« Inventer, c’est se ressouvenir. » En quoi cette citation peut s'appliquer aux réécritures ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La dissertation littéraire - Les réécritures
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
« Inventer, c’est se ressouvenir »
 
 

« Inventer, c’est se ressouvenir »

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Objets d’étude L

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Sujet inédit

Série L • 16 points

Dissertation

> « Inventer, c’est se ressouvenir », écrit Nerval. En vous appuyant sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés ou sur vos lectures personnelles, vous montrerez en quoi cette citation peut s’appliquer aux réécritures.

Comprendre le sujet

  • L’affirmation du sujet, qui a la forme d’une définition, d’une repose sur un paradoxe : « se ressouvenir » renvoie au passé et à une tradition littéraire, donc aux réécritures ; « inventer » suggère la nouveauté.
  • Reformulez la problématique : « Écrire, est-ce reprendre ce qui a déjà été écrit ? Est-ce puiser dans la tradition littéraire ? » ; « Le souvenir est-il inévitable ? nécessaire ? » ; « Inventer (écrire), n’est-ce que cela ? »
  • Scindez la problématique en sous-questions (en variant les mots interrogatifs) pour trouver des pistes :
  • Quelle est la place du souvenir (littéraire) dans la création littéraire ?
  • À quelles conditions un auteur qui réécrit fait-il une œuvre originale ?
  • Qu’est-ce qui fait que, dans une réécriture, ce qui est nouveau l’emporte sur ce qui est souvenir (reprise) des modèles ?
  • Par quels moyens un écrivain qui réécrit peut-il être original ?
  • Peut-on imiter et néanmoins être original ?

Chercher des idées

Première piste : le souvenir omniprésent en littérature

Réécrire, c’est forcément se ressouvenir et, en quelque sorte, imiter.

  • Analysez la place du souvenir littéraire dans l’écriture.
  • Montrez la difficulté à inventer de toutes pièces : les thèmes sont limités, les types de personnages et de situations aussi (exemples).
  • Posez-vous les questions suivantes :
  • Est-il possible de se défaire de l’héritage culturel ?
  • Le souvenir n’est-il pas nécessaire au développement créatif ?
  • L’imitation a-t-elle (toujours) été réprouvée (exemples) ?
  • N’existe-t-il pas une imitation volontaire ?
  • L’imitation : marque de fascination ? Désir de rendre hommage ?
  • Montrez qu’il peut exister le désir de se moquer d’un genre, d’un auteur (burlesque) ou de nouer une complicité avec le lecteur (parodie).

Deuxième piste : réécrire empêche-t-il la nouveauté, l’originalité ?

Réécrire, c’est aussi créer, c’est-à-dire faire preuve d’originalité.

  • Le souvenir n’empêche pas l’originalité : par quels moyens peut-on faire preuve d’originalité, faire du neuf avec de l’ancien ?
  • Montrez qu’il y a invention quand le patrimoine culturel qu’on s’approprie est réactualisé.
  • La réécriture est une adaptation du « souvenir ». Elle peut se faire :
  • en fonction de buts différents : Antigone : Sophocle (rapport hommes-dieux) / Anouilh (l’absurdité du monde) ;
  • par changement de genre, de registre ;
  • par l’adaptation au contexte : moderniser (Anouilh/La Fontaine) ;
  • par l’adaptation au public : Tournier : Vendredi ou la Vie sauvage, pour les enfants ; Vendredi ou les Limbes du Pacifique, pour les adultes.
  • L’apport du style : à chaque artiste, son style reconnaissable.

Troisième piste : n’y a-t-il pas des inventeurs, des novateurs ?

  • Demandez-vous jusqu’où on peut parler de « ressouvenir ». Élucidez le sens du mot créateur. L’art est dans la transformation.
  • Des ruptures sont amenées par des novateurs (Rimbaud, Picasso…).
  • Pensez aux cas d’innovation perpétuelle : au théâtre, chaque mise en scène donne une nouvelle vision de la pièce.
  • Faites-vous une réserve d’exemples de réécritures. Analysez-les : quelle est leur part de souvenir des modèles ? de nouveauté, d’originalité ? Ne vous limitez pas à la littérature.

