Imaginez la lettre qu’aurait pu adresser Ionesco au metteur en scène du roi se meurt à propos du dénouement

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Année : 2015 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
La mort en scène

France métropolitaine 2015, séries ES-S • Invention

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8

CORRIGE

France métropolitaine • Juin 2015

Séries ES-S • 16 points

Écriture d’invention

> Imaginez la lettre qu’aurait pu adresser Ionesco à un metteur en scène de sa pièce à propos du dénouement.

Dans cette lettre, il explique comment, selon lui, l’actrice doit jouer le rôle de Marguerite et précise les éléments de mise en scène qui accompagnent la mort du roi.

Rédigez cette lettre en vous fondant sur vos expériences personnelles de spectateur et vos lectures.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • Genre du texte à produire : lettre. Respectez-en les caractéristiques (formule d’appel, date et lieu d’écriture, formule finale, marques du dialogue à distance, références à des événements antérieurs, signature de l’expéditeur). Ne signez pas de votre vrai nom, mais « Eugène Ionesco » !
  • Sujet/thème du texte : le « dénouement » du Roi se meurt ; le « rôle de Marguerite », « les éléments de mise en scène ».
  • Forme de discours ou type de texte : « explique » le texte est explicatif ; « selon lui » : il est aussi descriptif et argumentatif : Ionesco défend sa conception de la mise en scène du dénouement.
  • Situation d’énonciation : qui ? « Ionesco » (il utilisera le « je »), à qui ? à un « metteur en scène ». Ce sont deux hommes de théâtre.
  • Niveau de langue : un écrivain dramaturge s’exprime, le niveau de langue sera donc courant ou soutenu.
  • Registre : au choix.
  • « Définition » du texte à produire, à partir de la consigne :

Lettre (genre) dans lequel Ionesco explique / argumente sur (type de texte) la façon de jouer le rôle de Marguerite et la mise en scène du dénouement du Roi se meurt (thème) ? (registre) pour expliquer le personnage de Marguerite et défendre sa conception de la mise en scène de sa pièce ? (buts).

Chercher des idées

Les choix à faire

  • Le metteur en scène : il peut être réel mais toujours contemporain de Ionesco. Inventez son nom ou son prénom.
  • Les registres : Ionesco était assez dirigiste, le registre peut donc être didactique (impératifs, subjonctifs exprimant le conseil, l’exhortation ; présent de vérité générale, expressions comme « il faut, tu dois »…), mais il respecte aussi les formes et concède une certaine liberté au metteur en scène. Lorsqu’il défend sa pièce, il peut être lyrique.

Le fond

  • Des questions concrètes sur les personnages (Marguerite inquiétante Pythie en lien avec l’au-delà ou mère rassurante ?), les éléments de mise en scène (faut-il représenter sur scène ou non les figures et éléments nommés par Marguerite ?), les costumes (un roi dans son costume de roi ? en habit ordinaire pour montrer sa misérable humanité ?), les lumières (crues ? une poursuite centrée sur le Roi ?), les sons (bruits de l’au-delà inquiétants ? musique apaisante ? une fin dans le noir et le silence ?), la gestuelle, etc.
  • La vision que Ionesco a de sa pièce : il doit évoquer sa conception du théâtre ses intentions, ses buts. Il faut donc connaître le théâtre de l’absurde et faire référence à ses principes.
  • Il faut des références précises au texte qui justifient les conseils de mise en scène.

La forme

  • Le type de lettre : lettre personnelle (Ionesco connaît le metteur en scène, le tutoie, etc.) ou plus formelle (il le vouvoie, commence sa lettre par « Monsieur » ou « Madame »).
  • Vocabulaire : le dramaturge maîtrise les mots techniques du théâtre et de la scénographie. Exemples : poursuite, côté cour / côté jardin, jeune premier ; rampe, avant-scène, cintres, parterre ; une mise en abyme ; didascalies…

>Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Extrait d’un devoir possible.

