Jean Giono, Le Chant du monde (L)

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Antilles, Guyane
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Le poids des épreuves
 
 

Le poids des épreuves • Commentaire

Roman

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Antilles, Guyane • Juin 2012

Série L • 16 points

Commentaire

> Vous commenterez le texte de Jean Giono.

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices.

Extrait de roman (genre) qui raconte et décrit (type de texte) la lutte d’un homme avec un fleuve (thème), épique (registre), tendu, étrange, presque merveilleux, poétique (adjectifs), pour rendre compte des rapports entre l’homme et la nature, pour créer du suspense, pour célébrer la beauté du monde et montrer le bonheur de l’homme sur la terre (buts).

  • Analysez l’identité et les caractéristiques des « personnages ».
  • Commentez la progression de la lutte entre l’homme et le fleuve.
  • Analysez l’aspect merveilleux et presque épique du récit.
  • Quel message semble vouloir faire passer Giono à travers cet épisode ?

Pistes de recherche

Première piste : la connivence entre l’homme et le fleuve

  • Analysez ce qui rapproche les deux « personnages » en présence.
  • Mettez en valeur l’étrangeté de ces « personnages » au regard de la réalité.

Deuxième piste : une confrontation assez farouche

  • Analysez l’atmosphère de la lutte qui oppose Antonio au fleuve.
  • Dégagez du récit les atouts de chacune des « forces » en présence.

Troisième piste : le message d’un texte poétique

  • Interprétez cette lutte : qu’est-ce qui assure le succès d’Antonio ? Quelle est sa stratégie ?
  • Comment Giono donne-t-il un ton épique et poétique à ce récit ?
  • Déduisez-en le regard de Giono sur le monde et les hommes.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Giono est autant un poète qu’un romancier : il puise son inspiration aussi bien dans la vie des hommes que dans la nature dont il est très proche.

[Présentation de l’œuvre et du texte] Dans Le Chant du monde, Giono raconte comment Antonio, qui doit faire descendre des troncs d’arbres dans la montagne grâce au courant du fleuve, se mesure avec l’eau, élément naturel qu’il connaît bien et qui est au centre du roman. [Annonce du plan] Le récit témoigne d’une étrange connivence entre l’homme et le fleuve [I], qui se livrent cependant une lutte farouche et par instants tendue [II]. Mais, à travers cet épisode, Giono révèle surtout sa conception du monde et des rapports que l’homme doit entretenir avec la nature qui l’entoure [III].

I. La connivence entre l’homme et le fleuve

1. Un homme-poisson

  • Nombre d’expressions soulignent la familiarité d’Antonio avec le fleuve (« l’habitude de l’eau », « c’était sa limite »), sensible tout au long du texte.
  • Le lecteur assiste à la métamorphose du corps par la nage : le corps d’Antonio est comparé à celui d’un poisson : « ses épaules étaient devenues comme des épaules de poisson […] grasses et rondes, sans bosses ni creux » ; « Ses longs bras pendaient de chaque côté de lui, souples ».
  • Sa façon même d’entrer dans l’eau (« Il entra de son seul élan », « Il donna un coup de jarret »), ses mouvements sont ceux d’un poisson [+ exemples].

2. Un fleuve-créature

  • Dans un mouvement inverse, le fleuve s’anime et prend vie : « masse vivante », il rappelle la vision des éléments naturels dans la mythologie.
  • Il est personnifié et devient une créature proche de l’homme : « l’eau balançait ses longs cheveux », « Une lanière d’eau serra sa poitrine ».
  • Ses manifestations aussi sont presque humaines : « ronflement du fleuve ». L’auteur lui prête même des traits de caractère (« sournoisement »).

3. Une fusion entre les éléments de la nature et l’homme

Ces images, qui établissent des rapports et des liens solides entre les éléments de la nature, décrivent un monde unitaire, en communion. Ainsi, les membres du corps humain sont confondus avec des éléments de la nature.

II. Une confrontation assez farouche

1. Une lutte sans violence

  • Le lecteur assiste cependant à une lutte, mais sans cruauté ni violence excessive. Chacun fait valoir ses armes [exemples à commenter].
  • Chacun est pour l’autre un allié et un adversaire dont il sait prendre la mesure [relever et commenter les expressions qui le montrent].

2. Le jeu stratégique du nageur

  • Antonio se livre à un véritable jeu stratégique lors de sa nage : « Il cherchait la faiblesse de l’eau ». Il passe tantôt en force (« coup de jarret ; coup de pied ; saisissait la force de l’eau, d’un grand coup ; saisit à pleines mains… »), tantôt en douceur (« il se tourna un peu », « se laissa glisser »).
  • Son corps est fait pour résister aux surprises des courants (« renforçait le cou », « sa tête bien solide »). Il est lui aussi une « force de la nature ».

3. Les atouts de l’élément liquide

  • L’eau personnifiée se présente comme un adversaire qui a lui aussi ses atouts, notamment le fait d’être « une masse vivante » et presque solide (« épaisse », « lourde », « comme du granit », « dure et serrée »).
  • Sa relative supériorité lui vient de sa « profondeur » et des surprises qui attendent le nageur selon les strates parcourues (« régions glacées/dures/puis de molles ondulations […] qui tourbillonnaient »). Tout le texte révèle la force de l’eau [relever et commenter le champ lexical de la force].

