Irène Némirovsky, Le Bal

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Commentaire littéraire | Année : 2016 | Académie : Antilles, Guyane

fra1_1606_04_08C

6

Antilles, Guyane • Juin 2016

Le personnage de roman • 14 points

Figures de mères

Commentaire

En vous aidant du parcours de lecture suivant, vous ferez le commentaire littéraire du texte extrait du Bal d’Irène Némirovsky (document D).

1. Étudiez le portrait de Mme Kampf.

2. Étudiez comment le texte rend sensible le souvenir de l’humiliation.

Voir le texte d'Irène Némirovsky

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Repérez les caractéristiques du texte pour trouver les idées directrices.

Extrait de roman (genre) qui raconte (type de texte) des épisodes d’humiliation d’une jeune fille par ses parents (thème), qui décrit (type de texte) un milieu familial (thème), pathétique (registre), tendu, révoltant (adjectifs), pour faire le portrait d’une mère et faire partager la souffrance d’une adolescente (buts).

Pistes de recherche

Première piste : portrait en actes et en paroles d’une mauvaise mère

Le « portrait » se construit à partir du statut dans la famille, de détails physiques (qui traduisent le caractère), de caractéristiques psychologiques et morales (caractère et personnalité).

Analysez les faits d’écriture qui rendent compte du personnage : interventions subjectives de la narratrice : vocabulaire qui la caractérise (positif ou négatif ?) ; actions et paroles rapportées ; relations avec les autres personnages.

Deuxième piste : souvenirs d’humiliation

« comment ? » implique l’analyse des faits d’écriture : construction du texte, vocabulaire, paroles rapportées, interventions de la narratrice, points de vue adoptés, monologue intérieur.

Analysez aussi le comportement d’Antoinette face à sa mère. Distinguez l’Antoinette du passé et celle qui écrit et se souvient.

> Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

> Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce et présentation du texte] Jules Renard fait s’exclamer Poil de Carotte, victime de la méchanceté de sa mère : « Tout le monde ne peut pas être orphelin… » Si la plupart des parents exercent avec amour et dévouement leur métier de parents et s’efforcent de donner à leurs enfants le plus de bonheur possible, il existe aussi des enfances saccagées par un père ou une mère insensible et tyrannique. Dans Le Bal, Irène Némirovsky [Annonce des axes] met en scène une mère agressive et insensible [I] et rend compte de la souffrance de sa fille Antoinette, adolescente en butte aux critiques et aux humiliations continuelles de cette mère dénaturée [II].

I. Le portrait en action et en paroles d’une mauvaise mère

1. Dureté et humiliation

Si Mme Kampf a été jadis une « bonne mère » qui savait « embrasse[r] », désormais elle est indifférente aux attentes, aux sentiments ou aux rêves de sa fille ; son comportement n’est fait que de violence verbale, psychologique, physique. Sa dureté se marque d’abord par son visage (« lèvres serrées », « air de menace »). On la voit peu, mais on entend sa voix « irritée » qui manifeste sa colère permanente.

Elle dévalorise et humilie constamment sa fille par des insultes (« petite imbécile »), des reproches (« tes sales souliers »), des critiques sur son comportement. Aucune parole affectueuse, seulement des ordres qui claquent comme des coups de fouet : « n’aie pas l’air d’être bossue », « file au coin »… Les gestes les plus simples font l’objet de commentaires désobligeants : « Comment est-ce que tu tiens ta fourchette ? »

2. Agressivité et sadisme maternels

Cette agressivité prend parfois la forme d’un vouvoiement de politesse ironique quand elle feint de chercher à comprendre l’attitude peu coopérative d’Antoinette (« ça vous gêne, par hasard, Mademoiselle ») pour revenir immédiatement à la brutalité du tutoiement : « Alors, pourquoi fais-tu cette figure ? » Si elle l’appelle « ma pauvre fille », « ma petite », ce n’est pas par affection, c’est par mépris. Lorsqu’elle a réussi à la faire pleurer, elle se moque de ses larmes et s’en montre exaspérée (« tu n’as pas fini de pleurnicher »).

Plus odieuse encore est la façon dont elle exige avec sadisme l’assentiment de sa victime à ses critiques en concluant ses prises à partie par des questions pour le moins rhétoriques puisque Antoinette n’a pas son mot à dire : « Tu veux une gifle ? oui ? » ou « Tu m’as entendue ? ». Pour comble de perversion, elle veut qu’Antoinette soit convaincue de la pertinence de ses méthodes éducatives : tout cela est pour son « bien, n’est-ce pas » ?

3. Une mère obsédée par les apparences sociales et l’argent

Cette femme, dans son désir de s’intégrer à la haute bourgeoisie à laquelle sa fortune récente lui permet d’appartenir, veut faire oublier ses origines modestes en surjouant les stéréotypes de ce qu’elle considère comme une bonne éducation. Mais c’est aux « apparences » qu’elle s’attache avant tout et son éducation tient à la fois de la mise en scène et du dressage. Ce qui compte, c’est avoir « l’air » d’être une jeune bourgeoise.

