Jean de Léry, Histoire d'un voyage fait en la terre de Brésil, chapitre XVIII

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Humanisme et Renaissance - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
« Frotter et limer notre cervelle 
contre celle d’autrui »
 
 

« Frotter et limer notre cervelle… » • Commentaire

Objets d’étude L

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France métropolitaine • Juin 2012

Série L • 16 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du premier texte de Jean de Léry (texte A).

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour en extraire les idées directrices.

Récit de voyage (genre) qui raconte (type de texte) une rencontre et une discussion avec un vieil Indien sur le comportement des Européens (thème), didactique (registre), vivant, critique et élogieux (adjectifs) pour dénoncer les mœurs des peuples civilisés et faire l’éloge de la vie naturelle des « sauvages » (buts).

Pistes de recherche

Première piste : mise en scène d’un récit de voyage pittoresque

  • Analysez ce qui donne de l’authenticité à cette anecdote autobiographique.
  • Étudiez la précision des circonstances du récit.
  • Précisez le statut du narrateur, son implication et son souci de « faire vrai ».

Deuxième piste : le « sauvage » comme révélateur : 
un regard critique

  • Dépassez la simple perspective narrative.
  • Commentez l’importance du « motif » de l’étonnement du « sauvage » pour la dynamique du dialogue.
  • Analysez la progression du dialogue : qui domine ? Y a-t-il une évolution dans les rapports entre les interlocuteurs ? Si oui, quelle est son importance dans la « démonstration » de Léry ?
  • Quelle image du « vieillard » ce dialogue donne-t-il ?

Troisième piste : critique du monde civilisé, 
éloge de la société « sauvage »

  • Quelles sont les cibles de Léry ? Quels griefs leur adresse-t-il ?
  • Quelle image Léry propose-t-il des peuples « sauvages » ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>L’humanisme : voir mémento des notions.

Corrigé

Introduction

[Amorce] Dans un siècle où abondent les récits de voyages, à la suite de la colonisation des Amériques par les Européens, les hommes de la Renaissance et les écrivains humanistes redoublent d’intérêt pour les peuples du Nouveau Monde. [Présentation du texte] Ainsi, un cordonnier protestant s’embarque en 1557 pour le Brésil. Il partage quelques mois la vie des Indiens Tupinambas. À son retour en France, ses amis le pressent de raconter son expérience : en 1578, il publie l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, dans lequel il décrit plusieurs aspects de la vie des Indiens et rapporte notamment une de ses conversations avec un « vieillard ». [Annonce des axes] Le récit de cette anecdote vécue, mise en scène de façon alerte [I], l’amène à réfléchir sur notre société : le « sauvage », par son regard candide et décapant, domine le dialogue par sa sagesse [II]. À travers ses propos, Léry met en lumière les défauts du monde dit civilisé et semble faire l’éloge de ces prétendus « sauvages » qu’il présente comme un modèle pour nos sociétés [III].

I. Mise en scène d’un récit de voyage pittoresque

1. Un récit et un dialogue plaisants, vivement menés

  • Le récit est essentiellement constitué d’un dialogue qui, par sa vivacité, crée un effet de réel. Cependant, cette conversation entre deux personnes de culture différente ne semble pas artificielle : elle est en effet précédée par la mention de l’étonnement – compréhensible – des Tupinambas, « ébahis » devant les efforts déployés par les Européens pour se procurer le bois du Brésil. Cette curiosité entraîne tout naturellement celle du lecteur, que le dialogue vient satisfaire.
  • Les deux interlocuteurs sont, dès le début du dialogue, clairement définis : d’un côté un narrateur, de l’autre un « vieillard ». Le nom « Tupinambas » crée l’exotisme et alimente l’imagination : du coup, le lecteur imagine visuellement le « vieillard » sous les traits d’un de ces Indiens dont les voyageurs de l’époque rapportaient des dessins pleins de couleur locale.
  • Le choix majoritaire du discours direct, qui confère de l’authenticité à la conversation, donne l’impression d’y assister en direct. Du coup, le lecteur ne s’étonne pas de l’absence d’interprète et ne se demande pas en quelle langue les deux interlocuteurs communiquent. La conversation semble progresser tout naturellement par un jeu de questions-réponses, soutenu par de nombreux verbes de parole (« demande, ayant répondu, répliqua, lui dis-je, dit », à plusieurs reprises).

