Ionesco, Rhinocéros

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Beckett, Oh Les Beaux jours – Un théâtre de la condition humaine (bac 2020)
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Ionesco, Rhinocéros, acte II, second tableau

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Des personnages qui se transforment sur scène en rhinocéros : la pièce de Ionesco a de quoi surprendre ! D’où vient cette épidémie de « rhinocérite » ?

Commentez ce texte de Ionesco, extrait de Rhinocéros.

DOCUMENT

Dans une ville de province, un mal étrange sévit : des habitants se transforment en rhinocéros ! Bérenger rend visite à son ami Jean, qui présente des signes inquiétants ; un dialogue s’engage.

Bérenger. – Si je comprends, vous voulez remplacer la loi morale par la loi de la jungle !

Jean. – J’y vivrai, j’y vivrai.

Bérenger. – Cela se dit. Mais dans le fond, personne…

Jean, l’interrompant, et allant et venant. – II faut reconstituer les fondements de notre vie. Il faut retourner à l’intégrité primordiale.

Bérenger. – Je ne suis pas du tout d’accord avec vous.

Jean, soufflant bruyamment. Je veux respirer.

Bérenger. – Réfléchissez, voyons, vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie que ces animaux n’ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l’ont bâti !…

Jean, toujours dans la salle de bains. Démolissons tout cela, on s’en portera mieux.

Bérenger. – Je ne vous prends pas au sérieux. Vous plaisantez, vous faîtes de la poésie.

Jean. – Brrr… (Il barrit presque.)

Bérenger. – Je ne savais pas que vous étiez poète.

Jean, il sort de la salle de bains. – Brrr… (Il barrit de nouveau.)

Bérenger. – Je vous connais trop bien pour croire que c’est là votre pensée profonde. Car, vous le savez aussi bien que moi, l’homme…

Jean, l’interrompant. L’homme… Ne prononcez plus ce mot !

Bérenger. – Je veux dire l’être humain, l’humanisme…

Jean. L’humanisme est périmé ! Vous êtes un vieux sentimental ridicule. (Il entre dans la salle de bains.)

Bérenger. – Enfin, tout de même, l’esprit…

Jean, dans la salle de bains. Des clichés ! Vous me racontez des bêtises.

Bérenger. – Des bêtises !

Jean, de la salle de bains, d’une voix très rauque, difficilement compréhensible. – Absolument.

Bérenger. – Je suis étonné de vous entendre dire cela, mon cher Jean ! Perdez-vous la tête ? Enfin, aimeriez-vous être rhinocéros ?

Jean. – Pourquoi pas ? Je n’ai pas vos préjugés.

Bérenger. – Parlez plus distinctement. Je ne vous comprends pas. Vous articulez mal.

Jean, toujours de la salle de bains. – Ouvrez vos oreilles !

Bérenger. – Comment ?

Jean. – Ouvrez vos oreilles. J’ai dit : pourquoi pas ? Ne pas être rhinocéros ? J’aime les changements.

Bérenger. – De telles affirmations venant de votre part… (Bérenger s’interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) Oh ! Vous semblez vraiment perdre la tête ! (Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) Mais ne soyez pas si furieux, calmez-vous ! Je ne vous reconnais plus.

Eugène Ionesco, Rhinocéros, acte II, second tableau, 1959
© Éditions Gallimard.

Les clés du sujet

Définir le texte

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Construire le plan

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Corrigé Flash

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les dramaturges du théâtre de l’absurde expriment leur doute sur l’homme et ses faiblesses dans des pièces souvent loufoques, jouant sur des symboles forts.

[Présentation du texte] Dans Rhinocéros Ionesco imagine que les hommes sont frappés d’une maladie, la rhinocérite, symbole de l’emprise d’idéologies qui déshumanisent. Ce passage fait voir la transformation de Jean, sur fond de dialogue avec un Bérenger qui tente en vain de le raisonner.

[Problématique] Comment Ionesco, dans cette scène de métamorphose surprenante, donne-t-il à réfléchir sur la condition humaine ?

[Annonce du plan] Après avoir examiné le fantastique à l’œuvre dans l’extrait [I], nous étudierons les tensions qui minent le dialogue [II] pour nous pencher enfin sur la réflexion morale sur l’homme qui sous-tend la scène [III].

I. Une scène de métamorphose : le fantastique à l’œuvre

1. Une transformation physique progressive

des points en +

Lorsque vous étudiez un texte théâtral, n’oubliez jamais de commenter les didascalies (indications scéniques), s’il y en a ! Elles font partie intégrante du langage théâtral.

La transformation de Jean, très progressive, transparaît dans les didascalies externes (« voix [...] rauque » ; « devenu tout à fait vert » ; « corne de rhinocéros ») selon une logique de crescendo  (« soufflant bruyamment », « il barrit presque », « sons inouïs »). Voix, gestes et apparence sont affectés.

