Annale corrigée Ecriture d'invention Ancien programme

Imaginez la rencontre de Renée et de la Princesse de Clèves

Personnage et passion • Invention

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4

France métropolitaine • Juin 2018

Série L • 16 points

Personnage et passion

Écriture d'invention

Imaginez la rencontre de Renée et de la Princesse de Clèves. Chacune défend sa conception de l'amour. Écrivez, en une cinquantaine de lignes, leur dialogue argumentatif.

Le candidat peut s'appuyer sur les textes du corpus.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Forme : dialogue.

Sujet : « conception de l'amour ».

Type de texte : « défend » « argumentatif ».

Registre : non précisé.

Niveau de langue : celui des paroles de Mme de Clèves et de Renée  soutenu.

« Définition » du texte à produire, à partir de la consigne :

Dialogue (genre/forme) qui argumente sur (type de texte) les relations amoureuses et la vision du monde (thème) pessimiste, (adjectifs) pour confronter deux conceptions de l'amour, de la vie et des valeurs essentielles à respecter (buts)

Chercher des idées

Il s'agit en partie d'une réécriture des propos de Mme de Clèves et de Renée dans les textes du corpus auxquels vous devez être fidèle.

Contraintes de fond

Les personnages :

leur identité : la Princesse de Clèves (texte A)/Renée (texte C). Attention : il ne faut se tromper de personnages !

leurs conceptions (opposées) de la vie, de l'amour et les valeurs qui déterminent leur renoncement à l'amour.

Les thèses/arguments des interlocutrices :

Mme de Clèves : il faut privilégier la vertu, la fidélité, la morale, le « repos » intérieur et fuir les tourments de la passion.

Renée : il faut privilégier l'indépendance et la liberté individuelle et ne pas se soumettre pour vivre pleinement.

Les marques du contexte historique des deux interlocutrices :

Mme de Clèves : morale classique et condamnation des passions ;

Renée : la Belle Époque et la revendication de la liberté pour les femmes.

Contraintes de forme

Un dialogue : veillez à ce que le dialogue « fonctionne » et soit cohérent (enchaînements, questions-réponses, argument-contre-argument, fil conducteur, issue).

Les choix à faire

Le type de dialogue : il peut prendre la forme d'un dialogue de roman ou de théâtre. Respectez les caractéristiques du genre choisi.

Les circonstances spatio-temporelles : comme la rencontre est fictive, vous pouvez choisir librement un temps et un lieu (un salon ? un parc ? une réception ? dans un lieu fictif ?)

Le registre : pathétique ? élégiaque (pour Mme de Clèves) ? lyrique ?

Corrigé

Au Panthéon des grandes amoureuses. Arrivent Yseult, Chimène et la Princesse de Clèves. On vient d'annoncer l'arrivée prochaine d'une nouvelle venue, Renée Néré. Les trois héroïnes s'entendent pour que la Princesse de Clèves la reçoive. Yseult et Chimène se retirent. Renée entre, hésitante.

La Princesse. – Entrez, je vous en prie, vous êtes ici chez vous.

Renée, regardant autour d'elle. – Chez moi ? Cela n'y ressemble guère. D'ailleurs, auriez-vous l'amabilité de me dire où je suis ?

La Princesse. – Je devrais plutôt dire que vous êtes parmi vos consœurs : comme nous, vous avez connu l'amour et vous en avez souffert. Voilà pourquoi vous êtes ici ; et je suis là pour vous souhaiter la bienvenue.

Renée, dubitative et curieuse. – Pourquoi vous ?

La Princesse, avec une douce mélancolie. – Il semble que nous ayons un point commun.

Renée, plus dubitative encore. – J'ai du mal à concevoir ce que peuvent avoir de commun l'humble comédienne que je suis et l'aristocrate distinguée que vous semblez être.

La Princesse. – Je vous le disais tantôt : vous avez aimé et vous en avez souffert, tout d'abord. Mais on m'a dit que vous avez également repoussé celui que vous aimiez. J'ignore les détails, bien sûr… Toujours est-il que vous avez renoncé à un bel amour.

Renée. – Un bel amour ? Ne peut-il être que beau, à vos yeux ?