2. Un narrateur soucieux d’authenticité

  • Le statut du narrateur, sa présence et ses choix narratifs contribuent à donner de l’authenticité et de la vivacité à la scène. L’emploi de la première personne du singulier tout au long du texte et du verbe « j’ai ouï » dans la dernière phrase le pose en témoin véridique.
  • Si le récit est mené majoritairement au passé simple, Léry utilise cependant par endroits le présent (« nos Tupinambas sont fort ébahis », « ils sont aussi grands discoureurs et poursuivent… ») qui réactualise l’anecdote, pourtant vieille de plus de vingt ans.
  • Enfin, le narrateur prend soin de cautionner explicitement la véracité des propos rapportés par une dernière phrase que des expressions modalisatrices fermes comme « au vrai », « de la propre bouche » rendent très assertive.

3. Un narrateur soucieux de précision ethnologique

  • Le narrateur jette sur les Indiens un regard d’ethnologue. Il émaille le récit de termes empruntés à la langue des Indiens, qu’il prend soin de traduire pour ses lecteurs : « Arabotan, c’est-à-dire bois de Brésil », « Mairs et Peros, c’est-à-dire Français et Portugais »…
  • Il mentionne aussi leurs us et coutumes : il précise par exemple le parti que ces Indiens tirent du bois (« pour rougir leurs cordons de coton, plumages et autres choses ») ; il rappelle leurs liens familiaux (ils « aim[ent] et chériss[ent] » leurs « parents » et « enfants »)…

Il semble là adopter le ton et la perspective de l’ethnologue.

II. Le « sauvage » comme révélateur : un regard critique

1. L’étonnement révélateur d’incompréhension

  • L’intention de tirer une réflexion de cette anecdote apparaît dès la mention de la grande surprise des Tupinambas, « fort ébahis ». L’étonnement devient alors un motif qui parcourt tout le texte et en assure la dynamique, à travers les multiples questions que pose le « vieillard ». Ce sont elles qui font progresser le dialogue.
  • Mais elles servent surtout à révéler l’incompréhension devant l’attitude des Européens, que l’on pressent comme répréhensible ou erronée. Le texte tourne alors implicitement à la critique.
  • La dénonciation se fait plus franchement explicite à travers certains propos du « sauvage » : le mot « merveilles » (« tu me contes merveilles ») a encore au xvie siècle son sens latin très fort de « choses incompréhensibles, qui dépassent l’entendement » ; à la fin du texte, il déclare sans ambages : « vous autres […] êtes de grands fols ». Là encore l’adjectif « fols » a gardé un sens très fort (qui ont perdu la raison).

2. Un renversement inattendu des rôles dans le dialogue

  • Au début, c’est le narrateur qui s’impose par ses répliques ; rapportées au style indirect ou au style direct, elles se déploient dans de longues phrases (calquées du latin) à l’allure didactique, structurées par de nombreux connecteurs logiques (« mais non pas », « ni même », « ains », « car », « voire même ») et par des subordonnées relatives. Son souci de convaincre le « sauvage » se marque dans ses interventions entre parenthèses (« en lui faisant trouver bon », « m’accommodant toujours à lui parler de choses qui lui étaient connues »).
  • Mais, progressivement, le « vieillard », qui se cantonnait au début dans des répliques courtes et toutes simples, prend de l’assurance et il domine la fin de la conversation. C’est lui qui clôt le dialogue par une longue intervention, au ton oratoire et persuasif. Sa tirade, qui démarre sur un adverbe très assertif (« Vraiment… »), prend un souffle presque épique qui s’appuie sur une succession de phrases interrogatives, qui sont des interrogations rhétoriques. Elle est parfaitement structurée, s’appuie sur des connecteurs logiques (« car », « mais, parce que… ») et oppose de façon très équilibrée la folie des Européens (« vous autres ») à la sagesse des Indiens (« nous… »). Par ce « nous », le « sauvage » se pose en porte-parole de son peuple tout entier.
  • Le narrateur se voit ôter la parole et, à court d’arguments, ne trouve même pas quoi répondre.

