Hugo, Les Travailleurs de la mer

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Commentaire littéraire | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
Les personnages non humains

Les personnages non humains • Commentaire

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Roman

2

France métropolitaine • Juin 2015

Le personnage de roman • 14 points

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Extrait de roman (genre) qui raconte (type de texte) le combat entre un homme et une pieuvre (thème), dramatique, épique (registre), tendu, violent, angoissant, horrifiant, contrasté (adjectifs), pour créer la tension et le suspense, pour rendre compte des relations entre l’homme et la bête (buts).

Pistes de recherche

Première piste : l’organisation et le développement de la tension dramatique

  • Analysez les circonstances spatiotemporelles du combat. Quelle impression créent-elles ?
  • Analysez la progression du récit : comment est-il organisé ? Quelles en sont les phases ? Comment Hugo en rend-il la violence ?
  • Quel point de vue adopte le narrateur ? Y a-t-il des marques de sa subjectivité ?
  • Comment Hugo entretient-il le suspense ?

Deuxième piste : l’expression de l’angoisse et de l’horreur

  • Analysez la description de la pieuvre : comment Hugo en montre-t-il la monstruosité ?
  • Quels détails créent l’horreur ?
  • Quels sont les rapports de force entre les combattants (voir réponse à la question 1).
  • En quoi le combat prend-il des allures d’épopée ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Nous vous proposons un corrigé sous forme de plan détaillé que vous pouvez vous exercer à rédiger. Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction [rédigée]

[Amorce et présentation du texte] Pendant la vingtaine d’année du Second Empire, Hugo reste en exil sur les îles anglo-normandes de Jersey et de Guernesey. Chef de file des romantiques, il continue dans cet exil son œuvre foisonnante de poète et de romancier. Les Travailleurs de la mer est un roman directement inspiré par sa vie insulaire, au milieu de ce monde qui vit au rythme de la mer. Il le dédie d’ailleurs à l’île de Guernesey, « rocher d’hospitalité et de liberté […] où vit le noble petit peuple de la mer ». Gilliatt le marin est le personnage principal du roman. Solitaire, rêveur et robuste, il s’est aventuré dans une crevasse que la marée basse a laissée à découvert, quand un ennemi invisible l’attaque soudainement : une pieuvre ! [Problématique] Comment Hugo captive-t-il son lecteur par le récit de ce combat peu ordinaire ? [Annonce des axes] Il ménage une tension dramatique qui fait vivre au côté de Gilliatt cet affrontement violent, dans lequel le pêcheur est progressivement réduit à l’impuissance [I]. Il fait ainsi de ce combat épique un moment d’angoisse et d’horreur [II].

I. L’organisation et le développement de la tension dramatique

Par différentes stratégies narratives et descriptives, Hugo crée le suspense et fait croître progressivement la tension dramatique.

1. Le lieu du combat : des conditions spatiotemporelles difficiles

  • Gilliatt se bat dans « une crevasse », espace réduit, où il est difficile de se déplacer, de s’abriter. Le monstre, lui, est à l’abri dans « l’enfoncement du rocher ».
  • Une luminosité insuffisante : Gilliatt combat dans la pénombre, avec juste « assez de jour » pour distinguer l’adversaire, mais pas assez pour l’identifier.

2. La progression organisée du récit

Le récit ne se déroule pas sur un rythme uniforme mais alterne :

  • moments d’attaque du monstre sur différentes parties du corps de Gilliatt ;
  • réactions de défense et de souffrance ;
  • attente jusqu’à la « chute » ;
  • avec deux phrases brutales, construites sur un chiasme qui rend compte du face-à-face entre les deux adversaires, comme un effet de miroir inversé.
  • Au rythme des jets de tentacules :
  • un décompte lancinant : « Quelque chose », « une deuxième lanière », « une troisième lanière », « une quatrième ligature », « un cinquième allongement » ; chaque lancer ajoute un degré d’horreur et de souffrance ;
  • le jeu des temps verbaux : passé simple pour les attaques brutales, imparfait pour les moments de pause, d’attente ;
  • les adverbes de temps qui rythment le combat : « tout à coup » « brusquement » ;
  • l’alternance de phrases courteset de phrases longues qui accélèrent ou ralentissent le récit.
  • L’immobilisation progressive de Gilliatt :
  • gros plans sur les différentes parties du corps touchées : « aisselle », « bras », « cou » « ventre » « diaphragme » ;
  • tentatives de Gilliatt pour se libérer : d’abord il peut encore remuer (« se rejeta en arrière ») puis, peu à peu, paralysie et impuissance avec immobilisation progressive de tout le corps (« il était comme cloué », « put à peine remuer », « effort désespéré », « pouvait à peine respirer », « impossible de couper ni d’arracher ces courroies visqueuses », « sa main gauche restée libre ») ;
  • grammaticalement, Gilliatt est toujours complément d’objet des verbes d’action dont le sujet est les différents tentacules.

