Interprète-t-on à défaut de connaître ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : La vérité - L'interprétation
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Interprète-t-on à défaut de connaître ?

L’interprétation

Corrigé

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La raison et le réel

phiT_1306_07_01C

France métropolitaine • Juin 2013

dissertation • Série ES

Définir les termes du sujet

Interprétation

  • Ce terme signifie « l’action d’expliquer, de donner une signification claire à une chose obscure. » Ce serait donc analyser et déchiffrer. L’interprétation est un procédé consistant à dire ce qui est déjà dit, mais par d’autres moyens, afin de le rendre plus compréhensible.
  • Interpréter implique la présence d’un sens que l’on cherche à rendre manifeste. Comment s’assurer que ce dévoilement est correct ? Peut-on distinguer la restitution du sens de son invention ? Que connaissons-nous par le biais d’une interprétation ?

Connaître

Ce terme est souvent employé comme synonyme de « savoir ». Il désigne, plus précisément, un processus alors que « savoir » est un résultat. « Connaître » est une activité qui demande que l’on suive des méthodes et que l’on effectue des opérations. Des erreurs ou des illusions sont à déjouer. Il faut également s’intéresser aux objets de la connaissance.

Dégager la problématique et construire un plan

  • Cette question invite à problématiser un lieu commun qui fait de l’interprétation un acte subjectif, incapable de faire connaître son sujet. Faut-il se résoudre à ne voir dans l’interprétation qu’une pensée d’opinion ? La problématique est à dégager en cherchant la spécificité de l’interprétation par rapport à deux pôles. D’un côté, le domaine des conclusions nécessaires, de l’autre, un ensemble d’affirmations qui varient selon les humeurs ou les intérêts de ceux qui les profèrent. Y a-t-il une rigueur propre de l’interprétation qui autorise à en faire une connaissance ?
  • On commencera par préciser le sens d’interpréter par rapport à démontrer. Puis nous verrons la particularité des objets de l’interprétation et nous en donnerons, pour finir, un concept.

Éviter les pièges

Il ne faut pas multiplier les exemples en pensant que ce procédé tiendra lieu d’analyse. Ce thème demande des connaissances, des méthodes et des concepts impliqués par des techniques interprétatives.

Corrigé

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Introduction

Le sens commun affirme volontiers qu’une interprétation est nécessairement subjective, c’est-à-dire propre à celui qui l’émet, sans qu’il puisse prétendre l’imposer aux autres. Notre réaction face aux œuvres d’art en est un bon exemple. Chacun donne son avis sur le sens de ce qu’il voit et tout le monde admet que ce jugement n’a pas de valeur objective. L’interprétation apparaît ainsi comme une opinion. On interpréterait à défaut de pouvoir connaître et la connaissance ne serait possible que là où des vérités peuvent être établies par des démonstrations ou des expérimentations scientifiques.

A-t-on raison cependant d’établir cette hiérarchie ? Interpréter est-il un acte purement subjectif, une affaire de goûts et de couleurs où il suffit de donner son avis ? Une grande interprétation musicale ou théâtrale ne nous fait-elle pas connaître quelque chose de l’œuvre ?

1. Interprétation et démonstration

A. La démonstration

La notion d’interprétation renvoie d’abord à l’idée d’explication. Expliquer signifie étymologiquement « développer ». Cette opération fait voir comment des effets ou des propriétés dépendent nécessairement de certaines causes. Or ceci définit la démonstration.

La démonstration est un enchaînement de propositions qui se déploie par déductions à partir d’hypothèses tenues pour assurées. Ce mouvement aboutit à une et une seule conclusion dont la vérité ou la fausseté peuvent être connues par le fait que le contraire implique contradiction. Ce point sous-entend que la démonstration est régie par le principe d’identitéou de contradiction.

B. La pluralité des sens

Dans une démonstration, la conclusion doit être univoque. Aristote estime que la démonstration ne concerne que les propositions. Ce sont des énoncés susceptibles d’être jugés vrais ou faux car ils affirment ou nient quelque chose de quelque chose. Or, certaines réalités ne sont pas de cet ordre. Un texte littéraire, une partition de musique, une pièce de théâtre ne reçoivent pas qu’un seul sens et celui qui est donné n’exclut pas les autres. Le rêve fait aussi partie de cet ensemble. Ne le traite-t-on pas comme une langue à déchiffrer ? Il semble que nous soyons obligés de reconnaître la pluralité et la diversité des sens quand la démonstration ne tolère que l’unité et l’identité. La logique de l’interprétation n’obéit pas au principe de contradiction.