La Princesse. – Croyez-vous que le véritable ne le soit point ?

Renée. – Le vôtre ne fut, semble-t-il, pas assez beau pour vous empêcher d'y renoncer.

La Princesse. – Il en est que la satisfaction peut souiller. Une femme qui veut à tout prix couronner un doux penchant n'est assurément pas une parfaite amante.

Renée. – Je ne vous comprends pas. Qu'y a-t-il de honteux à satisfaire un amour, s'il est beau ?

La Princesse. – Peut-être ai-je parlé trop vite. Je ne dirais pas que j'ai renoncé à un bel amour. Plus exactement, mon amour fut beau parce que j'y ai renoncé.

Renée. – Était-ce de l'amour ?

La Princesse, avec une douceur douloureuse. – Je le crois et vous prie de le croire. Il m'aimait, je l'aimais ; mon mari en est mort. Couronner mon amour, c'était couronner un crime.

Renée. – Mais qu'y pouviez-vous ? Vous étiez innocente.

La Princesse, en souriant. – « Ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente »1, plutôt, ne croyez-vous pas ? (En soupirant légèrement) Je suis morte sans lui, digne d'être pleurée ; j'eusse été avec lui bientôt déshonorée. Et quel amour peut résister longtemps au déshonneur ? Je ne crois pas avoir vraiment renoncé à l'amour, je l'ai choisi tel qu'il doit être : éternel, fût-il douloureux.

Renée. – Et le fut-il ? Éternel, j'entends.

La Princesse. – Au moins pour l'un des deux.

Renée. – Il fut donc infidèle… Je m'en doutais. J'ai donc bien fait.

La Princesse – Bien fait ?

Renée – De renoncer. (Bref silence ; regard interrogateur de la Princesse.) Vous avez choisi un amour éternel et douloureux ; véritable et beau, car pur. Mais à quoi bon, s'il ne fut pas partagé jusqu'au bout ? Il ne fut qu'un vain fantôme.

La Princesse. – Vous me donnez donc tort ?

Renée. – Je ne saurais vous donner tort d'avoir choisi entre une belle passion et un cruel et décevant mirage. Vous avez repoussé votre amant, il vous a été infidèle ; l'eussiez-vous retenu, fût-il resté ? Je ne le crois pas. Oui, votre passion fut belle, Madame, mais ce fut une passion, et non un amour. Cette communion qu'on nous promet à toutes, qu'on a promise à vous comme à moi, cet éternel et parfait accord de l'âme n'est qu'une chimère. Un amant donne moins qu'il ne prend. Parle-t-il de partager votre vie ? C'est pour ne point avoir à parler de la sienne. (Bref silence.) Vous allez me dire que je me fais une piètre opinion de l'amour.

La Princesse. – Je crois au contraire que vous vous en faites une très haute.

Renée. – J'ai fui l'amour comme on fuit une prison, Madame. Vagabonde traînant avec ma solitude un déchirant souvenir, certes, mais libre, oui, libre enfin ! Pauvresse, peut-être, mais si fièrement orgueilleuse d'avoir eu le courage de me rendre aux merveilles de la terre et à la féerie du printemps, pour moi seule… Peut-être est-ce parce que les humbles amours des comédiennes ne sont pas de même nature que celles des grandes princesses.

La Princesse. – Vous vous feriez tort de penser une telle chose ; d'ailleurs, l'endroit où vous allez désormais séjourner ne fait guère de différence entre l'une et l'autre, vous le verrez bientôt.

Renée. – J'ai quelque difficulté à le croire.

La Princesse, souriant légèrement. – Alors je vais laisser la parole à l'une de nos consœurs qui vous en persuadera mieux. Venez, je vais vous présenter à Marguerite.

Renée. – Marguerite ?

La Princesse, souriant de façon plus prononcée. – Tenez, la voilà, elle arrive : elle porte toujours ses camélias2.

1. Citation extraite de la préface de Racine, contemporain de Mme de Clèves, à sa tragédie Phèdre.

2. Allusion à Marguerite Gautier, personnage principal du roman de Dumas La Dame aux camélias (1848), courtisane qui a accepté de renoncer à son amant Armand et en meurt.

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