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La poésie, les réécritures : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

« Tout est dit, et l’on vient trop tard, depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début des Caractères, dont une partie est une reprise de l’œuvre du moraliste grec Théophraste, dont il donne une traduction. Comment créer du nouveau quand on vient après des siècles de littérature, de peinture et de musique ? Quand les principaux thèmes ont été abordés, les principales formes utilisées, comment ne pas imiter et comment être original ? C’est ce qui porte Nerval à affirmer qu’« inventer, c’est se ressouvenir ». Si l’on peut lui accorder que tout le monde « se ressouvient », on peut lui rétorquer que « se ressouvenir » ne signifie pas copier servilement. Bien au contraire, il faut considérer le souvenir comme un soutien qui, dans un deuxième temps, permet la création originale.

I. « Inventer, c’est se ressouvenir »

1. Le souvenir littéraire valorisé : formateur et gage de qualité

  • Loin de la mépriser, l’Antiquité réserve une large place à l’imitation : en se mettant sous la tutelle des modèles reconnus, l’apprenti artiste assure à son œuvre une certaine valeur artistique. La Pléiade préconise « l’innutrition », qui consiste à assimiler les modèles anciens pour mieux s’en ressouvenir et les imiter.
  • En peinture, on reproduit des motifs traditionnels (La Vierge et l’Enfant, la Nativité). La Bruyère, avant d’écrire ses Caractères, traduit l’œuvre de Théophraste. Le souvenir et son corollaire, l’imitation, seraient alors nécessaires au développement créatif.

2. Comment ne pas imiter ? Tout n’a-t-il pas déjà été dit ?

Mais, au-delà d’une démarche consciente et volontaire, est-il seulement possible, pour un artiste, de ne pas imiter ?

a. Un nombre limité de thèmes et d’histoires

  • Il n’y a pas en littérature de renouvellement fondamental des sujets, parce qu’il n’y a pas de renouvellement de la nature humaine. Les écrivains traitent toujours des préoccupations essentielles de l’homme, limitées : la mort, l’amour, le pouvoir…
  • Ainsi, les écrivains du xxe siècle réécrivent les mythes antiques : Giraudoux prétend écrire la 38e version d’Amphitryon ; Gide fait revivre Thésée, Prométhée, les personnages de Virgile dans Paludes ou Les Nourritures terrestres ; Sartre reprend dans Les Mouches la tragédie d’Oreste ; Camus, le mythe de Sisyphe.

b. Un nombre limité de formes littéraires

  • Les formes littéraires elles-mêmes ne sont pas inépuisables. Il y a toujours des prédécesseurs : Rousseau, au début des Confessions, affirme « former une entreprise qui n’eut jamais d’exemple » ; or, on y trouve des ressemblances avec celles de saint Augustin. Quant à ses imitateurs, ils ont été légion : Chateaubriand, Musset…
  • Certaines formes poétiques ne sont quasiment jamais remises en question : au xxe siècle, Valéry, Claudel écrivent toujours en vers, de même que Jaccottet – qui se ressouvient du sonnet de Baudelaire « Recueillement » dans son poème « Sois tranquille, cela viendra !… » –, ou encore Perec dans son sonnet « Sois soumis, mon chagrin ». Pour Tardieu, la poésie est une seule parole qui passe d’âge en âge, de poète en poète, sans qu’on puisse considérer qu’elle évolue.

c. L’héritage culturel et la réécriture de soi-même

  • Enfin, toute écriture porte la marque d’une culture et d’une histoire personnelles. Toute réécriture est involontairement un ou des ressouvenir(s).
  • Camus affirme dans L’Envers et l’Endroit qu’« une œuvre n’est rien d’autre qu’[un] long cheminement pour retrouver par les détours de l’art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur une première fois s’est ouvert ». Pour lui, l’œuvre d’un écrivain ne serait qu’une ample réécriture de soi-même. Ainsi, Rousseau juge de Jean-Jacques est une réécriture des Confessions ; Candide, une réécriture des Voyages de Scarmentado ; Baudelaire écrit deux poèmes sur un même thème, l’un en vers, l’autre en prose (« La Chevelure » / « Un hémisphère dans une chevelure »).

