Ionesco, La Leçon

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Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Beckett, Oh Les Beaux jours – Un théâtre de la condition humaine (bac 2020) - Beckett, Oh les beaux jours – Un théâtre de la condition humaine - Beckett, Oh les beaux jours – Un théâtre de la condition humaine (bac 2020)
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Ionesco, La Leçon

4 heures

20 points

Intérêt du sujetIonesco met en scène la leçon de langue insolite que dispense à une jeune élève un professeur inquiétant. À travers elle, il montre l’impuissance des mots et l’incommunicabilité entre les êtres.

Commentez ce texte d’Eugène Ionesco, extrait de La Leçon, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Montrez que le professeur est un personnage comique et caricatural.

Pourquoi l’atmosphère de la scène est-elle inquiétante ?

Quelle vision de l’homme et du monde se dégage de la scène ?

DOCUMENT

Dans La Leçon, Eugène Ionesco met en scène un professeur qui tente d’enseigner son savoir à une jeune élève. Patient et doux au début de la leçon, il perd peu à peu son calme.

Le Professeur. – Toute langue, Mademoiselle, sachez-le, souvenez-vous-en jusqu’à l’heure de votre mort

L’Élève. – Oh ! Oui, Monsieur, jusqu’à l’heure de ma mort… Oui,

Monsieur…

Le Professeur. –… et ceci est encore un principe fondamental, toute langue n’est en somme qu’un langage, ce qui implique nécessairement qu’elle se compose de sons, ou…

L’Élève. – Phonèmes…

Le Professeur. – J’allais vous le dire. N’étalez donc pas votre savoir.

Écoutez, plutôt.

L’Élève. – Bien, Monsieur. Oui, Monsieur.

Le Professeur. – Les sons, Mademoiselle, doivent être saisis au vol par les ailes pour qu’ils ne tombent pas dans les oreilles des sourds. Par conséquent, lorsque vous vous décidez d’articuler, il est recommandé, dans la mesure du possible, de lever très haut le cou et le menton, de vous élever sur la pointe des pieds, tenez, ainsi, vous voyez…

L’Élève. – Oui, Monsieur.

Le Professeur. – Taisez-vous. Restez assise, n’interrompez pas… Et d’émettre les sons très haut et de toute la force de vos poumons associée à celle de vos cordes vocales. Comme ceci : regardez : « Papillon », « Eurêka », « Trafalgar », « papi, papa ». De cette façon, les sons remplis d’un air chaud plus léger que l’air environnant voltigeront, voltigeront sans plus risquer de tomber dans les oreilles des sourds qui sont les véritables gouffres, les tombeaux des sonorités. Si vous émettez plusieurs sons à une vitesse accélérée, ceux-ci s’agripperont les uns aux autres automatiquement, constituant ainsi des syllabes, des mots, à la rigueur des phrases, c’est-à-dire des groupements plus ou moins importants, des assemblages purement irrationnels de sons, dénués de tout sens, mais justement pour cela capables de se maintenir sans danger à une altitude élevée dans les airs. Seuls, tombent les mots chargés de signification, alourdis par leur sens, qui finissent toujours par succomber, s’écrouler…

L’Élève. –… dans les oreilles des sourds.

Le Professeur. – C’est ça, mais n’interrompez pas… et dans la pire confusion… Ou par crever comme des ballons. Ainsi donc, Mademoiselle… (L’Élève a soudain l’air de souffrir.) Qu’avez-vous donc ?

L’Élève. – J’ai mal aux dents, Monsieur.

Le Professeur. – Ça n’a pas d’importance. Nous n’allons pas nous arrêter pour si peu de chose. Continuons…

L’Élève. – qui aura l’air de souffrir de plus en plus. Oui, Monsieur.

Le Professeur. – J’attire au passage votre attention sur les consonnes qui changent de nature en liaisons. Les f deviennent en ce cas des v, les d des t, les g des k et vice versa, comme dans les exemples que je vous signale : « trois heures, les enfants, le coq au vin, l’âge nouveau, voici la nuit ».

L’Élève. – J’ai mal aux dents.

Le Professeur. – Continuons.

L’Élève. – Oui.

Le Professeur. – Résumons : pour apprendre à prononcer, il faut des années et des années. Grâce à la science, nous pouvons y arriver en quelques minutes. […] La prononciation à elle seule vaut tout un langage. Une mauvaise prononciation peut vous jouer des tours. À ce propos, permettez-moi, entre parenthèses, de vous faire part d’un souvenir personnel. (Légère détente, le Professeur se laisse un instant aller à ses souvenirs ; sa figure s’attendrit ; il se reprendra vite.) J’étais tout jeune, encore presque un enfant. Je faisais mon service militaire. J’avais, au régiment, un camarade, vicomte, qui avait un défaut de prononciation assez grave : il ne pouvait pas prononcer la lettre f. Au lieu de f, il disait f. Ainsi, au lieu de : « fontaine, je ne boirai pas de ton eau », il disait : « fontaine, je ne boirai pas de ton eau ». Il prononçait « fille » au lieu de « fille », « Firmin » au lieu de « Firmin », « fayot » au lieu de « fayot », « fichez-moi la paix » au lieu de « fichez-moi la paix », « fatras » au lieu de « fatras », « fifi, fon, fafa » au lieu de « fifi, fon, fafa » […].

