Hugo, Les Contemplations, "Réponse à un acte d'accusation"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Hugo, Les Contemplations – « Les Mémoires d’une âme »
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

Hugo, Les Contemplations

épreuve orale

28

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Hugo, Les Contemplations, « Réponse à un acte d’accusation »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;

Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,

Les Méropes1, ayant le décorum pour loi,

Et montant à Versaille2 aux carrosses du roi ;

Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires3,

Habitant les patois ; quelques-uns aux galères

Dans l’argot ; dévoués à tous les genres bas,

Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,

Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;

Populace du style au fond de l’ombre éparse ;

Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas4 leur chef

Dans le bagne Lexique avait marqués d’une F ;

N’exprimant que la vie abjecte et familière,

Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.

Racine regardait ces marauds de travers ;

Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,

Il le gardait, trop grand pour dire : Qu’il s’en aille ;

Et Voltaire criait : Corneille s’encanaille !

Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.

Alors, brigand, je vins ; je m’écriai : Pourquoi

Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?

Et sur l’Académie, aïeule et douairière5,

Cachant sous ses jupons les tropes6 effarés,

Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !

Je fis une tempête au fond de l’encrier,

Et je mêlai, parmi les ombres débordées,

Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;

Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur

Ne puisse se poser, toute humide d’azur !

Discours affreux ! – Syllepse, hypallage, litote6,

Frémirent ; je montai sur la borne Aristote7,

Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.

Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,

Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces8,

N’étaient que des toutous auprès de mes audaces ;

Je bondis hors du cercle et brisai le compas.

Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?

Victor Hugo, « Réponse à un acte d’accusation » (extrait), Les Contemplations, I, VII, 1856.

1. Méropes : personnages de tragédies.

2. Versaille : l’absence du s est volontaire.

3. Patibulaires : inquiétants.

4. Vaugelas : auteur des Remarques sur la langue française (1647). Il y codifie la langue selon l’usage de l’élite.

5. L’Académie française, garante des règles ; douairière : vieille femme.

6. Figures de style.

7. Aristote : philosophe grec, qui avait codifié les genres et les styles.

8. Daces : peuples considérés ici comme barbares.

2. question de grammaire. Quelles particularités syntaxiques présente le vers 27 ? Quelle impression veut créer Hugo par cet effet ?

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Prenez un ton enthousiaste, surtout à partir du v. 20 : appuyez-vous sur les exclamations ou interrogations, les phrases elliptiques, le rythme des vers (respectez les coupes) et les paroles rapportées (v. 17-18, 20-21, 31-32). Donnez un souffle épique en marquant les enjambements, énumérations, accumulations.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Indiquez le contexte de parution, la teneur des Contemplations et la partie où se situe le poème. Faites le lien entre titre et contenu : à quelle « accusation » Hugo répond-il ? Rappelez ce qui précède l’extrait proposé.

Indiquez la structure ; montrez le côté épique et humoristique de ce manifeste poétique ; dégagez-en la teneur : cibles ? reproches de Hugo à la littérature… d’avant 1789 ? nouvelle conception de la poésie ?

2. La question de grammaire

Quelle nature grammaticale de mot constitue habituellement le noyau d’une phrase ? Trouvez-vous cette nature de mots dans le v. 27 ?

Comparez la modalité et la structure des deux phrases dans le v. 27.

Quel effet ces particularités produisent-elles ? Quel ton donnent-elles au v. 27 ?

Corrigé

Présentation

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] En 1830, année de la bataille d’Hernani, Hugo propose un nouveau théâtre, le drame romantique, qui s’oppose aux « classiques ». Vingt-cinq ans après, exilé, il écrit les Contemplations, « mémoires d’une âme », dont les trois premiers livres (« Autrefois (1830-1843) ») évoquent ses souvenirs de jeunesse et ses premiers engagements littéraires.

[Situer le texte] Dans « Réponse à un acte d’accusation » (livre I, « Aurore »), il se souvient de son combat d’autrefois contre le classicisme et répond à l’accusation de « dévastateur du vieil ABCD » que lui ont lancée les tenants de la tradition. Après un tableau de la poésie avant le romantisme, il raconte comment il a révolutionné cet art.

