Imaginez les pensées de Sisyphe au moment où il redescend la pente (L)

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - L'écriture d'invention
Type : Écriture d'invention | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Réflexion sur la mort
 
 

Réflexion sur la mort • Invention

fra1_1309_07_11C

Question de l’Homme

48

CORRIGE

 

France métropolitaine • Septembre 2013

Série L • 16 points

Écriture d’invention

> « C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse », dit Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe (texte D). Imaginez, à la suite de cette phrase, les pensées de Sisyphe au moment où il redescend la pente et s’apprête à la gravir de nouveau, en poussant le rocher.

Votre texte pourra prendre la forme d’un monologue à la première personne ou restituera les réflexions du personnage à la troisième personne.

Comprendre le sujet

  • Sujet / thème : « pensées de Sisyphe ».
  • Genre : extrait de roman ? de théâtre ? C’est un monologue intérieur.
  • Type de texte : à la fois descriptif et argumentatif.
  • Registre : non précisé. Mais le texte de Camus et son thème suggèrent le registre tragique.
  • Situation d’énonciation : qui parle ? Sisyphe à lui-même. Quand ? « au moment où il redescend la pente… »
  • Niveau de langue : courant ou soutenu. C’est un personnage de la mythologie qui s’exprime.
  • « Définition » du texte à produire à partir de la consigne.
 

Monologue intérieur (genre) de Sisyphe (situation d’énonciation) qui réfléchit (type de texte) sur sa condition et sur son châtiment, sur la condition de l’homme en général (thème), lyrique, tragique (registre), pour méditer sur son sort, pour exprimer ses sentiments (buts).

Chercher des idées

Le fond

  • Sisyphe peut réfléchir sur son sort, son châtiment, les dieux, l’homme…
  • Tirez parti de vos connaissances de la mythologie grecque ; évoquez d’autres grands damnés (Prométhée, les Danaïdes, Tantale, Ixion…).

La forme, les choix d’écriture

  • La situation d’énonciation : choisissez la 1re (discours direct) ou la 3e personne (discours indirect libre). Respectez les caractéristiques formelles qu’entraîne votre choix (temps des verbes, indices personnels…).
  • L’état d’esprit de Sisyphe : il peut être résigné, « révolté », fier de sa prise de conscience…
  • Le registre : lyrique, élégiaque ou tragique. À partir de chacun de vos choix, récapitulez précisément les faits d’écriture qui leur correspondent.

>Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé
 

Info

Le Cocyte, dans la mythologie grecque, est le fleuve des Enfers qu’alimentent les larmes des damnés. Tantale fait partie des « grands damnés », condamné qu’il est à passer l’éternité dans le fleuve des Enfers, le Tartare, sans manger ni boire.

Me voici arrivé en haut ; la pierre vacille, doucement mais fermement. Quel chemin va-t-elle prendre, maintenant qu’elle va descendre comme elle le fait toujours ? Va-t-elle tracer une piste droite, ou large et courbe ? Sursautera-t-elle sur quelque caillou qui se sera trouvé là par hasard ?

Je peux influer sur sa trajectoire, lui donner une direction et pendant ces quelques secondes, je suis le maître. L’enverrai-je du côté du Cocyte, ou la ferai-je rouler en direction de Tantale ? Voilà longtemps que je ne l’ai pas salué… Oui, excellente idée, allons voir Tantale (Il donne une légère impulsion au rocher.) Le malheureux, trop faible, lui, pour avoir conscience de sa condition : la faim et la soif lui dévorent le cerveau. Il a perdu toute conscience et toute dignité…

La pierre dévale la colline résolument. Il est temps pour moi de la suivre, comme toujours. Je suis son sillage, que j’ai choisi moi-même, la seule décision qui soit en mon pouvoir dans ces tréfonds du sombre Tartare. Mon instant de domination aura été bref, hélas ! Une seconde pour des heures d’effort, de muscles bandés, de souffle court et d’os prêts à craquer sous le poids de la pierre. Tout en moi pourrait se rompre, mais rien ne cède, non, rien ! Il faut souffrir, mais il ne faut pas que tout s’arrête. Cet engourdissement de mes mains à vif, ces crampes qui enferrent mon corps et ces bleus qui parsèment mes membres ne me consument pas tout entier. Mon châtiment n’est pas fait de douleur exquise : je la laisse à Ixion.

 

Info

Ixion est un grand damné devenu fou, précipité dans le Tartare, enchaîné avec des serpents à une roue enflammée et ailée, qui tourne éternellement.

Mon sort est plus raffiné, et tout comme ma souffrance, mon effort est circonscrit et connaît quelques moments de répit. Minimes, certes : une seule heure de repos. Mais quoi, les dieux veulent que je sache qu’ils peuvent me faire réduire en poudre par ce rocher que je m’évertue à pousser en haut de la colline. Ils veulent que j’aie conscience de ma faiblesse : ils me laissent donc le temps de prendre conscience. La conscience de mon crime ? Oh, elle les intéresse peu : ce n’est pas tant la justice qu’ils recherchent… Non, ce qu’ils veulent, c’est me faire sentir à quel point je leur suis inférieur… Mais pensent-ils vraiment que je l’ignorais ? Pourquoi croient-ils que je les ai défiés tant de fois ? Si tout avait été gagné d’avance, si j’avais su que j’avais un espoir, aurais-je agi ainsi ? Sans enjeu, pourquoi vivre ? Ils doivent bien s’ennuyer, ces dieux, sur leur Olympe, à écraser les mortels pour leur montrer à quel point ils sont forts. Mais, moi, je suis supérieur à mon destin, et même à eux, parce que je connais mon destin. Mon impuissance et ma révolte sont ma force et ils ne sauraient me les enlever.

Ils m’ont laissé cette heure de repos pour que je sois écrasé, non pas par mon rocher, mais par le poids de cette conscience qu’ils m’ont offerte. Le poids de mes crimes, de mon orgueil, de ma démesure. Mais il vaut mieux être écrasé par cela que par leur ennui et leur autosatisfaction. Je ne puis peut-être pas grand-chose, et sans doute le petit pouvoir que j’ai sur mon rocher n’est-il qu’une illusion, mais je sais, moi, ce que je vaux et ce que je peux.

Ah, te voilà, mon rocher ! Tu reprends tes droits, maintenant, après que je t’ai dominé un court instant… Finalement, je n’aurai pas vu Tantale… Il faut dire qu’il est toujours à courir derrière son point d’eau et ses arbres, comme moi à pousser mon rocher. À chacun sa peine… À quoi bon vouloir partager son destin avec autrui ? Chaque homme est seul face à sa destinée, on ne peut la partager, il faut assumer sa propre absurdité… Allons, à l’ouvrage à présent ! Du moins j’existe !