L’Élève. – Oui. J’ai mal aux dents.

Eugène Ionesco, La Leçon, 1951 © Éditions Gallimard.

Les clés du sujet

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Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

à noter

Le théâtre de l’absurde refuse les conventions du théâtre (d’où : une intrigue incohérente, une déstructuration du langage, des personnages marionnettes) et met en évidence le non-sens du monde et de la vie.

[Présentation du contexte] Le xxe siècle est marqué par les traumatismes de l’histoire (guerres mondiales, génocides, régimes totalitaires) et la perte des repères (religieux, moraux…) traditionnels. Le théâtre de l’absurde se caractérise par un mélange des registres très dérangeant : le spectateur rit en même temps qu’il est mal à l’aise.

[Présentation du texte] Dans La Leçon, Ionesco met en scène un vieux professeur qui reçoit chez lui une jeune élève : il lui donne un cours d’arithmétique, puis passe à l’étude des langues. Au fur et à mesure de la leçon, le Professeur perd son calme devant son élève qui se déconcentre en raison d’un mal de dents tenace.

[Annonce du plan] Le Professeur, personnage grotesque et caricatural, fait rire [I]. Mais la scène dépasse la dimension comique et installe une atmosphère inquiétante [II], révélatrice d’une vision pessimiste du monde [III].

I. Le Professeur, un personnage grotesque

Le secret de fabrication

En partant des premières impressions produites par cette scène et sa représentation, et de l’analyse du personnage du Professeur (attitude et répliques), cette partie vise à montrer son côté caricatural et grotesque.

1. Un tyran

Le Professeur maintient froidement les distances : son adresse polie à l’Élève (« Mademoiselle ») n’exprime aucune cordialité. Il est brusque et autoritaire, multiplie les ordres et les défenses, à l’impé­ra­tif. Il refuse de donner la parole à l’Élève et la réduit au silence : « Taisez-vous », « ne m’interrompez pas ».

Sur le plan humain, il est insensible à la douleur de la jeune fille : aux plaintes de l’Élève, il répond sèchement : « Ça n’a pas d’importance », « Continuons ».

Il semble même vouloir la terrifier : l’expression « jusqu’à l’heure de votre mort » résonne comme une menace gratuite et peu opportune dans la situation. Son discours est émaillé d’allusions à la mort angoissantes : pour lui, les oreilles sont « les tombeaux des sonorités ».

2. Un faux savant pédant

Sur le plan pédagogique, le personnage est une caricature de savant

Le fond de son cours est inepte et absurde : il multiplie les évidences (« toute langue n’est en somme qu’un langage »), il énonce des idées simplistes, formulées avec des périphrases qui en compliquent la compréhension (une idée aussi banale que « il faut écouter » est exprimée par « les sons doivent être saisis au vol »). L’emploi de mots savants (« phonèmes ») et de phrases de jargon rend le propos hermétique.

Il tente de masquer le vide de sa pseudo-démonstration par une rhétorique creuse : phrases longues et pompeuses, rythme ample qui se perd dans du galimatias, affirmations péremptoires (« Toute langue n’est en somme… »). Il donne à son discours une allure de démonstration, multipliant les (fausses) articulations logiques (« par conséquent, de cette façon,… »).

Ionesco s’amuse à dresser une caricature grotesque de cours. Les métaphores du Professeur ne sont que des amalgames de mots qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Ainsi, les « sons » deviennent des objets (« remplis d’air chaud ») puis, par une métaphore filée farfelue qui complique une notion simple, des sortes d’insectes volants : « saisis […] par les ailes », ils « voltigeront,… », etc. Ses exemples sont totalement inadéquats et illogiques : aucune des expressions fournies pour illustrer les règles de « liaisons » ne correspond aux lettres qu’il a mentionnées (l. 47-49).

3. Un pantin caricatural

Sous ses dehors de savant, se cache un être vide.

conseil

Dans un commentaire de théâtre, il faut toujours étudier la « théâtralité » du texte, c’est-à-dire ce qui est suggéré pour sa mise en scène.

Le spectateur voit s’agiter devant lui un personnage qui n’existe que par des gestes caricaturaux. Ses expressions qui indiquent un mime grotesque de la parole (l. 17-19, 22-24) permettent d’imaginer la mise en scène et sa gesticulation : « vous voyez », « regardez », il lève « très haut le cou et le menton », « sur la pointe des pieds » – on dirait un volatile qui prend son envol.

Il donne l’impression de retourner en enfance : il se gargarise de mots comme un enfant qui apprend à parler. La séquence « papi papa » fait-elle écho au « pipi caca » ? C’est un personnage qui n’a pas grandi.

À travers le Professeur, Ionesco fait la satire des pédants, des faux savoirs. Mais ce personnage ridicule est aussi inquiétant parce qu’il a le pouvoir.

