« Il faut aller au théâtre comme on va à un match ». Que pensez-vous de cette affirmation ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : Le commentaire littéraire - Le théâtre, texte et représentation - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Une pièce de théâtre,
c’est comme un match…
 
 

Une pièce de théâtre, c’est comme un match… • Dissertation

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Théâtre

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Sujet inédit

le texte théâtral et sa représentation • 16 points

Dissertation

> Ionesco écrit dans Notes et contre-notes : « Il faut aller au théâtre comme on va à un match de football, de boxe, de tennis. Le match nous donne en effet l’idée de ce qu’est le théâtre à l’état pur : antagonismes en présence, oppositions dynamiques, heurts […] de volontés contraires. » Que pensez-vous de cette affirmation ? En vous appuyant sur des exemples, vous chercherez les points communs entre une pièce de théâtre et un match de football ; vous indiquerez aussi les limites de cette comparaison.

 

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Comprendre le sujet

  • Les mots importants de la citation sont : « théâtre » et « match ».
  • Les mots importants de la consigne, « points communs / limites de cette comparaison », suggèrent un plan dialectique.
  • Cela amène à organiser la réflexion dans deux directions : « En quoi une pièce ressemble-t-elle à un match ? » et « En quoi en diffère-t-elle ? Quelle est sa spécificité ? »

Chercher des idées

  • Pensez aux origines du théâtre et des matchs sportifs, aux différents aspects d’un spectacle (lieu, temps, éléments matériels, décor, participants), aux éléments structurels d’une pièce et d’un match (composition, rôles, règles, rythme…), aux buts d’une pièce et à ceux d’un match.
  • Retenez des idées trouvées celles qui vous paraissent les plus importantes. Assortissez chaque argument d’exemples.

> Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

> Le théâtre : voir lexique des notions.

> Choix et exploitation des exemples : voir guide méthodologique.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Le théâtre a pris une place importante dans la Grèce antique grâce aux tragédies d’Eschyle et de Sophocle et aux comédies d’Aristophane, représentées devant de nombreux spectateurs. Parallèlement, durant l’Antiquité grecque et romaine, les spectacles sportifs, les jeux du cirque attiraient le public qui venait acclamer fauves et gladiateurs. Aujourd’hui encore, ces divertissements, pièces de théâtre et matchs, sont très prisés. Ainsi, Ionesco, auteur dramatique contemporain, sans doute soucieux d’attirer à nouveau le public dans les salles, établit une analogie qui peut paraître paradoxale entre une pièce de théâtre et un match.

En quoi ces deux phénomènes se ressemblent-ils ? La comparaison, un peu provocatrice, n’a-t-elle pas des limites, définies par les spécificités du genre théâtral ? Au fond, pièce et match n’ont-ils pas des rôles sensiblement différents ?

I. Des ressemblances réelles

Le recours à un vocabulaire commun témoigne des ressemblances entre théâtre et match : au théâtre comme dans un stade, on parle d’action ; de même, on joue une pièce et on joue un match… Dans les deux cas, on a affaire à un spectacle donné devant un public venu y assister, dans un lieu déterminé, et qui dure sensiblement le même temps (environ une heure et demie).

1. Des contraintes humaines et matérielles

  • Tous deux nécessitent un élément humain, indispensable : acteurs et joueurs sont des êtres humains en chair et en os qui font vivre le jeu ou la pièce, soutiennent l’action et la présentent au public.
  • Ainsi, chaque acteur se voit attribuer un rôle, un personnage, comparable à l’une des positions occupée par un joueur dans un match. Dans certaines comédies, les rôles sont des types : l’ingénue, le père noble, ou le valet… Dans le match, les positions (aile gauche, centre, avant droit) sont également fixes. Ainsi, un match de football ressemble presque à une comédie de Molière, où les types de personnages sont déterminés.
  • L’univers théâtral et sportif exige aussi quelqu’un qui, des coulisses, « tire les ficelles », qui organise jeux de scène et stratégie. Au théâtre, c’est la fonction du metteur en scène, responsable de la pièce et surtout de la représentation : il distribue aux acteurs des conseils techniques, s’occupe du décor et dirige toute une équipe de maquilleurs, de décorateurs… Les acteurs respectent sa mise en scène et ses idées, en y ajoutant des détails personnels. Dans un match, c’est l’entraîneur qui joue ce rôle : il dispose les joueurs selon leurs aptitudes (tout comme le metteur en scène distribue des rôles), construit la stratégie d’attaque et de défense dans un travail d’équipe. Des metteurs en scène comme Robert Hossein ou Ariane Mnouchkine et un entraîneur comme Laurent Blanc effectuent un travail similaire. D’ailleurs, metteur en scène et entraîneur, avant de l’être, ont généralement été eux-mêmes acteurs ou joueurs.
  • Outre le « matériel » humain, le match et la pièce de théâtre requièrent la présence d’accessoires. Dans le match, le ballon joue un rôle indispensable, qui se traduit par le fait que, souvent, le jeu prend le nom de la balle : football, baseball, basketball. La pièce de théâtre peut aussi comprendre un accessoire indispensable : le chapeau dans Un chapeau de paille d’Italie de Labiche, la « chère cassette » d’Harpagon dans L’Avare de Molière.