[En dégager l’enjeu] Dans ce manifeste poétique, très théâtralisé les mots deviennent les personnages d’un récit épique : c’est ce qui donne verve, dynamisme et efficacité à ce réquisitoire contre l’héritage classique, auquel succède un plaidoyer enthousiaste pour les nouvelles formes littéraires et les valeurs du Romantisme.

Explication au fil du texte

Les mots sous l’Ancien Régime (v. 1-19)

Hugo met en place le décor, la situation : c’est le monde d’avant Hugo, du classicisme figé (imparfait de durée). Hugo consacre trois vers aux mots « nobles », mais quinze aux mots « mal nés », aux lieux qu’ils fréquentent et à leurs relations avec les auteurs classiques. Il ressuscite l’époque de Louis XIV où les « castes » (« nobles/roturiers ») ne se mélangent pas (parallélisme « les uns… les autres… »), cite lieux (« Versailles, bagne, halle ») et objets symboliques du xviie siècle (« Carrosse, perruques, bas, haillons »).

Les mots personnifiés vivent une véritable vie d’hommes : « bien » nés (nobles) ou « mal » nés dans la « populace » ou parmi les « vilains », parfois marqués du « F » des « galér[ien]s » (qui est aussi, dans un dictionnaire, le F de « familier »). Les accumulations les décrivent avec leur caractère, tels les personnages. Ils habitent dans un « lexique » ou « au fond d’un encrier » et les références littéraires sont en accord avec leur nature : ils appartiennent à des groupes lexicaux (sociaux ?) (« patois, argot ») et fréquentent différents « genre[s] » de la littérature (« farce, prose, vers »).

Au milieu de ces mots, les auteurs classiques sont ressuscités et s’intègrent aux deux camps que dépeint Hugo dans son tableau de l’Ancien régime linguistique : Corneille le généreux, Molière l’indulgent (du côté des mots roturiers), Racine le hautain et Vaugelas le tyrannique, Voltaire qui fait le délicat (du côté des mots nobles).

Dans cette scène pleine de verve polémique, Hugo rejette en bloc le classicisme, décerne éloge et blâme, en se limitant au théâtre. Corneille, « trop grand », est admiré pour sa personnalité qui ne fait aucune concession aux puissants, mais aussi pour la générosité de ses héros. Partial, Hugo ne distingue pas le génie de Racine des théoriciens comme « Vaugelas ». En mettant au pluriel les héroïnes tragiques, il les dévalorise et feint de croire que les « Phèdres », les « Méropes » et « Jocastes » se ressemblent toutes.

Pour plus d’efficacité, il argumente par l’exemple. Il joue avec les sonorités de « quelque mot éclatant », fait sonner, comme une trompette, « populace », « patibulaires », « s’encanaille » et leur donne à la rime des échos inattendus. L’humour des rimes et les rapprochements cocasses manifestent sa verve créative : « Jocastes » rime avec « castes » et un simple « F » avec « chef » !

Le manifeste romantique d’un révolutionnaire (v. 20-40) 

à noter

Citation de Boileau qui se réjouit que Malherbe, référence de la poésie classique et opposé au baroque, érige des règles strictes pour la création littéraire au xviie siècle.

Le second moment du poème est frappant comme un coup de théâtre : le claironnant « alors, brigand, je vins », écho du « Enfin, Malherbe vint » (Boileau, Art poétique) marque le début d’une révolution, de discours endiablés et d’actions au passé simple.

Hugo anime tout le texte et justifie sa devise, « Moi, Hugo », en multipliant les interventions à la 1re personne, les apostrophes, les exclamations éclatantes (« je m’écriai, déclarai »), comme un Danton révolutionnaire (ses « audaces » font écho au discours « De l’audace… toujours de l’audace »). Chef militaire héroïque, il fait trembler de son souffle épique les « bataillons d’alexandrins », déchaîne des « tempête(s) ».

Sa parole de poète est action. Ses mouvements vifs en font une espèce de Robin des Bois, bondissant sur « la borne Aristote », s’évadant « hors du cercle » dont on le croyait prisonnier. Partout à la fois, il se dédouble, il rapporte et commente ironiquement les réactions horrifiées de ses accusateurs qui lui reprochent ses « discours affreux ». Il devient un « brigand » à la manière de tous les brigands et hors-la-loi célébrés par le romantisme, c’est-à-dire plein de générosité pour les opprimés, les marginaux, compagnon d’Hernani, frère des « gueux » et des « drôles ».