3. Le « vieillard » reconnu comme l’incarnation de la sagesse

  • Ce renversement fait du « vieillard » l’incarnation de la sagesse (ce que son âge vénérable laissait symboliquement présager) ; il peut donc, à la fin du dialogue, souligner ouvertement les incohérences de ceux que l’on dit civilisés.
  • Ses questions rhétoriques (« faut-il tant… pour… ? »), la forme interro-négative (« la terre n’est-elle pas suffisante… ? ») présentent comme une évidence la leçon qu’il donne aux Européens. Le dialogue, de polémique qu’il aurait pu être, devient didactique.
  • Le narrateur s’incline devant sa force persuasive et doit même reconnaître – et par là fait reconnaître au lecteur pris à témoin – les qualités oratoires et argumentatives de ce qu’il qualifie avec un respect admiratif de « discours ». Les interventions du narrateur qui émaillent le récit annonçaient déjà ces qualités : « ils sont aussi grands discoureurs, et poursuivent fort bien un propos jusqu’au bout ». La litote qui désigne le « vieillard » (« lequel vous jugerez n’était nullement lourdaud ») ne donne que plus de force à cette allégeance.
  • Le narrateur semble avoir définitivement déserté le « camp » des civilisés : c’est en effet sur le ton ironique qu’il reprend, pour en souligner l’erreur, leurs propos qui traitent avec un mépris injustifié le « vieillard » de « pauvre sauvage américain ».

III. Critique du monde civilisé, 
éloge de la société « sauvage »

1. La critique des Européens

Les griefs contre les nations européennes sont multiples et précis.

  • Le premier reproche est concret, pratique, et par là irréfutable parce qu’il part d’une constatation objective et qu’il touche à la vie quotidienne des indigènes. Le sauvage dénonce le pillage des ressources naturelles du Brésil, notamment du « bois » : « Voire, vous en faut-il autant ? »
  • La critique se fait plus générale lorsque l’Indien pointe du doigt l’avidité des Européens qui ne cherchent que l’enrichissement des « marchand[s] ». Ce grief était déjà préparé par le narrateur lui-même qui souligne l’abondance (« en grande quantité ») ; puis il est soutenu par l’accumulation des « marchandises » (« couteaux, ciseaux, miroirs… »), l’expression « tout le bois », l’évocation très visuelle des « navires […] chargés » et la forte opposition entre le singulier « un tel seul » (marchand) et le pluriel « plusieurs navires ».
  • La critique des civilisés se poursuit par la mention de leur inconscience face aux dangers et aux souffrances, conséquence de leur cupidité : le vieillard réunit de façon saisissante dans une même expression les termes de cette incohérence : « vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ». Enfin, de façon plus générale encore, et dans toutes ses interventions, il souligne l’intempérance, le manque de mesure des Européens par la répétition de l’adverbe de quantité « tant » (« vous en faut-il tant ? », « cet homme tant riche », « tant de maux »…).
  • En homme pratique, le « sauvage » termine sa diatribe sur un fait encore une fois très concret qui touche aux us et coutumes : il remet en cause la pratique des héritages et des successions que vient de lui expliquer son interlocuteur, pour en montrer l’étrangeté pour les peuples indigènes. Indirectement le narrateur introduit ainsi la notion de relativité des coutumes, et donc de l’absurdité à vouloir imposer sa culture à autrui.

2. En contrepoint, l’éloge de la culture indienne

  • En opposition avec l’ingratitude des Européens, les Tupinambas vivent dans un profond respect de la nature, présentée comme une mère nourricière envers laquelle il faut avoir de la reconnaissance. L’expression « terre […] qui [les/nous] a nourris » est répétée, le verbe « nourrir » est employé trois fois (au passé et au futur). Leur vie est guidée par la tempérance, connotée par les mots « suffisante » ou « sans nous en soucier plus avant ».
  • Mais ce ne sont pas des « sauvages » étrangers à tout sentiment : ils ont le sens de la famille et ne sont pas tournés uniquement vers les générations futures (« des enfants ») mais marquent aussi affection, égards et reconnaissance pour leurs ascendants et leurs proches (« des parents »).
  • Enfin, ils ne sont ni inconscients ni insouciants et, prévoyants, ils savent se projeter vers l’avenir : « nous nous assurons que […] la terre […] nourrira [nos enfants] ». Cela leur donne une sérénité que les Européens ont perdue (« nous nous reposons sur cela »).

Conclusion

[Synthèse] À travers la vivacité d’un dialogue qui semble pris sur le vif, Jean de Léry dresse un réquisitoire contre les pays qui se disent « civilisés » et un éloge des civilisations considérées comme « sauvages ». Le texte, qui a valeur de témoignage personnel, est en même temps porteur des valeurs humanistes et a sans doute influencé les réflexions de Montaigne dans le chapitre des Essais intitulé « Les Cannibales ». [Ouverture] Il est aussi précurseur des combats du siècle des Lumières. Montesquieu reprendra dans les Lettres persanes (1721) le procédé du regard naïf de l’étranger qui voyage, Voltaire s’en inspirera dans ses contes philosophiques (L’Ingénu, par exemple) et le mythe du bon sauvage prendra ses racines dans des récits de voyage de ce type.