II. Une scène inquiétante à jouer

Le secret de fabrication

On s’applique dans cette partie à montrer que la scène produit sur le spectateur des impressions mêlées : en se concentrant sur l’Élève et sur les rapports entre les deux personnages, on étudie la progression de la tension dramatique et on analyse ce qui met le spectateur mal à l’aise.

1. Une crise de folie

La scène peut être vue comme une crise de folie qui va en empirant. Le spectateur assiste à la progression de cette crise au cours de laquelle le Professeur sombre dans l’incohérence et la démence.

Cet aspect inquiétant prend toute sa mesure à la représentation : il faut imaginer les jeux de scène et les mimiques du Professeur potentiellement terrorisants, quand il évoque « l’heure de [la] mort » de l’Élève (expression en italiques, ce qui suppose une intonation spécifique).

2. Une scène cruelle de torture

Mais il faut aussi prendre en compte le personnage de l’Élève qui subit ici une véritable séance de torture. L’Élève est réduite au silence, comme en témoignent la disproportion des répliques entre elle et le Professeur et les injonctions de se taire qu’il lui adresse : la parole lui est refusée (« ne m’interrompez pas ») et elle se trouve contrainte à une soumission servile (« Oui, Monsieur », « Bien, Monsieur »).

Ionesco marque la progression du supplice par le décalage entre le discours poli du début (« Mademoiselle » répété et vouvoiement) et la cruauté des rapports réels.

Enfin, la scène est ponctuée par les protestations de souffrance physique de l’Élève qui a mal aux dents, mais qui voit sa douleur niée. Les didascalies : « L’Élève a l’air de souffrir » et « aura l’air de souffrir de plus en plus » indiquent à l’actrice qu’elle doit rendre la douleur sensible par des mimiques significatives, qui dramatisent l’atmosphère de la scène.

III. Une vision pessimiste de l’homme et du monde

Le secret de fabrication

À partir de l’étude des relations entre les deux personnages et du fonctionnement de la communication, on s’interroge sur le sens plus général que prend implicitement cette leçon burlesque et on en dégage la vision du monde propre à Ionesco.

1. La vanité de tout enseignement et de la logique ?

Par cette parodie de leçon, Ionesco tourne en dérision toute tentative d’ensei­gne­ment et montre la vanité et l’échec de tout apprentissage.

Même la logique, pourtant considérée comme un gage de certitude, devient absurde. Pour le montrer, Ionesco se joue du principe d’analogie et de la règle de non-contradiction. Ainsi le Professeur énonce-t-il avec le même aplomb deux propositions totalement contradictoires : le vicomte « ne pouvait pas prononcer la lettre f. Au lieu de f, il disait f. Ainsi au lieu de “fontaine, je ne boirai pas de ton eau”, il disait “fontaine, je ne boirai pas de ton eau” ».

2. Les rapports entre les hommes

Il faut lire entre les lignes : implicitement, Ionesco semble indiquer que, dans la vie courante (le Professeur est un personnage du quotidien), toute situation, même la plus banale, peut dégénérer, être source de danger.

Le monde humain de Ionesco semble divisé en deux catégories : à travers les réactions du Professeur, il souligne l’indifférence à la douleur de l’autre et l’absence d’empathie chez les humains. Pire, l’homme, lorsqu’il est en position de supériorité, se transforme volontiers en bourreau et se laisse aller au sadisme. Les autres êtres, par désir de plaire et de se conformer à ce que le bourreau attend d’eux, se comportent en victimes. L’Élève, soumise, met tout son zèle à terminer les phrases du Professeur, pour montrer qu’elle connaît sa « leçon ».

Enfin, par le contraste entre le discours du Professeur et sa cruauté, Ionesco laisse comprendre que, dans la vie, les apparences sont souvent trompeuses.

3. La communication et le langage en danger

Le propos de Ionesco est aussi plus philosophique : la scène marque l’impos­si­bi­lité des êtres humains à communiquer. Les discours des personnages ne se répondent qu’en apparence. Le Professeur ne tient pas compte des interventions de l’Élève, pourtant pertinentes : le dialogue ne fonctionne pas.

Les mots eux-mêmes sont en danger. Ionesco, à travers la métaphore poétique des paroles qui « crèvent comme des ballons », suggère la vanité des mots, qui ne « vivent » plus. Les répliques tombent dans « la pire confusion », les lettres – « consonnes » – ne sont plus elles-mêmes : c’est le constat implicite que le langage – qui distingue l’être humain des bêtes – est inopérant.

Ionesco donne ainsi l’image d’un monde absurde, qui ne peut qu’engendrer le néant et la mort, et annonce par là la fin de la pièce.

Conclusion

[Synthèse] Le théâtre moderne abolit la distinction traditionnelle entre la comédie et la tragédie, et propose un mélange de tons qui déstabilise. Son humour noir et grinçant nous fait rire de ce qui fait notre misère.

[Ouverture] Le théâtre remplit alors sa double fonction : divertir et porter à la réflexion sur notre condition d’homme.