Imaginez le dialogue entre un partisan et un adversaire de la publication du Voyage au bout de la nuit

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Écriture d'invention | Année : 2015 | Académie : Nouvelle-Calédonie

 

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Nouvelle-Calédonie • Novembre 2015

Séries ES, S • 16 points

Situations difficiles pour réfléchir

Écriture d’invention

En 1932, les éditions Gallimard hésitent à publier Le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Les membres du comité de lecture se réunissent pour échanger leurs points de vue et prendre une décision. Imaginez le dialogue entre un partisan et un adversaire de la publication de ce roman.

Les candidats peuvent s’appuyer sur le document C du sujet sur le corpus.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Genre : « dialogue » (de théâtre ou inséré dans un récit). Respectez-en les caractéristiques formelles : guillemets, alternance de prises de parole.

Sujet du dialogue : la publication du Voyage au bout de la nuit de Céline.

Type de texte : « échanger leur point de vue », « prendre une décision ». Le texte est argumentatif, c’est une délibération. « partisan/adversaire » : les interlocuteurs ont des points de vue opposés. L’un soutient la thèse : « Gallimard doit publier le roman ». L’autre thèse est : « Il ne faut pas éditer ce roman ».

Situation d’énonciation : Qui ? à qui ? des « membres du comité de lecture » entre eux.

Niveau de langue : correct, voire soutenu (ce sont des gens cultivés qui parlent). L’expression doit avoir la vivacité de l’oral, mais sans familiarité.

Le registre ne vous est pas indiqué.

« Définition » du texte à produire, à partir de la consigne :

Dialogue (genre), qui argumente sur (type de texte) la publication du roman de Céline (thème), ? (registre), vivant, documenté (adjectifs), pour souligner les défauts et les qualités de ce roman et exposer deux conceptions différentes du roman en général (buts).

Chercher des idées

Peu de choix à faire

Le registre : les interlocuteurs sont en désaccord, le dialogue peut donc être polémique. Leur enthousiasme peut rendre leurs propos par moments lyriques.

Le fond : thèses et arguments

Il faut trouver des arguments qui louent ce roman et soutiennent la conception du roman en général qui s’en dégage ; d’autres qui le blâment (défauts, côtés pernicieux) et, par généralisation, proposent une autre conception du roman.

Le dialogue/délibération doit déboucher sur une « décision ».

Quelques arguments contre/pour…

Thèse 1 : On doit publier ce roman parce que ce roman aborde des questions de fond de la condition humaine ; qu’il est en prise directe avec l’actualité (guerre, colonialisme, industrialisation…) ; qu’il est écrit dans une langue nouvelle, travaillée et surprenante.

Thèse 2 : On ne doit pas publier parce que ce roman est trop noir, pessimiste ; qu’il met en cause l’humanité entière, et par conséquent les lecteurs ; qu’il malmène la langue, souvent incorrecte et artificielle.

La forme, l’écriture : le naturel d’une conversation

Le dialogue doit « fonctionner », c’est-à-dire suivre un fil conducteur.

Vous devez « habiller » les arguments avec le ton naturel d’une conversation sans suivre le « plan » rigoureux d’une dissertation, composer une succession de répliques dynamiques.

Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Info

Céline est le pseudonyme de Louis-Ferdinand Destouches. Le fondateur des éditions Gallimard s’appelait Gaston.

Raphaël – Qu’avez-vous pensé du manuscrit de M. Destouches, Voyage au bout de la nuit ?

GastonVoyage au bout de nulle part ! Je suis contre sa publication ! Cet… ouvrage (peut-on parler de roman ?) ne correspond pas à ce qu’il convient de publier chez nous.

Raphaël – Que lui reprochez-vous ?

Gaston – De procéder à une caricature sans finesse. Un exemple ? La scène de la visite médicale chez Ford : tout est déprimant, suintant de violence et de bêtise.

Raphaël – La tonalité est un peu noire, j’en conviens… Mais c’est un parti pris, un choix d’écriture. Vous trouvez que le monde actuel prête à l’optimisme ? Bardamu a connu la guerre, « cet abattoir international en folie », fléau encore proche de nous… M. Destouches pressent les catastrophes modernes, il en témoigne de façon neuve, provocatrice. Il réveille notre conscience, nous fait réfléchir autrement.

