Jacques Réda, "La Bicyclette", Retour au calme

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

Exprimer la réalité du monde ou la transfigurer ?

 Commentaire

 Vous ferez le commentaire du poème de Jacques Réda, « La Bicyclette », en montrant :
 - comment le poème progresse de la description de l'objet réel à la transcription d'une vision ;
 - comment cette métamorphose est mise en scène.

Se reporter au document D du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur les deux pistes qui vous données dans le sujet.

  • Faites aussi la « définition » du texte.

Poème (genre), qui décrit (type de texte) un objet banal - une bicyclette (thème) - et peint (type de texte) une vision cosmique (thème), lyrique, épique (registres), tableau à la fois banal et grandiose, qui sollicite tous les sens (qualification), pour décrire, pour métamorphoser l'objet par la poésie et transfigurer le monde, pour inciter à la rêverie et faire comprendre les pouvoirs de la poésie (buts).

Pistes de recherche

Première piste : un objet du quotidien métamorphosé

  • Repérez les expressions qui désignent la bicyclette dans sa réalité.

  • Relevez les détails qui précisent les circonstances ( et quand ?) de la vision.

  • Qualifiez par des adjectifs l'atmosphère générale du tableau.

  • En quoi peut-on parler de « mise en scène » ? Analysez les couleurs, les formes, les lumières, les mouvements, les sons.

  • Analysez la progression du poème : va-t-il du général au particulier, ou l'inverse ? Par qui la scène est-elle vue ?

Deuxième piste : de l'objet à la vision cosmique : le miracle poétique

  • Analysez comment objet et décor se métamorphosent, s'animent, comment on passe de la réalité au rêve.

  • Analysez les images (métaphores, personnifications...) qui transforment la bicyclette.

  • Quelle valeur symbolique la bicyclette prend-elle ?

  • Explicitez ce qui n'est pas dit nettement mais suggéré.

Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

Le poète, la poésie : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Amorce : Au xxe siècle, les arts, et la poésie notamment, sont à la recherche de nouveauté, avec les tentatives surréalistes et dadaïstes. Ainsi, Cocteau préconise une poésie du quotidien mais qui « dévoile » le monde qui nous entoure par la magie des mots.

Présentation du texte : Réda, dans son poème en vers « La Bicyclette », choisit un objet du quotidien, banal, mais il en donne une vision tout à fait inattendue.

Annonce du plan : Il commence par la décritre dans son cadre, dans sa réalité, puis il l'anime progressivement, la transfigure et ouvre le décor de cette mise en scène sur une vision cosmique, qui consacre les pouvoirs et le miracle de la poésie.

I. Un objet du quotidien mis en scène et métamorphosé

Le poète part de la description d'un objet ordinaire.

1. Une description objective ?

  • La bicyclette et ses diverses parties sont d'abord désignées par des mots techniques : c'est un « vélo », un « grand vélo noir », avec ses « rayons », son « guidon », ses « roues ».

  • Réda en souligne la banalité par l'article indéfini « un » (v. 6 et 7) et par la platitude des verbes introduisant sa description (« c'est », v. 7 et « Il a », v. 8).

  • Son regard poétique en signale cependant dès le début la beauté à travers des termes mélioratifs (« grâce », « proportions parfaites ») et le rythme parfait du vers 7 qui présente l'objet.

2. Calme et silence

Réda inclut le « vélo » dans un paysage urbain sous le soleil couchant, qu'il peint comme un tableau observé par un metteur en scène d'abord en mouvement, puis s'arrêtant pour observer (« on voit », v. 3).

  • Il donne des précisions prosaïques, presque scénographiques, sur le lieu : une « rue » (v. 1 et 10) déserte (« la rue est vide »), sans présence vivante (excepté celle signalée par le pronom indéfini « on » et celle d'un « chien » [v. 13] mais situé hors cadre). Le silence qui y règne (« en silence ») est mis en relief par le seul son animal (« aboie »). Puis le cadre se réduit à l'espace clos d'« un jardin » (v. 10).

  • Le temps semble suspendu : le dimanche est un jour de repos, et c'est le soir (« à six heures », v. 1). L'impression de durée est intensifiée par le participe présent « passant », le verbe « continue de » (v. 10-11) et le rythme lent de certains vers (sans coupes fortes). Seuls quelques repères indiquent une petite « secousse » temporelle : « soudain » (v. 1) suggère l'apparition de la vision et « alors » (v. 15) signale la mise en mouvement de la bicyclette.

3. La mise en scène d'une métamorphose

  • Le tableau passe de l'ombre à la lumière, du « noir » à la couleur. L'« or » se mêle au « noir » (vélo), et au « vert et doré ». Les effets de lumière suggèrent un monde de reflets (métaphore de « se pulvérise ») et sont rendus par des métaphores empruntées aux éléments : l'eau (« torrent, flots, gouttes » suggèrent l'abondance), le feu (v. 11, 20 : « étincelles », « astres » suggèrent la force violente), qui sont parfois mêlés (« torrent de soleil qui roule / gouttes d'or » aux vers 3-6, « déverser à flots / doré » au vers 11).

