Imaginez un débat contradictoire sur l'intérêt des réécritures

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : L'écriture d'invention - Les réécritures
Type : Écriture d'invention | Année : 2012 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
« Inventer, c’est se ressouvenir »
 
 

« Inventer, c’est se ressouvenir »

Corrigé

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Objets d’étude L

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Sujet inédit

Série L • 16 points

Écriture d’invention

> Vous imaginerez un débat dans lequel l’un des interlocuteurs estime que les réécritures (reprises, parodies, pastiches, transpositions) sont un jeu de massacre, tandis que l’autre défend la liberté absolue vis-à-vis des œuvres. Vous pourrez élargir le débat à d’autres formes artistiques.

Comprendre le sujet

Faites la « définition » du texte à produire pour cerner les contraintes.

Dialogue (genre) argumentatif (type de texte) sur les réécritures (thème), pour : 1. montrer l’intérêt des réécritures ; 2. montrer le côté iconoclaste des réécritures (buts).

Chercher des idées

  • L’identité de ceux qui parlent : le sujet ne précise pas l’identité des interlocuteurs. Vous avez donc le choix (élèves, adultes, écrivains…).
  • Les circonstances du dialogue : vous devez les imaginer, donner un cadre spatiotemporal au débat. Elles pourront apparaître comme des didascalies (forme théâtrale) ou seront précisées par un narrateur.
  • Le registre du texte : il dépendra des rapports entre les interlocuteurs mais, comme il s’agit d’un dialogue où deux conceptions opposées ­s’affrontent, il pourra être polémique.

Quelques pistes

Inspirez-vous des idées et des exemples proposés dans le sujet n° 49.

  • « Réécrire, c’est iconoclaste et stérile » (détracteur) car :
  • c’est usurper la pensée d’autrui (notion de propriété intellectuelle) ;
  • il faut être respectueux de ses prédécesseurs (pastiche et parodie) ;
  • ce n’est pas faire œuvre originale ;
  • il faut inventer, trouver de nouvelles voies et formes d’écriture.
  • « Un écrivain peut à sa guise réécrire » (défenseur) car :
  • il est en réalité impossible d’inventer, tout a déjà été dit ;
  • la réécriture peut être un hommage à ses modèles ;
  • la réécriture suppose toujours un écart entre le modèle et la création : c’est cet écart qui fait la valeur d’une œuvre.

La forme, l’écriture

  • Vous ne devez pas composer votre texte comme un essai ou une dissertation. « Habillez » vos arguments comme dans une intervention orale, avec le naturel de la conversation.
  • Vous ne devez pas employer un vocabulaire trop technique que les interlocuteurs ne sont pas censés manier dans la vie de tous les jours.

>Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

>Le dialogue, les réécritures : voir lexique des notions.

Corrigé

Alors que la lune s’élève au-dessus du Sacré-Cœur, un grand calme recouvre Paris. Deux jeunes amants se faufilent dans le quartier des artistes, où sont exposées, sur des chevalets presque à perte de vue, des toiles d’artistes inconnus qui représentent toutes la même scène : un magnifique magnolia qui veille sur Montmartre. Lucas traîne derrière, dévorant du regard ces tableaux qui lui semblent exceptionnels. Comme il les envie, ces artistes !

– Ne traîne pas, lui lance Clara. Ce ne sont que des copies ! Allons plutôt visiter le Louvre, si tu veux voir de vraies peintures… de l’art, quoi !

– De l’art ? Mais ces tableaux, même si ce ne sont pas des œuvres de maîtres, c’est de l’art !

– Tu appelles cela de l’art ? Ouvre les yeux : il n’y a aucune originalité là-dedans ! Allez, viens !