Pour qu’Antoinette assimile parfaitement les comportements d’une jeune fille de bonne famille, sa mère met en scène, comme au théâtre, la façon d’accueillir un invité dans un salon. Elle joue elle-même ce rôle, ouvre la porte et fait répéter à Antoinette le rôle de la jeune fille accomplie, qui doit se lever avec grâce et empressement quand un visiteur se présente. Les leçons portent à la fois sur la façon de se tenir bien « droite » et de tenir avec élégance sa « fourchette ». Elle semble aussi mettre en scène les moments d’humiliation qu’elle inflige à sa fille : elle choisit de la gifler devant son école, devant un public de passants et de camarades de classe, ou de la rabaisser devant le « domestique » de la famille. Elle rappelle à Antoinette, avec la vulgarité d’un nouveau riche, le coût des services de la Miss anglaise.

II. Partager la souffrance d’une adolescente

1. Le surgissement du passé dans le récit d’un affrontement

Pour nous faire partager la façon dont l’adolescente ressent au quotidien les critiques maternelles, la romancière met face à face la mère et la fille dans une scène d’affrontement.

Celui-ci ne dure que quelques répliques mais il semble soudainement comme suspendu lorsque l’adolescente, sous l’effet de cette nouvelle agression, revit des humiliations passées qui défilent avec précision dans sa mémoire, avant que la voix impérieuse de sa mère ne la ramène à la réalité du lieu et du moment.

2. Un affrontement en direct d’un point de vue externe

Le décor est donné : elles sont dans le salon de la famille Kampf et Madame entre dans la pièce et en sort pour obtenir de sa fille qu’elle réagisse en jeune bourgeoise bien élevée et se lève comme l’exigent les bonnes « manières ». Ce dressage – car on ne peut pas parler de conseils éducatifs –, se fait d’abord d’un point de vue externe. La mère monopolise la parole, à la fois pour donner ses instructions et pour commenter avec aigreur les réactions d’Antoinette.

Les déplacements de la mère et les gestes de la fille sont décrits avec précision par des verbes de mouvement au passé simple (« recula », « ouvrit », « se dressa »). La narratrice commente les mimiques d’Antoinette : elle bouge « avec lenteur et une évidente mauvaise grâce », ce qui exaspère la mère et provoque un nouveau dialogue tendu dans lequel Antoinette ne répond que par un « non, maman », murmuré à « voix basse ».

La narratrice, de nouveau d’un point de vue externe, décrit avec une précision chargée de compassion la mimique qui accompagne cette réponse soumise : elle « sourit, avec une sorte d’effort lâche et pénible qui déform[e] douloureusement ses traits ».

3. Le monologue intérieur d’une révoltée silencieuse

Pour faire face aux agressions de sa mère, Antoinette a mis au point une méthode de résistance passive : des réponses minimales – un « non, maman » murmuré, un « sourire » douloureux. Mais sous cette froideur apparente bouillonne la haine auquel le lecteur accède par le monologue intérieur d’Antoinette retranscrit d’un point de vue interne, au style indirect libre.

Dans un flash-back défilent des scènes du passé, à peine esquissées – autant de moments traumatisants où la mère s’est déchaînée contre sa fille qui entend encore cette « voix irritée » dont elle n’a retenu que les reproches (« cette petite qui est toujours dans mes jambes… », « tu as encore taché ma robe […] petite imbécile ! »).

4. L’acuité d’un souvenir particulièrement humiliant

Un souvenir plus fort que les autres remonte à la surface, s’organisant progressivement, comme un puzzle dont les pièces, séparées ici par des points de suspension, se mettent en place : le moment imprécis (« un jour »), quand elle avait « onze ans », le souvenir associé à ce moment – le désir de « mourir » –, puis des éléments visuels (« un coin de rue »), le souvenir sonore de la voix haïe (« Tu veux une gifle ? »), une sensation tactile (« la brûlure d’un soufflet »)…

Puis la scène se peuple de témoins, des passants, des camarades d’école, décor visuel et sonore fait des « ricanements » de ce public d’enfants qui commentent ironiquement d’un « Eh bien, ma vieille » et de l’obscurité de « la rue noire » et « des lumières » à travers ses larmes.

À tous ces détails encore vivaces, Antoinette associe, au discours indirect libre, les sentiments violents qu’elle éprouve désormais à l’égard de ses tortionnaires : haine, désir de « tuer », de « défigurer ». Une insulte brute résume ce bouillonnement : « sales gens ». La séquence souvenir se prolonge avec quelques moments d’humiliation plus récents et se referme sur le rappel de son âge d’aujourd’hui, « quatorze ans ».

Antoinette s’évade de ses tourments dans des « rêves » inspirés manifestement par des lectures refuge, romans remplis de figures féminines et masculines idéales appartenant à une aristocratie imaginaire aux noms improbables… Elle laisse derrière elle son passé et son présent d’adolescente, et se projette dans une vie de « femme aimée et belle » où les points de suspension isolent « l’amour » comme une bulle fragile, lorsque la voix de sa mère la ramène à la réalité…

Conclusion

L’enfant n’apparaît dans la littérature qu’au xixe siècle. Antoinette prend place dans la grande famille des enfants martyrs de la littérature : Cosette, Olivier Twist, Poil de Carotte, Guillaume (Le Sagouin, de Mauriac), [Ouverture] frères et sœurs de ces enfants de chair et d’os dont on découvre encore aujourd’hui les souffrances au détour d’un reportage, d’un article de journal, quand les coups des parents les tuent ou qu’ils choisissent eux-mêmes de mettre fin à leur calvaire.