Hugo, Ruy Blas

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2015 | Académie : Pondichéry
Corpus Corpus 1
Les scènes d’aveu

Les scènes d’aveu • Commentaire

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Théâtre

22

Pondichéry • Avril 2015

Séries ES-S • 16 points

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Scène d’exposition de drame (genre) romantique (mouvement) dans laquelle Ruy Blas avoue (type de texte) son amour pour la Reine (sujet), lyrique, tragique (registres), hyperbolique, exaltée, antithétique, imagée, pleine d’humilité, douloureuse (adjectifs), pour compléter l’exposition, pour peindre le personnage de Ruy Blas et son amour (buts de l’auteur).

Pistes de recherche

Première piste : Les fonctions de la scène dans l’exposition du drame

  • Cherchez en quoi cette scène prolonge l’exposition de la pièce.
  • Quelles informations donne-t-elle : sur le passé ? sur le cadre spatio-temporel ? sur la teneur de la pièce ? sur son registre ?
  • Quelles attentes crée-t-elle chez le spectateur ?

Deuxième piste : Ruy Blas, démesure et déchirement d’un héros romantique

  • Pourquoi peut-on parler d’un héros tragique ? En quoi est-il antithétique ?
  • Comment se manifeste sa démesure ? son exaltation ?
  • Analysez le sentiment qui le déchire. Comment l’exprime-t-il ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé
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Introduction

[Amorce] On retrouve dans Ruy Blas, un des derniers drames romantiques de Hugo, les ingrédients qui ont fait le succès de Hernani, huit ans auparavant : une vraie rupture par rapport à la dramaturgie classique, des héros contrastés, des passions fortes et même brutales, une action spectaculaire, un mélange du sublime et du grotesque, des vers somptueux et parfois provocateurs, un engagement de Hugo contre la situation politique et sociale de son temps, à peine voilé derrière l’évocation de l’Espagne à la fin du xviie siècle. [Présentation du texte] Dans la scène 3 de l’acte I, on est encore dans l’exposition. On sait déjà que le puissant Don Salluste, chassé par la Reine, prépare avant son exil une sombre vengeance. Il a d’abord pensé se servir de Don César, un de ses cousins, aristocrate qui vit en bandit bohême, mais ce vaurien, connu désormais sous le nom de Zafari, a gardé son sens de l’honneur et refuse. Or, dans l’antichambre de Don Salluste, Don César a croisé Ruy Blas, jeune homme avec qui il a partagé en frère sa vie insouciante, perdu de vue depuis plusieurs années. Dans l’exaltation des retrouvailles, Ruy Blas confie à Zafari combien il est désespéré : il a dû se faire domestique de Don Salluste et il est amoureux fou, sans espoir, de la reine d’Espagne. Or, Don Salluste est le témoin caché de cet aveu. [Problématique][Annonce du plan] La scène joue un rôle essentiel dans l’exposition du drame [I]. Elle met aussi en lumière le protagoniste, qui incarne pleinement le héros romantique, déchiré entre ses rêves de grandeur et sa vie misérable, torturé par un amour impossible [II].

I Les fonctions de la scène dans l’exposition du drame

L’extrait est constitué d’une tirade de Ruy Blas, à peine interrompue par quelques exclamations compatissantes de Zafari. Il contribue clairement à l’exposition du drame.

1. Des informations, un aveu… et une promesse d’action intense

Des éléments essentiels pour l’action sont fournis.

  • Ruy Blas explique sa présence au palais et revient avec amertume sur son passé, sur sa déchéance pour échapper à la misère : il est devenu le laquais en « livrée » de Don Salluste.
  • Don César devient malgré lui le confident, indispensable au plan dramatique pour recevoir le secret qui torture Ruy Blas : son amour pour la reine.
  • Si Ruy Blas s’était confié dans un monologue, c’eût été moins vraisemblable et moins efficace… En effet, le sinistre Don Salluste, caché, surprend cette confidence et, comprend tout le profit qu’il peut en tirer pour manipuler Ruy Blas et en faire l’instrument de sa vengeance.
  • Le spectateur entrevoit la promesse d’une action intense et un bouleversement dans la vie de Ruy Blas.