Paris, le 19 juin 1990

Mon cher Raphaël,

J’ai appris avec joie que tu t’apprêtais à mettre en scène mon Roi… Comme tu es jeune, je pense que tu accepteras les suggestions d’un vieil écrivain qui a presque l’âge de Bérenger. Je sais qu’une fois écrite, une pièce n’appartient plus à son créateur : mon Bérenger est bel et bien mort pour moi, il faut que je m’y résolve ; mais d’autres, comme toi, le font vivre… Ce que je vais te suggérer, ce sont des idées notées sur un calepin, je les reproduis sans apprêt, en vrac, comme j’ai l’habitude de le faire, tu le sais pour avoir lu, tu me l’as dit, mes Notes et contrenotes… Je te les reproduis ici sans apprêt, comme un parterre où tu peux glaner quelques… « pâquerettes » ! Je voudrais insister sur la scène qui me tient le plus à cœur, le dénouement. Pas facile mais primordiale pour donner son sens à la pièce. Un roi qui n’est plus roi mais désespérément homme va s’effacer et monter sur le trône de la mort. Le plateau est à l’image de ce dénouement-dénuement progressif. Le roi est habillé comme un malade dans un hôpital. J’ai entendu dire que ton collègue Georges Werler préparait aussi au Théâtre des Nouveautés une mise en scène de mon Roi avec M. Bouquet dans le rôle-titre… et que c’était ce type de costume qu’il projetait pour cette scène finale : ça me plaît assez… Le roi donc peu à peu se dénude. Et cet homme, ou plutôt cet enfant, a un guide, une mère : Marguerite. Coryphée de ce bal fantasmagorique virtuel, elle est en fait le metteur en scène ! Mais comme lui, elle doit savoir rester en retrait « dans un coin du plateau », dirigeant de loin. Son discours n’est pas un morceau de bravoure ; ses mots, prononcés mezza voce, ont un pouvoir de suggestion magique. Son jeu doit souligner le double rôle qu’elle assume en véritable chef d’orchestre : quand elle s’adresse au Roi, elle lui fait face – par moments, elle s’approche de lui, prend son visage dans ses mains, regarde droit dans ses yeux vides ; quand elle chasse les obstacles et leur enjoint de « ne plus exister », elle agite vers leurs ombres un bâton-baguette qui les renvoie dans le néant.

Je prévois ta question : tous ces obstacles qui gênent Bérenger dans sa marche funèbre, faut-il les concrétiser ? Si vraiment tu veux que « broussailles, rats et vipères, loup, vieille femme… » soient présents sur scène, il faudra les animer de mouvements mécaniques lents, comme des marionnettes mues par des fils invisibles : le monde est un théâtre, quelqu’un l’a dit avant moi… À moins que ces obstacles ne soient concrétisés par un seul élément, une sorte de filet qui tombe du ciel, je veux dire des cintres, et se resserre sur Bérenger. Marguerite coupera une à une les mailles de ce filet pour libérer Bérenger… Si tu préfères un plateau nu, soigne alors les lumières. Elles éclaireront la progression vers la mort. Quand Marguerite dit « Il perçoit encore les couleurs », le plateau est inondé de couleurs. Puis vient une lumière blanche qui crée un effet de photo en noir et blanc. Je verrais bien, en fond de scène, la projection de « souvenirs colorés », le roi jeune et fringant avec ses deux épouses encore séduisantes… La main de Marguerite effacera tout cela. Les « obstacles », bêtes et humains, apparaîtraient sous formes d’images sur un écran mais un peu floues, ce serait encore Marguerite qui ferait se dissoudre leurs contours. Et pour mieux traduire ce que ressent Bérenger dans ses derniers moments, la voix de Marguerite serait progressivement modifiée avec des effets d’échos, ouatée, comme si le spectateur entendait ce qu’entend Bérenger dans le brouillard qui peu à peu l’enveloppe comme un linceul.

J’oubliais : la marche vers le trône ! J’imagine quelque chose de spécial : le Roi sur un tapis roulant, marchant lentement dos au public. Une démarche molle, lasse et même triste. Face à lui, trois ou quatre marches qui mènent vers un trône imposant. Pendant toute la scène, le tapis fonctionne, figurant le destin qu’on ne peut arrêter. Quand Marguerite dit « passerelle », le tapis s’arrête. C’est le début de l’ascension vers la mort. Le roi se tourne, il obéit à Marguerite, raidit ses muscles, il se redresse peu à peu. Ce trône serait une sorte de chaise électrique… mais Marguerite l’aurait ostensiblement débranchée. Elle est une demi-déesse, elle a pitié des contingences minables des humains et les soulage du tragique de leur vie. C’est la fin. Le roi tombe sur le trône au moment même où s’éteignent les lumières.

Tu vois, j’ai un peu changé dans mes principes de mise en scène… Mais une pièce doit évoluer avec son temps, s’adapter aux goûts esthétiques de son public. Tu feras de tout mon bavardage ce que tu voudras. Bonne chance ! Tiens-moi au courant.

Amicalement,

Eugène