[Transition] Ceci nous amène à nous demander ce que signifie connaître.

2. Approfondissement critique

A. Quels objets pour quelle connaissance ?

Certains considèrent que l’on ne connaît véritablement que ce qui n’est pas susceptible de changer. Platon parle de réalités intelligibles et éternelles, comme les vérités mathématiques, qu’il s’agit de découvrir par un bon usage de la raison. Le monde sensible ne donnerait lieu qu’à des jugements d’opinion, toujours partiels et souvent faux. L’allégorie de la Caverne représente le parcours par lequel on s’élève par étapes de l’illusion au savoir. Connaître c’est saisir par la raison seule l’Idée de ce dont nous parlons généralement de façon confuse. Cette thèse peut-elle être infléchie ?

L’interprétation est d’abord liée à la compréhension des textes sacrés. Pascal parle des « figures » qui sont des symboles à déchiffrer. L’interprétation opère dans un univers énigmatique où ce qui se montre est une apparence à décoder. C’est un monde où le sens apparaît symboliquement. La signification d’un symbole est bâtie sur un système de correspondances que nous devons reconstituer. Par exemple, l’image d’un animal sur un blason peut renvoyer à des idées de puissance, de fécondité ou de ruse. Interpréter consiste à établir une inférence entre ce qui apparaît et ce qui est vraiment signifié.

B. Le risque de l’erreur

Or dans ce domaine, il est facile de tisser des liens imaginaires ou d’arriver à des divergences d’avis. Comment s’assurer que nous n’interprétons pas en fonction de nos préjugés, nos passions et nos intérêts ? Au xvie siècle, lors des guerres de religion, les tolérants et les intolérants se réclamaient des mêmes paraboles pour justifier leurs positions. Dans les relations humaines, l’impossibilité de connaître l’autre comme on connaît les propriétés d’un objet rend nécessaire des interprétations. Nous nous fions à des sentiments et à des habitudes. Cette pensée n’est-elle qu’une croyance peu fondée ?

[Transition] Existe-t-il des techniques d’interprétation capables de lui conférer une rigueur propre qui en fasse une connaissance ?

3. Le transfert du sens

A. Le cas des rêves

Nous parlons d’interprétations rigoureuses ou arbitraires. Est-ce une illusion ? L’analyse d’un rêve est une interprétation pour traduire un sens caché. Freud élabore une méthode et des concepts dans le domaine des rêves qui paraît rebelle à toute rigueur. Son analyse associe le registre individuel et celui des règles et des concepts. Tout rêve doit être référé à la vie singulière du rêveur mais il est possible de montrer qu’un rêvetravaille toujours de la même façon. Freud parle de condensation et de déplacement. Le premier procédé associe dans une seule image plusieurs idées qui ont un caractère commun comme un photographe qui superposerait plusieurs clichés de visage de la même famille. Le deuxième procédé présente l’essentiel dans un élément qui paraît insignifiant. Freud en donne un exemple dans le rêve dit « des épinards » où ce légume indique un sentiment de culpabilité et de rancœur envers ses parents.

B. Le concept d’interprétation

Traduire une langue demande nécessairement des connaissances. Tout traducteur possède un vocabulaire étendu et connaît les règles de la syntaxe. La traduction implique toujours un versant subjectif. Le traducteur interprète dans la mesure où il décide du choix des mots à employer pour restituer au mieux ce qu’il pense être l’esprit du texte. L’interprétation est l’unité de ces deux aspects. Le coefficient subjectif est inévitable mais cette subjectivité est fondée sur un savoir qui limite les risques de l’arbitraire. La mise en scène d’une pièce l’extrait de son contexte et l’adapte à la nôtre. Il faut comprendre l’œuvre afin qu’elle garde son sens et lui apporter des variations. L’interprétation implique des divergences rebelles à une synthèse définitive. Chaque époque relit le passé à sa façon tout en le conservant.

Conclusion

La réponse à la question semblait évidente car l’interprétation paraît être une démarche subjective. Mais nous avons montré que l’on peut distinguer une démarche raisonnée d’une affabulation. Interpréter peut permettre de faire connaître une œuvre à travers une reprise créatrice.