2. La dimension politique et contestataire du drame

  • D’abord indifférent aux réalités sociales, Hugo, chef de file du mouvement romantique, montre des préoccupations humanitaires et sociales, critique l’absolutisme royal de la Restauration et revendique les idéaux démocratiques de la Révolution. Pour lui le théâtre est « une tribune »… D’entrée de jeu, il met en place et dénonce le monde contrasté de l’ancien régime.
  • Les spectateurs voient dans le royaume espagnol de 1698 une image de la France des années 1830. Un tel point de vue va sûrement au-delà des intentions de Hugo, qui, plus que le roi, condamne la noblesse médiocre qui gravite autour de lui. Ruy Blas décrit précisément le roi d’Espagne, lointain et inaccessible (« seul et superbe », au sens de plein d’orgueil), tout puissant dans ses caprices, exerçant par « fantaisie » sa « majesté […] profonde ». Le portrait est émaillé de mots du champ lexical de la peur : le roi « peut faire tomber [les] têtes d’un signe », il est « redoutable », il inspire la « terreur ».
  • Par un effet de forte antithèse, Hugo évoque tout « en bas » un peuple qui vit en « esclave », obligé de renoncer à toute « joie ». Ruy Blas – le « laquais » avec sa « livrée », plusieurs fois mentionnée, symbolique de soumission –, incarne ce peuple.
  • Les deux extrêmes de la société sont réunis dans le croquis saisissant de cet homme « Qu’on regarde en tremblant et qu’on sert à genoux ».

3. Une reconstitution historique

Le drame romantique fait revivre, parfois dans leurs moindres détails, des époques révolues.

  • Quelques exemples : « Aranjuez », « L’Escurial », noms aux sonorités hispaniques, donnent le cadre géographique de l’action et créent la couleur locale. Le spectateur est transporté dans l’espace et dans le temps de cet empire espagnol couvrant « la moitié du monde ».
  • Ruy Blas rappelle un usage de la cour d’Espagne où les grands seigneurs avaient le privilège de « se couvrir » de leur chapeau en présence du roi. Et, par un effet de gros plan, il évoque concrètement le « palais » à la « grille dorée », qui donne à l’action une toile de fond exotique et un prolongement hors scène (dans les coulisses) qui s’élargit dans un mouvement épique lorsqu’il mentionne la toute-puissance de l’Espagne d’alors « dont on sent le poids dans la moitié du monde ».

[Transition] C’est dans ce contexte que Ruy Blas va révéler à Don César – et en même temps au spectateur – sa situation et ses tourments.

II. Ruy Blas, démesure et déchirement d’un héros romantique

Il apparaît dans cette scène comme le type même du héros romantique.

1. Entre rêve de grandeur et réalité misérable

Celui-ci est toujours déchiré entre des aspirations contraires mais cette dualité prend une dimension particulière chez Ruy Blas.

  • Il est l’incarnation des préoccupations du romantisme humanitaire et social des années 1840. Homme du peuple, orphelin dont les qualités exceptionnelles ont été remarquées, il a eu la chance – ou le malheur – d’être éduqué, s’élevant ainsi au-dessus de sa condition. Son nom, qui associe Ruy, patronyme aristocratique, et Blas, nom populaire, reflète la noblesse de ses ambitions et la modestie de ses origines.
  • Ses premières paroles à Don César montrent la honte qu’il éprouve à porter une « livrée » alors qu’il pensait vivre un destin hors du commun : ce déchirement est mis en relief par les rimes antithétiques « flamme » / « infâme ». Ruy Blas est un déclassé, un homme désabusé, déchiré par la conscience aiguë de la distance entre son infériorité sociale (apparente) et sa grandeur morale (cachée mais réelle). La vengeance de Don Salluste va lui donner l’occasion de se réconcilier avec lui-même et de réaliser ses rêves, à la fois politiques et amoureux.

2. Un amour impossible, tragique et douloureux

L’amour – impossible du héros romantique est aussi irrésistible que le destin.