4. La mise en danger de l’homme

  • À plusieurs reprises au cours du texte Antonio est en danger [relever les lignes où il se trouve en posture dangereuse]. Mais il veut aller jusqu’au bout de ses possibilités physiques, ce qui révèle et fait valoir sa solidité mentale.
  • Antonio calcule bien les risques, il se connaît aussi bien qu’il connaît le fleuve, il mesure ses limites dont il a pleine conscience.

III. Un texte poétique : Le Chant du monde

Mais ce passage est autant une description que le récit d’une lutte qui pourrait, elle, se réduire à quelques lignes. Quelle est la fonction de cette description ? Comme souvent chez Giono, l’évocation de la nature se fait sur le mode poétique et un peu surnaturel. Elle révèle aussi une conception de la vie et de la condition humaine face aux éléments, aux forces qui l’entourent.

1. Une soumission qui est la condition de la connaissance

  • Si Antonio sort vainqueur de la lutte, c’est qu’il analyse le monde et les situations essentiellement par ses sens qui lui transmettent des informations : c’est l’écoute attentive de son corps qui le guide [exemples à relever : vocabulaire du corps et des sensations].
  • C’est aussi sa connaissance (toujours par les sens) du fleuve, qui est une matière changeante. Il connaît ses variations comme on connaît un être humain. De ce contact immédiat et sensuel avec l’eau, il retire un savoir car, pour lui, la sensation est connaissance : plongé dans le fleuve, il sait d’après ce qu’il sent qu’« il pleut en montagne ».
  • Il vit en parfaite communion avec la nature, ses organes de perception étant reliés à tous les éléments. Il a avec le fleuve un rapport de solidarité étroite, presque d’osmose. Il épouse ses flux de forces : « Il se laissait porter par les courants ». Le choix des verbes accentue cette fusion sensuelle avec l’eau : « il tâtait », « il touchait », « il sentait », « pour essayer de toucher ».
  • C’est grâce à cela qu’il élabore progressivement sa stratégie et arrive à la victoire et au bonheur (« heureux »). Ses paroles (ou pensées) rapportées témoignent de cette prise de conscience : il répertorie méthodiquement les informations (« L’eau est lourde », « Il pleut en montagne ») au fur et à mesure de sa nage pour arriver au bilan final qui récapitule sur un mode assertif (« Il faut passer », deux fois).

2. Le respect de la vie sous toutes ses formes

Cette confrontation avec le fleuve est génératrice d’un bonheur (« heureux ») sensible pour Antonio.

  • Son bien-être provient de la présence de cette « masse » qui n’est pas inerte, mais qui vit (« ronflement du fleuve »), qui résiste et en même temps fait corps avec lui (« l’eau balançait ses longs cheveux », « Une lanière d’eau serra sa poitrine »).
  • Antonio se sent vivre et son contentement culmine au sortir de ce bain, au-delà de l’enquête menée. Sa réussite le rend beau (« reluisant », « souples », « bonnes mains/doigts […] fins ») et semble se propager à tout ce qui l’entoure (« au plein du soleil »).

3. L’épopée et la poésie du monde qui s’offre à nous

Giono donne à cet épisode poétique une dimension presque épique.

  • Antonio est bien un héros épique, par son physique d’abord (« C’étaient deux beaux bras nus, longs et solides, à peine un peu renflés au-dessus du coude mais tout entourés sous la peau d’une escalade de muscles ») ; par ses aspirations ensuite : plein d’énergie, il y a en lui un désir de violence qu’il assouvit dans l’affrontement : ici, il accomplit un « exploit ».
  • Le texte comporte aussi d’autres caractéristiques du registre épique : les éléments sont personnifiés [relever les effets d’amplification : hyperboles, rythmes parfois amples].
  • De l’épopée, Giono tire aussi son esthétique et son écriture poétique : les images abondent [les analyser]. La vie est perçue à travers la multiplication des sensations qui créent d’enivrantes synesthésies [exemples à commenter].
 

Notez bien

Les synesthésies établissent des correspondances entre les perceptions des cinq sens. Les exemples les plus connus sont le poème « Voyelles » de Rimbaud ou « Correspondances » de Baudelaire : pour celui-ci, « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. […] Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,/ Doux comme les hautbois, verts comme les prairies. »

  • Quel sens donner au récit poétique de cette confrontation ? Giono y invite le lecteur à mesurer le double aspect du « monde », à la fois violent [exemples] et beau [exemples]. Homme et fleuve sont des organismes complexes [analyser les éléments qui les composent], qui sortent grandis de leur confrontation. Jamais Antonio ne cherche à contrôler le fleuve, il fait confiance à ses sens aiguisés par l’expérience pour se mesurer au monde de l’eau.

La leçon à tirer est que l’homme, s’il sait écouter, voir, entendre et surtout toucher la nature, ne doit pas craindre le monde, mais le pénétrer pour mieux le comprendre, vivre en harmonie tonique avec lui et trouver ainsi le bonheur, une joie cosmique. Cette poésie de la nature est un hymne qui célèbre le monde.

Conclusion

À travers ce récit un peu merveilleux, à travers ses descriptions, Giono suggère que les composantes du monde (éléments et humains) se confondent, que l’homme a certes une lutte à mener, mais que, s’il sait comprendre la nature, il saura la dompter sans la brusquer, et que par là il atteindra le bonheur. C’est par une vision et une langue poétique foisonnante, mais très simple, que Giono fait « chanter » le monde qui guide son écriture.