Lucas s’éloigne à regret… quand quelques vers lui reviennent à l’esprit… Il murmure : « Sois soumis, mon chagrin, puis dans ton coin sois sourd/ Tu la voulais la nuit, la voilà, la voici… »

Clara, après un moment de réflexion, lance, toute fière de ses « références » :

– Bien sûr ! Baudelaire ! Mais tu as la mémoire qui flanche… ou alors tu brodes… « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille !/ Tu réclamais le Soir ; il descend, le voici… » Rendons à Baudelaire ce qui est à Baudelaire !…

– Ce n’est pas du Baudelaire que je récite : c’est du Perec ! C’est un sonnet de son recueil La Disparition !

– Tu blagues ? C’est une honte ! C’est du vol, du plagiat, du massacre ! Ce sonnet appartient à Baudelaire, et à lui seul ! C’est lui qui en a inventé la forme, le rythme, les images… Tu sais « les défuntes Années […] en robes surannées… » Ton Perec, il ne s’est pas fatigué : il a repris la même tournure de phrase, le même rythme ; il s’est contenté de « coller » des synonymes, et encore moins poétiques ! Franchement, chagrin, ça rend moins bien que Douleur ; ça fait banal, petit ennui de rien du tout, quoi ! Tandis que Douleur, c’est féminin, et ça laisse planer l’ambiguïté : douleur physique ? morale ? les deux ? C’est plein de mystère ! Ton Perec, il fait du « copié-collé ». Il ne vaut pas plus qu’un élève qui va chercher son corrigé sur Internet et veut faire croire que c’est de lui… Le professeur a bien raison de « coller » un zéro à la copie, tu en conviens ?

– Enfin… oui, mais ce n’est pas pareil. Une dissertation, ce n’est pas de l’art ! Alors, pour toi, Perec n’est pas un artiste ?

– Non, en tout cas, pas dans ce sonnet ! Tu dirais que je suis une artiste, si j’écrivais : « Vous jouiez ? Hé bien, marchez maintenant ! » ou « Maître Rossignol, sur un buisson assis… » ?

– Ne va pas trop loin non plus ! Perec ne se contente pas de changer certains mots : il réalise le tour de force d’écrire un poème sans e. Et ça, c’est nouveau ! Baudelaire n’y avait pas pensé ! Queneau travaille dans la même voie quand il transforme « La Cigale et la Fourmi » en « La Cimaise et la Fraction ». Pour eux, la réécriture n’est pas du massacre, mais une expérience artistique, un laboratoire qui leur permet d’explorer l’art littéraire en remaniant un texte qu’ils admirent. On ne copie pas ce que l’on méprise.

– Alors, écrire, c’est de la science, un peu comme des SVT ! mais pas de la littérature ! L’art, c’est une création, pas de la manipulation ! Il faut inventer, se démarquer, innover ! Il ne s’agit pas de disséquer un texte et de le manipuler.

– Pas d’accord ! Je ne suis pas le seul à le dire. Bien d’autres l’ont dit mieux que moi. Tiens, Aragon avoue que « Tout le monde imite », lui y compris ; Nerval que « Inventer, c’est se ressouvenir », Malraux que « Tout art ­commence par le pastiche ». J’ai tous les grands écrivains de mon côté !

– Oh ! arrête de faire le pédant avec tes citations ! Tu ferais mieux de penser par toi-même !

– Je peux continuer, tu sais… Tiens, La Fontaine lui-même revendique ses emprunts aux fabulistes Ésope et Phèdre, mais il avertit ses lecteurs : « Mon imitation n’est pas un esclavage. » Pascal ne se défend pas d’emprunter à Montaigne, mais il précise que son imitation est aussi une émulation : « Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle ; quand on joue à la paume [ancêtre du tennis], c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux. »

– Arrête ! Tu cites trop ! Moi, je crois que l’essentiel, c’est l’inspiration. Tu sais, les Anciens la représentaient sous la forme des Muses, des êtres qui ont quelque chose de divin. Pour eux, le vrai artiste, c’est celui qui est habité par les dieux et pas par des références.

– Mais tout a déjà été dit, et l’inspiration d’un romancier, par exemple, lui vient surtout des œuvres antérieures, de ses lectures ; dans chaque écrit, tu peux retrouver l’influence ou les traces des autres artistes. Écrire, c’est utiliser l’ancien pour innover. Les humanistes appelaient ça « l’innutrition », et non pas « plagiat » ; ils ne trouvaient pas cela déshonorant, au contraire !