2. La nécessité d’un public

Pièce et match sont des événements sociaux, des fêtes collectives.

  • De ce fait, ils ont besoin d’un public qui ressent des émotions lorsqu’un joueur fait une belle action, tout comme lorsque Figaro réussit à tromper le vieux Bartholo ou au contraire est démasqué.
  • Sans un public qui y participe activement, le divertissement ne peut vraiment prendre vie. Les sportifs soulignent l’importance d’un bon public de supporters qui interagit avec eux. Au théâtre, l’interaction prend parfois la forme d’un dialogue direct entre un personnage et le public : l’Harpagon de Molière, dans la crise de folie qui suit le vol de son or, s’en prend au public et le supplie : « N’y a-t-il personne qui veuille me ressusciter en me rendant mon cher argent ? Ils me regardent tous… »

3. L’obéissance à des règles et un schéma similaire

  • Ces deux types de spectacles impliquent aussi l’obéissance à des règles. Dans un match, l’arbitre inflige un carton aux joueurs qui ne les respectent pas et la violence est interdite. Le théâtre a lui aussi ses règles, particulièrement rigoureuses au xviie siècle (unités de lieu, de temps et d’action, bienséances) : la violence, le sang, les manifestations intempestives étaient alors bannis de la scène. S’il est soumis à des règles moins strictes, le théâtre du xxe siècle obéit néanmoins à des conventions communes à tout spectacle dramatique.
  • Le déroulement de ces deux « spectacles » suit un schéma très similaire : les deux mi-temps d’un match, séparées par une interruption, ressemblent aux actes, séparés par des entractes, des pièces de théâtre. Tous deux comportent des temps forts : belles actions près du but dans un match, moments de tension extrême dans certaines scènes de tragédies, telle que la rencontre entre Camille et son frère Horace (Corneille, Horace) qu’elle défie avec un tel mépris qu’il finit par la tuer de colère.
  • L’affrontement est à la source de la dynamique sportive qui se construit sur la lutte entre deux joueurs ou deux équipes. Au théâtre, l’action repose aussi sur des oppositions : conflit entre maître et valet, depuis l’Antiquité jusqu’aux Bonnes de Genet ; conflits entre deux (voire, trois dans Hernani) hommes pour gagner le cœur de la même femme ; conflits entre parents et enfants… Le plus souvent, dans la pièce, des clans (des équipes ?) se forment : dans Le Barbier de Séville de Beaumarchais, le comte Almaviva, Rosine, la jeune amoureuse, et Figaro, le valet, s’opposent à Bartholo, le vieux médecin et à son acolyte Bazile. Les heurts qui les opposent marquent les temps forts de l’intrigue, tout comme sur un terrain de sport.

II. Les limites de la comparaison :
spécificité de la pièce de théâtre

Malgré tous ces éléments communs, peut-on vraiment, avec Ionesco, pousser la comparaison jusqu’au bout ?

1. Les conventions d’espace et de temps

  • Tout d’abord, le match se déroule dans un seul lieu, réel et perçu comme tel : le stade. Au théâtre, le lieu réel – la salle – disparaît et, transfiguré, devient, le temps du spectacle, un ailleurs.
  • Le décor représente divers lieux, ceux de la fiction : dans Dom Juan, l’action passe du palais à la campagne, à la forêt, au tombeau du Commandeur, pour revenir à l’appartement de Dom Juan dans le palais. Le décor crée un monde, alors qu’un stade ne « représente » rien.

2. La structure interne, la notion d’intrigue et la parole

Une pièce et un match se différencient aussi par leur structure interne, leur composition.

  • Certes, un match repose sur un conflit qui oppose des équipes adverses ; certes, il comporte des coups de théâtre, mais il ne présente pas de véritable intrigue. La pièce, elle, est fondée sur une action qui se noue, s’échafaude et se complique petit à petit jusqu’au point culminant, puis se dénoue. Parfois même, les fils de plusieurs actions se mêlent pour devenir un imbroglio où le spectateur se perd. Parfois encore, par la mise en abyme, comme dans Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare ou L’Illusion comique de Corneille, une pièce se joue à l’intérieur de la pièce elle-même.
  • Enfin et surtout, la parole joue un rôle fondamental dans une pièce – notamment dans la tragédie classique, très pauvre en didascalies –, au point qu’Antonin Artaud définit le théâtre occidental comme le « théâtre de la parole » : paroles échangées entre les personnages mais aussi paroles adressées au public.

