans l’œuvre] Hugo compose Les Contemplations à la mémoire de sa fille disparue : il définit son recueil comme « les mémoires d’une âme », et dit dans la préface : « Ce livre doit être lu comme le livre d’un mort ».

[Dégager l’enjeu du texte] Dans « Crépuscule », il fait entendre, dans une atmosphère étrange – presque fantastique –, l’adresse des disparus aux vivants pour les inciter à aimer.

Explication au fil du texte

Une atmosphère étrange (v. 1-8)

Les premiers vers dépeignent un paysage à la tombée de la nuit ; sont évoqués des éléments familiers – un « étang », un « bois », une « forêt », des « collines » – mais aussi d’inquiétants tombeaux (« aux sépulcres dormants », vers 8).

L’ensemble baigne dans une luminosité faible qui fait ressortir les contrastes entre le clair et l’obscur : reflets argentés de l’étang « aux blanches moires » (vers 1), branches « noires » (vers 3), « sentiers bruns » (vers 7), « blanches mousselines » (vers 8).

Sous l’effet du « vent », le tableau s’anime progressivement : l’étang, comparé à un « suaire », « frissonne » (vers 2), « l’herbe s’éveille et parle » (vers 8). Des personnages, parfois allégoriques, se croisent : « Vénus », à la fois étoile et déesse de l’amour, de simples « passants » – des femmes peut-être, couvertes de « blanches mousselines », qui font une tache lumineuse (vers 8) ; un peu plus loin dans le poème, un « faucheur » au pas lourd.

Avec le crépuscule, c’est une atmosphère presque fantastique qui s’installe : la nature perd progressivement son aspect familier. « L’étang » devient « mystéri/eux », la diérèse ajoutant encore à cette impression d’étrangeté.

Des voix mystérieuses (v. 9-16)

Toute cette scène se met à bruire d’injonctions de plus en plus intenses, sans que l’on puisse identifier la provenance de ces appels.

Le vers 9 « Que dit-il, le brin d’herbe ? et que répond la tombe ? » résonne comme un aparté, qui pourrait être celui du poète témoin. Du vers 10 au vers 17, ce sont des voix d’outre-tombe qui s’imposent et qui interpellent les vivants. Au vers 25, c’est, semble-t-il, la voix du poète qui tire la conclusion de cet échange mystérieux : « Aimez-vous ! » et invite à l’amour sensuel (il est question de « lèvre », de « bouche », de « baisers »…).

Une invitation à l’amour, un hymne à la vie (v. 17-28)

Doit-on interpréter ce poème comme une invitation au « Carpe diem » épicurien : la vie est brève et il faut profiter de l’instant présent et des plaisirs de l’amour ? Hugo s’inscrirait alors dans l’esprit des poètes latins comme Horace, de ceux de la Renaissance comme Ronsard avec le célèbre « Mignonne allons voir si la rose… ».

mot clé

Le syncrétisme est la fusion de différentes doctrines philosophiques ou religieuses, cultes ou visions du monde (christianisme, paganisme, ­animisme…).

Le poète est plutôt l’interprète d’une religion ­syncrétique de l’amour, qui associe le paganisme du culte de Vénus à des références chrétiennes à Dieu, depuis le « cimetière » d’un village.

Cependant, dans « Crépuscule », l’amour évoqué n’est pas celui, charitable ou fraternel, des Évangiles mais celui des « couples d’amants », et les « prières » des morts seront d’autant plus fécondes qu’elles auront été précédées d’une intense vie amoureuse.

Cet hymne à l’amour s’inscrit dans la conception du monde de Hugo, marquée à la fois par une dualité, que symbolise le crépuscule, entre nuit et lumière, et par une unité profonde. Car, pour Hugo, « tout vit, tout est plein d’âme ». Entre la mort et la vie, il n’y a donc pas antagonisme mais continuité, échange d’énergie. C’est cette circulation d’un principe vital qui permet à la nature de donner avec générosité ses différents fruits, parmi lesquels des fraises mûres (vers 25).

Les trois derniers vers, avec leurs enjambements successifs, donnent au propos une grandeur mystique qui chante l’harmonie du monde. L’amour réconcilie les « vivants » et « les morts » dans l’équilibre parfait de l’alexandrin, construit sur un parallélisme où les termes se répondent.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Avec l’intensité que peut donner l’expérience du deuil, Hugo compose dans ce poème un hymne à la vie et à l’amour, étrange et pénétrant.

[Mettre l’extrait en perspective] Reprenant un thème que proposait déjà le poète romain Horace – celui du « Carpe diem » (« Cueille le jour ») –, il le colore de son expérience personnelle et de sa vision du monde.

2. La question de grammaire

Les vers 4, 5 et 6 comportent à trois phrases interrogatives.

Les vers 7 et 8 comportent une phrase déclarative.

Dans le vers 9, on relève deux propositions interrogatives, liées dans une même phrase (pas de majuscule au début de la seconde proposition).

C’est donc le type interrogatif qui domine dans ce passage. Notons que seules les questions du vers 9 reçoivent une réponse dans le vers qui suit.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’un autre recueil de poèmes : À la lumière d’hiver de Philippe Jaccottet (1977). Pouvez-vous le présenter brièvement ?

2 Quel(s) poème(s) avez-vous préféré(s) ? Pourquoi ?

3 Quels thèmes lyriques, également présents dans Les Contemplations, ce recueil aborde-t-il ? Hugo et Jaccottet proposent-ils le même « remède » à la perte d’un être cher ?