3. Se ressouvenir pour imiter, parodier ?

L’imitation peut aussi être voulue, comme dans le pastiche et plus encore dans la parodie.

  • Celui qui parodie est par essence un imitateur : il doit s’imprégner de son modèle, en saisir les particularités. Par son imitation, il reconnaît la valeur de l’œuvre qu’il parodie. En effet, la parodie est souvent un hommage volontaire, puisqu’on vient se placer dans la lignée d’un auteur et qu’au-delà de son souvenir on revendique son patronage. Lorsque Rimbaud, dans « Ma bohême », se souvient des poètes romantiques et les parodie, on sent le tribut payé à ses prédécesseurs. Parodier, c’est certes « se ressouvenir », mais c’est aussi une façon de rendre hommage.
  • La parodie est également un jeu de lettrés qui vise à créer une complicité avec le lecteur. L’écrivain qui parodie veut procurer à son lecteur le plaisir de se « ressouvenir », de reconnaître le texte source imité : le texte second, une fois sa cible identifiée, propose de multiples clins d’œil à la sagacité du lecteur qui se réjouit à chaque trouvaille.

II. Le « souvenir » n’empêche pas l’originalité

Comment peut-on se détacher de son modèle, s’en démarquer et faire œuvre originale ? Plusieurs facteurs déterminent les écarts entre le texte et le modèle : le contexte, les buts de l’auteur ou encore le public visé.

1. Façonner son « souvenir » en l’adaptant au contexte

Inventer, c’est façonner son souvenir, l’adapter au contexte.

  • Le Dom Juan de Molière n’est plus celui de Tirso de Molina, mais s’inscrit résolument dans le mouvement libertin.
  • Au xxe siècle, Anouilh pastiche les Fables de La Fontaine, mais sa Cigale chante « Tout l’été / Dans maints casinos, maintes boîtes » et va trouver un Renard « spécialisé dans les prêts hypothécaires ». Son Antigone porte la marque de la tension politique de l’année 1944 et la tirade de Créon résonne profondément dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale.

2. Façonner son « souvenir » en l’adaptant à ses objectifs

  • Les objectifs de l’écrivain qui se souvient sont le plus souvent différents de ceux de son modèle. Ainsi, l’objectif d’Anouilh dans Antigone n’est pas, comme Sophocle, de peindre les rapports entre les hommes et les dieux mais de rendre compte de l’absurdité du monde. Cette différence l’amène à s’éloigner de son modèle et à modifier les personnages. Lorsque Pascal dénonce les méfaits de l’imagination, ce n’est pas pour exprimer son scepticisme, comme le fait Montaigne, dont il s’inspire ; sa peinture prend place dans un raisonnement apologétique de « conversion ».
  • Les mythes prennent un sens différent : le Thésée de Gide est un individualiste forcené et antipathique, son Prométhée « mal enchaîné » finit par manger son aigle ; Camus imagine un « Sisyphe heureux », capable de dépasser l’absurdité de sa condition.
  • Ainsi, les thèmes traditionnels sont mis au service d’une cause qui, elle, est originale et le souvenir devient un simple tremplin.

3. Façonner son « souvenir » en changeant genre ou registre

  • L’invention ne peut se résumer au souvenir : elle naît d’un large éventail de variations possibles. L’un change de genre et l’on passe du récit historique à la pièce de théâtre : Corneille réécrit Cinna à partir d’un passage de Sénèque et de l’historien Dion Cassius traduit par Montaigne.
  • L’autre change de registre, même s’il s’imite lui-même : avec les mêmes idées et sur le même thème, Voltaire passe de l’ironie de l’article « Torture » de son Dictionnaire philosophique à l’indignation révoltée de sa lettre à d’Argental sur le chevalier de La Barre.