– Voilà que tu me parles de digestion à propos de littérature, maintenant ! Soyons sérieux ! On n’a pas le droit de voler l’œuvre d’autrui. D’ailleurs, c’est pour ça que l’on a créé le copyright, les « droits d’auteur » : c’est bien la preuve que c’est du vol ! La propriété intellectuelle, tu connais ?

– Je veux bien : il y a des limites à la réécriture ! Il ne faut pas en abuser. Mais, excuse-moi, je vais encore citer : Robert Escarpit dit qu’est littérature tout ce qui a une « aptitude à la trahison ».

– Là, c’est toi qui te discrédites : le mot « trahison » n’est pas très glorieux. C’est à vous dégoûter de la littérature ! Je ne vois pas pourquoi j’ai choisi L !

– Mais non, je dis seulement qu’il n’est pas grave d’emprunter si on y ajoute sa propre touche. Regarde, Picasso a commencé à dessiner très académiquement, puis il s’est détaché de ses modèles ; pareil pour Rimbaud : certains de ses poèmes, on dirait du Hugo.

– Ah bon ?

– Oui, je t’assure. Lis « Les Étrennes des orphelins » et fais l’expérience ! Demande, même à un professeur de français, de qui est ce poème ; il peut se tromper : « Et là, – c’est comme un nid sans plumes, sans chaleur,/ Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;/ Un nid que doit avoir glacé la bise amère…/ Votre cœur l’a compris : – ces enfants sont sans mère./ Plus de mère au logis ! – et le père est bien loin !…./ – Une vieille servante, alors, en a pris soin./ Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;/ Orphelins de quatre ans, voilà qu’en leur pensée/ S’éveille, par degrés, un souvenir riant… »

– Tu connais tout ça par cœur ?

– Oui, parce que c’est beau ! Et on dirait vraiment du Hugo, tu sais, son poème « Les Pauvres Gens »…

– Oui, mais ce n’est pas parodique… Ce que je déteste dans la parodie, c’est l’irrespect dont elle témoigne. Il faut être bien présomptueux pour se permettre de se moquer d’un chef-d’œuvre ! Ces « À la manière de… » ne sont que des moqueries honteuses.

Au beau milieu de leur promenade, Clara pousse un cri : elle vient d’apercevoir une publicité pour les poupées Barbie.

– Regarde cette horreur ! Le beau tableau de Rembrandt, La Petite Fille à la perle, sauvagement transformé en icône pour l’anniversaire de Barbie ! Voilà le résultat des parodies : vouer un objet d’art à la dérision et l’utiliser comme moyen publicitaire. Cautionner un vulgaire commerce par un chef-d’œuvre, ce n’est pas le but de l’art.

– Là, je te suis. Mais, si elle n’est pas poussée à l’extrême, la réécriture a le mérite de perpétuer la tradition tout en innovant. Le mythe de Médée, par exemple, a servi de base à de multiples réécritures qui en gardent la mémoire. Et puis, réécrire ne signifie pas copier point par point ; une réécriture comporte une part de nouveauté, qui donne au texte une tout autre dimension. Anouilh, par exemple, réécrit « La Cigale et la Fourmi » : hé bien, il en fait une critique de notre société de consommation, et la fable devient de la littérature engagée.

Chemin faisant, les deux promeneurs se retrouvent au Louvre, dans la salle des peintres italiens où s’alignent les Vierge à l’Enfant de Botticelli, de Titien et d’autres moins connus…

– Elles sont plus belles les unes que les autres ! s’exclame Clara.

– Hé bien, tu vois, tu as la même réaction que moi devant les peintures du magnolia à Montmartre.

– Oui, mais tu ne peux pas comparer : c’est quand même du plus grand art !

– Bon, c’est un peu vrai ! Disons qu’une réécriture n’est intéressante que si le modèle est un chef-d’œuvre.