3. Le message au-delà de l’émotion

Par voie de conséquence, les effets produits sur le public par un spectacle théâtral et par un match diffèrent.

  • Le théâtre dépasse généralement la simple dimension de divertissement : le spectateur peut se mettre dans la peau d’un personnage et, par identification, ressentir haine, passion… Pendant le match, le supporter admire le joueur, mais ne s’identifie pas vraiment à lui. Émotions et sentiments suscités sont simples : joie quand l’équipe favorite l’emporte, anxiété et déception dans le cas contraire.
  • Si certaines œuvres – telles les farces avec leurs « marionnettes » humaines destinées à faire rire – ne comportent aucune leçon, la plupart des pièces, les actions des personnages, l’issue de l’intrigue incitent le spectateur à la réflexion et prennent une portée morale : quelle décision aurions-nous prise à la place de Rodrigue en proie au dilemme « laisser un affront impuni » ou « venger [son] honneur » ? ou encore à la place d’Antigone ? Les comédies de Molière, conformément à l’expression latine castigat ridendo mores, apportent un enseignement à leur public.
  • Ainsi la pièce donne une vision du monde et de l’homme. Le match, lui, ne prétend pas donner à réfléchir sur la condition humaine. À part tactique et stratégie, le joueur ne communique pas d’enseignement à son supporter. L’acteur, qui a une position d’intermédiaire entre l’auteur et le public, transmet à travers son personnage une conception de la vie.

III. Des perspectives différentes :
l’illusion et le rapport au réel

Enfin, théâtre et match diffèrent fondamentalement parce que ce sont deux « arts » qui n’ont pas le même rapport au réel.

1. Le rôle de l’illusion

  • Le théâtre est le domaine de l’illusion, du masque, de la double perspective. À la différence du match, où le joueur reste lui-même, l’acteur a une double identité : il est lui-même et le personnage. Elle peut même être triple, lorsque le personnage joue lui-même un rôle : c’est le cas de Toinette dans Le Malade imaginaire, déguisée en médecin.
  • À l’inverse, le spectateur accepte de perdre totalement son identité et, plongé dans le noir, il cesse d’« exister » jusqu’à ce que les lumières se rallument, le spectacle fini.
  • Par un effet d’illusion encore, le temps au théâtre est double : le public qui a passé deux heures dans son fauteuil a suivi les personnages plus d’une journée, parfois plusieurs jours, voire des années : l’action représentée dans Cyrano de Bergerac retrace dix années de la vie de Roxane et de Cyrano. Dans un stade, le temps du spectacle, de l’« intrigue », coïncide avec celui du match.

2. Une pièce de théâtre : la même et pourtant jamais identique

  • Enfin, la pièce préexiste au spectacle et reste toujours identique : même si l’acteur doit créer l’illusion que l’action se déroule pour la première fois sous nos yeux, il dit un texte appris. Même histoire, mêmes mots… Le match, lui, est unique et, une fois joué, il ne se reproduira pas.
  • Néanmoins, une pièce est aussi à chaque fois différente, au gré des mises en scène, des acteurs et même du public. La mise en scène de L’Avare avec Jean Vilar, Harpagon inquiétant et monstrueux, et celle avec Charles Mauclair, Harpagon malin et amusant, composent un Avare totalement différent, tantôt tragédie tantôt pure comédie. La pièce, bien que figée dans son texte et dans son action, fruit de créateurs toujours nouveaux, n’est jamais achevée.
  • Enfin, le théâtre défie la réalité et joue avec elle, l’imitant sans vraiment y adhérer. Le match, lui, est un art de la réalité simple, directement perçue : il y a adéquation entre ce que l’on voit et ce qui est, sans effets trompeurs. Cette différence profonde de nature sépare irrémédiablement la pièce de théâtre et le match.

Conclusion

Ce n’est pas sans raison que Ionesco compare pièce et match, tout en ayant certainement conscience des limites d’une telle analogie. Le côté paradoxal de son affirmation veut attirer l’attention sur les attraits du théâtre, en le faisant bénéficier de la vague de popularité du sport à notre époque. Son affirmation provocatrice amène aussi à réfléchir sur la nature même du théâtre, au fond si différent de tout autre genre ou de tout autre phénomène.