4. Façonner son « souvenir » en y imprimant son style

  • Chaque écrivain imprime la marque de son style à son souvenir. Pascal, empruntant à Montaigne, précise que son imitation est émulation : « Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle ; quand on joue à la paume, c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux. » (Pensées, 22.)
  • De fait, l’intérêt d’une œuvre littéraire ne tient pas à son seul fond, elle réside aussi dans sa forme. Ainsi, Robbe-Grillet, dans La Jalousie, aborde le thème rebattu de la jalousie mais il se montre original dans la façon dont il le traite. Prenant le point de vue du jaloux, par les yeux duquel tout est vu, il place le lecteur dans une position nouvelle.
  • Enfin, l’œuvre de tout auteur porte la marque de sa personnalité, de son affectivité et de ses goûts : les Fables de La Fontaine, imprégnées de la sagesse, de l’humour, de l’art de vivre de leur auteur, ont-elles encore à voir avec celles d’Ésope ?

III. Le « souvenir » est-il inévitable ?
N’y a-t-il pas de purs inventeurs ?

1. Pas d’art sans écart : le « souvenir », tremplin à la création

  • L’accès au statut d’œuvre d’art passe par le travail de la matière de base. Une sculpture n’est pas de l’argile brute, mais de l’argile façonnée : voit-on encore la boule de glaise sous le vase du potier ? Et pourtant, la glaise est toujours là, dans le vase. Ainsi, l’œuvre où le « souvenir » apparaît sous la seule forme de l’imitation n’est pas création : celui qui fait une copie des Tournesols de Van Gogh ne fait que du Van Gogh.
  • Le souvenir et l’imitation ne sont qu’un tremplin et l’écrivain s’efforce de purger son style : Proust ­commence par des pastiches de Flaubert et de Balzac pour trouver son style propre. Pour Malraux, « tout art commence par le pastiche ». Picasso arrive au cubisme en testant à l’extrême les déformations qu’il fait subir à des portraits « académiques ».
  • « En art il n’y a pas de prédécesseur » (Proust) : chaque écrivain recommence pour son compte la tentative artistique. La connaissance de modèles antérieurs ne dispense pas d’un travail personnel.

2. Des ruptures existent : les novateurs iconoclastes

  • Enfin, l’écart peut être si grand que la rupture apparaît davantage que les souvenirs. On parle alors d’un mouvement nouveau, de fractures dues à des génies éclairés. Ainsi, dans Les Contemplations, Hugo affirme : « Je fis souffler un vent révolutionnaire […] Je fis une tempête au fond de l’encrier […] ». Dans sa Lettre du Voyant, Rimbaud demande « aux poètes du nouveau, idées et formes ». Et, de fait, après lui, la poésie ne s’écrira plus comme avant, il aura des imitateurs.
  • En peinture, un artiste comme Picasso fait oublier, par la rupture du cubisme, ce que son œuvre contient de souvenirs.

3. Une innovation perpétuelle ?

Parfois, le souvenir est annihilé par l’interprétation. Les arts du spectacle (théâtre, chant, opéra) reposent sur une imitation servile : le chanteur se remémore le livret et la partition, il dit l’un et chante l’autre ; l’acteur se souvient du texte et le dit mais, à chaque fois qu’il le fait, il crée une pièce qui n’est « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre », au point qu’on parle du Dom Juan de Jouvet, de Bluwal, de Mesguich… et plus tellement du Dom Juan de Molière. Au fond, toute mise en scène est une invention où le souvenir n’est plus perceptible : elle innove à chaque fois.

Conclusion

Si Nerval avoue qu’il imite, c’est parce que « se ressouvenir » ne le ­condamne pas à la répétition. L’écrivain se sert de ce qui a été fait avant lui pour découvrir son style propre et réactualiser dans son histoire, dans sa culture, ce qui a été écrit par d’autres de manière différente. Loin d’être un obstacle à la créativité, le souvenir apparaît comme un outil qui permet à l’écrivain de s’entraîner et de trouver son originalité. L’affirmation de Nerval ne signifie pas que la littérature est destinée à se répéter de façon stérile, elle est un constat : l’écrivain a la chance de pouvoir profiter de prédécesseurs de génie, ce qui ne le dispense pas d’être avant tout un créateur.