Le corps de Jean ne lui obéit bientôt plus : il s’agite en tous sens. La scène est ponctuée d’allers-retours dans la salle de bains, où s’opère, à l’abri des regards, la métamorphose.

2. Une dégradation de l’humain

La voix et le langage sont affectés par la transformation, signe inquiétant car le langage est une caractéristique essentielle de l’homme.

La parole cède la place à des barrissements, à des manifestations corporelles désordonnées, que signalent onomatopées (« Brrr ») et didascalies (« Jean […] jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles »).

La perplexité de Bérenger face à l’inquiétante transformation fait sourire : « Perdez-vous la tête ? » ; « Oh ! Vous semblez vraiment perdre la tête ! » (jeu sur les sens propre et figuré de tête) ; « Je ne vous reconnais plus. »

II. Un dialogue sous tension

1. Un échange très vif

Bérenger et Jean sont amis mais la scène frappe par les tensions qui minent l’échange. Ton péremptoire de Jean (« Je ne suis pas du tout d’accord avec vous » ; « Des clichés ! » ; « Ouvrez vos oreilles ! ») Les répliques, souvent brèves et exclamatives, donnent du dynamisme au dialogue.

Jean coupe fréquemment la parole à Bérenger (« Dans le fond, personne… ! Jean, l’interrompant […] : Il faut reconstituer les fondements de notre vie ») ; l’agacement est palpable. Jean reprend souvent les termes même de Bérenger pour les nier : « L’humanisme est périmé ! ».

2. Un dialogue de sourds

Tentatives multiples, de la part de Bérenger, plus retenu et conciliant, de comprendre son interlocuteur : « Si je comprends » ; « Cela se dit ». À l’inverse, Jean moque, voire méprise Bérenger : « Vous êtes un vieux sentimental ridicule ».

Les raisonnements sont incomplets, les personnages ne s’écoutent pas. Interrogations qui reflètent l’incompréhension (« Comment ? », « Pourquoi pas ? »). Déconstruction du discours (propos de Jean proches du cri ; reprises de termes réplique à réplique pour montrer la perplexité ! « Vous me racontez des bêtises. – Des bêtises ! »)

Les personnages s’enfoncent dans l’incompréhension réciproque à mesure que s’opère la transformation. L’agressivité l’emporte : « Ouvrez vos oreilles ! ». Impératifs vains : « Calmez-vous ! ».

III. Une interrogation sur l’homme

Deux visions de l’humanité se heurtent ici.

1. Jean ou l’apologie du nihilisme

Jean nie les acquis de la civilisation au nom d’un retour aux sources, aux « fondements de notre vie », à « l’intégrité primordiale ». Lexique de la destruction : « Démolissons tout cela » ; « L’humanisme est périmé ».

Jean n’est plus capable de penser par lui-même : énoncés impersonnels (« Il faut reconstituer » ; « il faut retourner ») ; série de slogans non motivés ; aucun argumentaire, répétition de mots sans pensée construite (« J’y vivrai, j’y vivrai »).

des points en +

Soyez sensible à la portée argumentative et symbolique du texte : un débat s’installe entre les personnages et doit être mis en perspective avec le contexte d’écriture de la pièce.

Se transformer en rhinocéros, c’est renoncer à son humanité. Animal choisi pour sa force brutale. Permet de tenir un discours sur l’homme. À travers le personnage de Jean, dénonciation de la pensée totalitaire.

2. Bérenger ou la (faible) défense de l’humain

Bérenger tente de raisonner Jean, en vain. Face à Jean qui estime que l’homme n’a plus sa place, il esquisse un éloge de l’humanité. Distinction entre l’homme et l’animal : « nous avons une philosophie que ces animaux n’ont pas, un système de valeurs irremplaçable. »

Lexique de l’intellect : « penser », « comprendre », « réfléchir », « juger » ; appel à une communauté d’esprit. Tentative pour ramener à la raison. Bérenger cependant ne s’impose pas et peine à argumenter en profondeur : résistance instinctive, difficulté de lutter contre une telle idéologie.

Conclusion

[Synthèse] Ainsi, à travers une scène de métamorphose surprenante, Ionesco parvient à frapper l’imagination du spectateur. L’échange de plus en plus difficile entre les amis engage une réflexion sur l’humain et ses valeurs, en butte à des idéologies destructrices difficiles à combattre : cette scène, véritable dialogue de sourds, l’illustre.

[Ouverture] D’autres auteurs du théâtre de l’absurde ont imaginé des situations fortes et symboliques, dans une dramaturgie rénovée, pour infléchir notre regard sur la condition humaine ; c’est le cas de Beckett dans Oh les beaux jours, à travers le personnage enlisé de Winnie.