3. Un ennemi dans « l’ombre », un héros en pleine lumière

  • Récit fait majoritairement en focalisation interne : le lecteur partage l’ignorance de Gilliatt tout en vivant avec lui ses souffrances, ses tentatives pour résister à un ennemi sans nom et sans visage. Parfois, des réflexions générales du narrateur, une prise de recul (« l’angoisse à son paroxysme est muette »).
  • Rôle des modalisateurs, des expressions indéfinies (« Quelque chose », « cela », « on ne sait quelle spirale »…) pour entourer de mystère l’identité de l’adversaire de Gilliatt.
  • Découverte à la fin seulement de la tête « immonde » puis « pieuvre », dernier mot du récit avec emploi de l’article défini (« la ») , comme si c’était un spécimen unique, une sorte de monstre mythologique.

II. L’expression de l’angoisse et de l’horreur

1. La description impossible d’un monstre

  • Emploi d’expressions indéfinies, indéterminées (« Quelque chose », « cela », utilisation de modalisateurs (« on ne sait quelle spirale »…), d’adjectifs comme « indescriptible » « inouïe » « mesuré » qui accentuent le caractère mystérieux et angoissant de ce que vit le héros.
  • Recours obligé à de nombreuses comparaisons et métaphores : un fouet (« lanières », « cordes », « cuir »), une arme (« épée, flèches »), un chien comme Cerbère (« langue hors d’une gueule »), « roue », « rayons », « moyeu ».

2. L’attaque d’un vampire marin répugnant

  • Une proie attaquée par un prédateur vampire avec une multitude de « bouches » capables de « boire son sang », et qui immobilise avant de dévorer.
  • Une invasion progressive du corps de Gilliatt (« poussée d’une vrille », « envahi le poignet », « fouillait », « entoura tout le corps », « collées à sa chair », « s’y fixa ») : Gilliatt est graduellement vaincu, de plus en plus dominé par le monstre.
  • Champ lexical de l’« horreur indescriptible », des sensations répugnantes : « lécha épouvantablement », « âpre », « gluant », « horribles » « repoussantes », « visqueuses », « immondes »… L’angoisse est « à son paroxysme ».

3. Un combat inégal et épique

  • Gilliatt, un héros d’épopée. Les épopées ont d’abord été le récit d’exploits guerriers, accomplis par des héros aux qualités physiques et morales exceptionnelles (David contre Goliath, Persée contre Méduse, travaux d’Hercule, Ulysse et le Cyclope…). Gilliatt ici se bat comme un héros d’épopée : « bras nu », ne disposant que d’« un couteau », de sa force, de sa ténacité ; il souffre mais en silence (« pas un cri », son angoisse est « muette »).

Notez bien

L’amplification est un procédé d’écriture qui a pour but d’augmenter la puissance d’un énoncé, à l’aide de diverses figures : hyperbole, accumulation, anaphore, répétition, gradation.

  • Un grossissement épique. Le monstre entoure tout le corps de Gilliatt avec « un seul tentacule ». Recours aux procédés de l’amplification : hyperboles pour évoquer la peur (« horreur indescriptible », « épouvantablement », « angoisse à son paroxysme »), la souffrance du corps (« une souffrance inouïe », « comparable à rien », « une affreuse et bizarre douleur »), accumulations et gradation (« souple comme le cuir, solide comme l’acier, froide comme la nuit »).

Conclusion

Si Hugo revenait aujourd’hui, ne serait-il pas tenté de passer derrière la caméra et de raconter en images ces moments et ces personnages exceptionnels, sans se retenir sur l’usage des effets spéciaux comme le cinéma nous y a habitués (Jason et les Argonautes, Vingt Mille Lieues sous les mers, L’Île mystérieuse, Jurassic Park) ? C’est seulement par les mots, par la construction de son récit qu’il fait monter le suspense au cours de ce combat à l’issue incertaine, contre un ennemi mystérieux, dans un lieu inquiétant. Le génie visionnaire de Hugo prend son essor dans ces moments épiques où s’exprime sa conception du monde, où l’ombre combat la lumière, où le mal s’oppose au bien. Ici, le monstre pieuvre essaie d’anéantir Gilliatt, le héros sans peur et sans reproche. [Ouverture] De même, quelques années plus tard, Javert, le policier au cœur froid, se donnera pour but de renvoyer au bagne Jean Valjean, l’homme juste et bon.