Gaston – Tout est tellement exagéré ! Si je veux lire une attaque contre notre humanité coupable de tant de vices, je préfère un essai pour une réflexion de qualité, ou n’importe quelle feuille de choux à sensations pour avoir du sensationnel. Pas un roman ! On a l’impression de lire ici un réquisitoire ! Avec un auteur qui va aussi loin, le lecteur va sentir qu’il est englobé dans la critique faite de l’humanité en général. Ce M. Destouches est un « anti-tout », comme il se définit lui-même : anti-patrie, anti-progrès, anti-société !

Raphaël – L’auteur n’est pas tendre pour l’humanité… Mais si le roman avait pour seul but de flatter notre ego, que serait la littérature ? Croyez-vous que le Pascal qui écrit dans ses Pensées que « Le cœur de l’homme est creux et plein d’ordures » continuerait à être admiré si nous n’acceptions pas la critique ? M. Destouches veut démasquer l’idéalisme mièvre et mensonger des romans à l’eau de rose (« La vie n’est qu’un délire tout bouffi de mensonges », dit Bardamu…), il cherche de la « vérité ». Une telle ambition ne peut être un obstacle à la publication.

Gaston – Le style ne vous heurte pas ?

Raphaël – Je le trouve très cohérent et travaillé.

Gaston – Vous plaisantez ! Il est constamment fautif ! Prenez ce fameux passage chez Ford : « Vous êtes bien mal foutu, qu’a constaté l’infirmier en me regardant d’abord, mais ça fait rien. » Quelle grammaire ! M. Destouches se livre à un mélange artificiel de langue parlée quasi argotique, pleine d’incorrections, et de termes soutenus… une vraie cacophonie ! Il prétend qu’« il s’agit d’une manière de symphonie littéraire, émotive plutôt que d’un véritable roman »… Quel galimatias !

Raphaël – L’effet sur moi est exactement l’inverse. L’emploi de termes soutenus témoigne de l’éducation que Bardamu est censé avoir reçue. Et la grammaire – orale, mais pas véritablement incorrecte – restitue une façon de penser très énergique, qui dynamise le roman. On ne s’ennuie pas en lisant ! M. Destouches a réussi à créer un langage propre au personnage, très particulier, original, donc dérangeant.

Gaston – Un autre point qui me chiffonne dans l’ouvrage : sa lourdeur. Il regorge d’accumulations, de rythmes binaires, et j’en passe. Et ces points de suspension partout, comme si M. Destouches s’essoufflait à chaque coin de phrase ! On dirait qu’il veut exhiber la « littérarité » de son texte, comme s’il n’était pas sûr de sa qualité.

Raphaël – Être écrivain, c’est cela ! Si je veux du naturel, j’ai assez de la réalité.

Gaston – Pour moi, le summum de l’art c’est de maîtriser à tel point son expression qu’on n’en voie plus les ficelles.

Raphaël – Les figures de style, pour un écrivain, ce sont des « armes », comme les couleurs sont celles du peintre !

Gaston – Nous ne serons jamais d’accord. Publions M. Destouches et laissons le public trancher. Mais il va falloir élaguer !

Raphaël – M. Destouches a bien spécifié qu’il refusait que l’on touche une « syllabe du texte ».

Info

Denoël fut l’éditeur du roman de Céline.

Les Loups, roman aujourd’hui oublié, a obtenu le Goncourt en 1932 à la surprise générale ; Céline était pourtant le grand favori.

Gaston – Hé bien, il ira porter ailleurs son manuscrit ! Je suis sûr que Denoël sera trop content de le publier ! Je suis convaincu que Les Loups de Mazeline dont nous discuterons demain aura plus de succès.

Raphaël – Ce « pavé » indigeste ! Ce faux Balzac qui sent le déjà-vu à plein nez ! Je suis prêt à parier que Voyage au bout de la nuit recevra un excellent accueil en librairie.

Gaston – Je prends le pari, mais… pas le risque ! Bien, la séance est donc enfin levée.