  • Cette dimension tragique est exprimée au vers 360 : « Une fatalité dont on soit ébloui ». La volonté ne peut rien contre la passion, désignée par l’animalisation fantastique et épique de l’« hydre aux dents de flammes ».
  • Le pressentiment d’un malheur à venir renforce l’angoisse tragique : Ruy Blas se sent menacé par « quelque chose/D’étrange, d’insensé, d’horrible et d’inouï » (la gradation dans les adjectifs occupent tout un alexandrin est saisissante), d’autant plus inquiétant qu’il est indéfini.
  • Pour faire comprendre à Don César la puissance terrifiante de la passion, Ruy Blas recourt à des imageschaotiques, qui ont en commun la violence destructrice qu’elles suggèrent : l’amour est un « un poison », « une hydre », une « folie », plus noire que « le crime ». C’est aussi un « gouffre », un « abîme », images chères aux Romantiques, qui suggèrent une chute inexorable. Ruy Blas repousse l’aveu comme s’il ne pouvait le formuler, au risque d’en être foudroyé. Il adjure Don César de dire lui-même l’indicible : « Invente, imagine, suppose ». Il n’ose pas nommer la Reine ; il la désigne par une périphrase : [la] « femme » (du roi).
  • Amour, folie et souffrance. La violence de l’amour provoque une vraie douleur physique. Le corps (la « poitrine », le « cœur ») est consumé, comme par une « flamme », une maladie qui le ronge, comme par un « poison »… Cette image est prémonitoire puisque Ruy Blas meurt en s’empoisonnant pour sauver la reine. Les héros romantiques ne sont pas sans ressemblance avec les héros mythologiques ou ceux des épopées médiévales : Hercule, victime de la tunique vénéneuse de Nessus se suicide sur un bûcher, Tristan se meurt de la blessure empoisonnée infligée par le Morholt.

3. L’expression lyrique et hallucinée de la passion amoureuse

Un lyrisme exalté, presque halluciné rend compte de ces tourments indicibles.

  • De la tragédie classique, Hugo n’a guère conservé que ce « grand niais d’alexandrin » qu’il se vante d’avoir disloqué pour lui donner toute la souplesse de la prose et mieux convoyer l’émotion. Don César, dans cet extrait, n’intervient que par quelques exclamations, une interjection d’une syllabe « ciel », quatre syllabes tout au plus, qui interrompent à peine les confidences passionnées de Ruy Blas.
  • Pour rendre compte de la situation inextricable et insupportable dans laquelle il se trouve, Ruy Blas a recours, dans sa fièvre, à un langage imagé et hyperbolique. Son lyrisme brutal, halluciné, morbide s’exprime dans des phrases heurtées, le plus souvent interrogatives ou exclamatives. La syntaxe est souvent accumulative, entrecoupée d’interjections. Le vers tantôt se fragmente en impératif passionnés (« Invente, imagine, suppose »), tantôt propose des antithèses comme ce raccourci saisissant de la vie de Ruy Blas : plus de « joie et d’orgueil » sous cet habit « qui souille et déshonore » et qui le rend « esclave et vil ».

Observez

Dans l’analyse d’un texte en vers, il faut absolument faire des remarques sur l’écriture poétique, sur la versification (type de vers, rythme, sonorités…) mais toujours en précisant l’effet produit.

  • Parfois, l’alexandrin prend une ampleur épique par des enjambements spectaculaires (« car j’ai dans ma poitrine […] dans ses replis ardents ») ou s’allonge sur neuf vers de subordonnées relatives pour peindre la toute-puissance du roi (« Pour qui, comme pour Dieu […] majesté redoutable et profonde »).

Conclusion

Cette scène joue pleinement son rôle dans l’exposition et représente les traits les plus marquants du héros de drame romantique, transporté par une passion incommensurable, jouet d’une fatalité qui s’apparente ici à un déterminisme social vouant Ruy Blas à l’échec. [Ouverture] Pourtant la vraie passion romantique triomphera des manœuvres de Don Salluste et sa pureté, sa force vont l’élever au-dessus des préjugés sociaux. Ruy Blas rend son dernier soupir « heureux, aimé, vainqueur »… La reine lui a pardonné le mensonge qui leur a permis de vivre un court instant de bonheur.