  • La mise en mouvement progressive s'amplifie grâce aux verbes de mouvement (« roule », « danse » [lumière personnifiée en danseuse], « vibre », « s'enlever », « chancelle ») ou d'action (« se pulvérise », « déverser à flots », « effleuré », « lancer », mots comme « en suspens »). Elle est enfin soulignée par le rythme que crée l'enjambement (v. 10-11-12, v. 17-19). La scène se sonorise : l'intrusion des bruits (« silence, aboie, elle entend ») est soulignée par le jeu des sonorités (p de « Pieds nus, à petits pas légers », v. 12).

II. De l'objet à la vision cosmique : le miracle poétique

De l'objet réel on passe à la vision cosmique, avec une progression par étapes.

1. La bicyclette devient un être vivant insaisissable

  • L'animalisation (« bête / en éveil »), mise en relief par le rejet et par l'antithèse (« fixité calme »), donne vie à la bicyclette.

  • Puis le passage à la métaphore de l'« oiseau » qui prend son envol, animal noble et symbolique de la poésie, réalise le lien qui permet l'ouverture vers les espaces célestes. La bicyclette serait le symbole de la vie qu'on ne peut capturer (« voudrait-on s'en emparer »), de l'idéal de beauté que le poète veut rendre par les mots mais qui lui échappe.

2. Un décor et un objet qui s'ouvrent sur le cosmos

Le poème se construit au gré du regard de l'observateur.

  • Réda utilise la technique du dessin par touches. Le poème peint d'abord l'espace clos du « jardin » qui combine les formes géométriques (« losange, corridor, vitres, pavage, mur, carreau ») et naturelles (« branches, feuilles »), puis il s'élargit à l'espace ouvert du « village », décor urbain limité, s'ouvre sur la nature (« bois, étangs ») et s'étend enfin au cosmos (« astres », « le feu du soir »).

  • La vision cosmique s'accompagne d'un embrasement presque épique, sorte d'explosion de lumière suggérée par les métaphores « le feu du soir », « grappes d'étincelles » (qui allie le règne végétal et l'élément feu).

  • Le décor est affranchi de la réalité : les « murs » sont « écroulés », le « feu » du soleil est personnifié (« danse pieds nus »).

3. La bicyclette, parcelle d'univers et de feu céleste : l'apothéose finale

  • Le tableau cosmique s'accompagne de la fusion de ce qui au début était bien séparé, individualisé : bicyclette, décor, nature et cosmos se confondent.

  • Le vélo s'élargit aux dimensions du monde : ses roues sont des « astres en fusion » (« gouttes d'or », « grappes d'étincelles »). Il devient soleil. Le glissement s'opère grâce à la polysémie du mot « rayons », lesquels désignent à la fois une partie du vélo et les rayons du soleil.

4. Le monde métamorphosé par le miracle de l'écriture poétique

C'est l'écriture poétique qui réalise ce miracle.

  • Le poème naît d'une perception involontaire : « On voit » (v. 3) ; puis le regard se fait observateur et se dirige du plus large au plus précis, pour enfin devenir inquisiteur et « pénètre[r] » dans les lieux, passant de la « rue » à un « corridor », puis à un « jardin », et enfin à un « vélo » avec ses détails (gros plans sur « le guidon », les « roues »).

  • La composition du poème est ensuite calquée sur les mouvements de la pensée, qui passe du décor (v. 1-6) au vélo (v. 7-9), puis du décor (v. 10-14) au vélo transfiguré (v. 15-21). Le regard revient toujours au vélo, véritable sujet du poème. D'une perception visuelle, on passe à l'interprétation, suggérée par le verbe « On pense » (v. 14).

  • Enfin, c'est le pouvoir magique de la rêverie, à travers les verbes « On devine » (rêverie intérieure), « on dirait », « on verrait » (conditionnels), qui amplifie la vision et l'affranchit de la réalité (comme dans « Page d'écriture » de Prévert : par le pouvoir de la rêverie « les vitres redeviennent sable [...] la craie redevient falaise »).

  • Au fond, le poème réalise sous nos yeux le miracle de la poésie : grâce au pouvoir des mots et des images, le poète transfigure la réalité, anime les objets et le monde, faisant du quotidien un spectacle de beauté et de lumière. Mais il n'y a pas de présence affirmée de l'observateur, qui s'efface (« on ») pour laisser le lecteur vivre en direct cette métamorphose.

Conclusion

Le poème de Jacques Réda peut être lu à plusieurs niveaux : c'est la description d'un objet, mais aussi celle d'un monde rêvé ; plus implicitement, Réda y propose une allégorie du poète, du miracle opéré par les mots. Le poème répond à la conception que Jean Cocteau (1889-1963) a de la poésie : « L'espace d'un éclair nous voyons un chien, un fiacre, une maison pour la première fois. Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement. » (Le Secret professionnel.) Il répond aussi à l'image de Baudelaire qui définit ainsi le pouvoir poétique : « Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or. »