Hugo provoque un bouleversement du monde littéraire, personnifié. Le « vieux dictionnaire » devient un sans-culotte au « bonnet rouge », les idées butinent les mots comme un « essaim » d’abeilles ; les figures rhétoriques (« syllepse, hypallage, litote ») « frémirent », et plus largement toutes les « tropes » (dont elles sont des exemples) sont « effarées », les institutions sont bousculées, telle l’« Académie », vieille aristocrate « douairière ». Inversement, les hommes deviennent des choses : Aristote, le philosophe, qui sert de point de référence pour les questions esthétiques depuis l’Antiquité jusqu’au classicisme, sert de « borne », à partir de laquelle Hugo fait sa proclamation.

Ce moment du poème est un manifeste du romantisme.

Pour le vocabulaire, Hugo revendique le droit d’utiliser tous les mots, selon ses besoins, sans distinction de rang social (« sénateur/roturier »), d’appeler un chien un « toutou » et un cochon… un « cochon » ! S’il garde l’alexandrin, il démontre de façon éblouissante l’efficacité de sa « dislocation », enchaînant rejets, contre-rejets, enjambements, énumérations et accumulations.

Le texte mélange le « sublime » et le « grotesque », prôné par la « Préface » de Cromwell. Hugo s’y décrit en héros épique, mais fait aussi preuve de lyrisme délicat quand il évoque la naissance d’une idée, oiseau léger et Vénus sortie de l’onde, « tout[e] humide d’azur ».

Il recourt à l’humour pour renforcer la satire : il caricature l’Académie qui abrite sous ses « jupons » une marmaille de « tropes » apeurés. L’humour des rimes manifeste son inventivité : « dictionnaire » rime avec « révolutionnaire », « litote » avec « Aristote »…

Il s’inscrit ici dans un débat ancien : d’un côté le goût de la profusion, de l’émotion, le rejet des règles ; de l’autre, la recherche de la sobriété et de la perfection formelle. Il choisit l’exubérance, le désordre et l’expressivité contre l’harmonie, la mesure, l’équilibre.

L’engagement littéraire (révolution des mots) se double ici d’un engagement politique et social (révolution des idées). En 1856, exilé, il se considère comme le gardien de la liberté républicaine confisquée par Napoléon III. C’est ici une véritable « Déclaration des droits » des mots (« Je déclarai les mots égaux… »), inspirée par l’idéal républicain « Liberté, égalité, fraternité », qu’il oppose à la langue classique, celle d’une « caste », de l’ancien régime de « Versaille[s] ».

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Ce texte-manifeste n’a rien perdu de son intensité. Hugo fait de ses engagements romantiques une œuvre poétique à part entière.

[Mettre l’extrait en perspective] Quinze ans après Hugo, le jeune Rimbaud publiera dans ses Lettres du voyant un réquisitoire véhément contre les gloires poétiques du xixe siècle et un manifeste enflammé pour un nouveau langage poétique.

2. La question de grammaire

Les phrases du v. 27 sont elliptiques du verbe, exclamatives et construites sur la même structure (négation + un groupe nominal) dont le noyau est « mot » suivi d’un terme qui désigne fonction ou rang social (« sénateur »/« roturier »). Cela donne au vers l’allure d’un slogan. L’exclamation indique la forte émotion de Hugo, sa détermination.

Le parallélisme crée un rythme binaire entraînant et souligne l’antithèse « sénateur/roturier » pour mieux la nier. L’absence de verbe permet deux interprétations : soit il s’agit d’un souhait (« Qu’il n’y ait dorénavant plus de… »), soit d’une affirmation : « [Dans mon nouveau dictionnaire] il n’y a plus de… »).

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive des Lettres du Voyant (1871) de Rimbaud. Présentez-les brièvement.

2 Quelles critiques Rimbaud adresse-t-il à ses prédécesseurs ? Quels sont les principes majeurs de sa nouvelle poétique ?

3 Quels rapprochements pouvez-vous faire avec Les Contemplations ?