Jean Giono, Un roi sans divertissement

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Des personnages extraordinaires ?
 
 

Des personnages extraordinaires ? • Commentaire

Roman

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France métropolitaine • Juin 2013

Série ES-S • 16 points

Commentaire

> Vous commenterez le texte de Jean Giono.

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Extrait de roman (genre) qui raconte (type de texte) une fête (sujet) et décrit (type de texte) la nature, un château, ses environs et une grand-mère/mère (sujet), lyrique (registre), précis, vivant, pittoresque, (adjectifs), pour faire le portrait d’une grand-mère atypique, fantaisiste et énergique, pour rendre compte du bonheur d’enfants dans un monde familier et festif (buts).

Pistes de recherche

Première piste : un spectacle merveilleux

  • Analysez le point de vue du narrateur pour rendre compte de la scène.
  • Définissez le statut du narrateur et analysez sa personnalité.
  • Quelle est l’atmosphère de cette fête ? Comment le narrateur en rend-il compte ? Comment organise-t-il sa description ?
  • Caractérisez les éléments de cette scène (lieux, personnages…).

Deuxième piste : une protagoniste extraordinaire

  • Analysez le personnage de Mme Tim (question et sujet d’invention).
  • Quels sont : son statut dans la famille, ses traits caractéristiques ?
  • À quel personnage de notre imaginaire culturel ressemble-t-elle ?
  • Son portrait est-il positif ou négatif ? Quel regard le narrateur porte-t-il sur elle ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Dans Un roi sans divertissement, Giono rompt avec ses précédentes œuvres. Il situe toujours l’action dans les montagnes de l’arrière-pays provençal mais il s’agit quasiment d’un roman policier doublé d’une réflexion philosophique (le titre – étrange – est emprunté à une citation des Pensées de Pascal). Giono y raconte des crimes sanglants, un suicide spectaculaire, mais aussi des moments apaisés, à l’image de la dualité du monde où cohabitent des êtres pervers ou généreux. Dans ce passage, il donne la parole à un narrateur pour décrire les fêtes données pour ses petits-enfants par une châtelaine pittoresque. [Annonce du plan] Ce narrateur fait revivre dans toutes leurs dimensions spectaculaires ces divertissements où tous les sens étaient à la fête [I]. Il fait le portrait de la protagoniste de ces spectacles, métamorphosée en une espèce de divinité tutélaire qui dispense autour d’elle joie et abondance dans ce petit paradis provençal [II].

I. Un spectacle merveilleux

1. Un narrateur-spectateur bien informé

  • Le narrateur, qui est aussi spectateur, se démultiplie par le pronom personnel indéfini « on », toujours sujet de verbes de perception, de mouvement, de sentiment. Excellent conteur, il sait mettre en scène son récit et lui donner du crédit. Il présente d’abord brièvement le personnage principal, puis retarde son entrée en scène ; en trois paragraphes, il crée une atmosphère, installe le décor avant de nous faire entrer au cœur de la fête, dans le château, comme dans un long travelling de cinéma.
  • Il est bien informé de tout ce qui touche au château dont il connaît « les terrasses », le « parc » et il doit avoir ses entrées même dans les « combles » pour y suivre les « galopades » des enfants ; il sait tout sur la famille de Mme Tim et le petit monde qui gravite autour, il cite les noms, leurs relations familiales (« Onésiphore de Prébois », « la petite fille de la vieille Nanette »).
  • On imagine qu’il appartient à cette communauté paysanne sur laquelle « règne » Mme Tim. Il nous entraîne dans les lieux environnants dont il connaît tout, « plaine », « crêtes », « chemins », localités voisines comme « Saint-­Baudille » ou « Mens ». Avec lui, on monte, on descend, on a différents points de vue qui convergent tous vers le château.

2. Un narrateur enthousiaste

  • En homme de la campagne, il vit au rythme des saisons et des activités qui les accompagnent, comme la chasse en « automne ». Il parle de la végétation et de la vie de la nature, des « buis », des « parcs », des « pluies » ; il compare le bruit des « galopades » dans les combles au « tonnerre » ; les langes des enfants sont des « cocons », comme des chrysalides de vers à soie (on est au pays des mûriers et de la vigne), les enfants sont « des grappes » qui giclent autour de Mme Tim, comme au pressoir après la vendange.
  • Il s’exprime dans un langage familier, peu soucieux de la correction académique mais très coloré ; il décrit cette Mme Tim, « abondamment grand-mère » et vêtue « à l’opulente », s’amuse des « bamboulas » ou transforme nourrices et nourrissons en « cargaisons » bonnes à « ramasser ».
  • Il aime les plaisirs de la vie : il n’est pas insensible aux formes de Mme Tim, belle comme une « statue » antique, ni à ses nourritures délicieuses.

3. Un spectacle total et merveilleux

Le champ lexical de la vue est récurrent (« voir » est répété trois fois, « on ne manquait pas de regarder ») mais les autres sens aussi sont à la fête.

  • Le spectacle est une fête pour les sens. Il est sonore : on entend, malgré la distance, les « galopades » des enfants et le narrateur joue des allitérations en [r] et en [m/n] pour rendre compte de ce « tonnerre » enfantin. C’est aussi, pour le goût, une débauche de nourritures, toutes plus appétissantes les unes que les autres : on distribue « parts de gâteaux », « sirop », « orangeade » et « pâtisserie ». On a l’impression de pouvoir prendre à pleines mains ces « grappes » d’enfants qui « gicl[ent] », de toucher tous ces tissus (« bure », « linon », « zinzolins »).
  • L’exubérance de ce monde est rendue par des phrases au rythme varié et dynamique, les nombreux pluriels, les chiffres qui multiplient les progénitures (« trois » ménages donc « trois » filles, et déjà « six » enfants pour l’aînée).
  • Le spectacle s’anime de multiples figurants. Le narrateur fait se succéder les personnages dans ce spectacle qui brasse sans trop de hiérarchie les « domestiques », les « nourrices », le « messager », un « laquais », et la famille des « filles et petits-enfants ». Les vêtements métamorphosent magnifiquement les simples paysans devenus domestiques au château.

[Transition] Une fois le décor planté, on n’attend plus que la protagoniste…

II. Une protagoniste extraordinaire, une figure tutélaire

Mme Tim est comme au centre d’un tableau (elle est d’ailleurs décrite à la fin du texte comme « encadrée » mais… par un laquais et une domestique).

1. Un pouvoir sans limite

  • Mme Tim domine, dans tous les sens du terme : géographiquement, le château surplombe la « plaine », depuis la colline de « Saint-Baudille ». Socialement, tel un général d’armée ou un simple « tambour-major », elle donne « l’ordre », organise les divertissements, habille ses domestiques.
  • Ses filles, quoique mariées et mères de famille, semblent encore bien soumises à leur mère et n’ont pas leur mot à dire.
  • Les enfants sont réduits, avec un humour affectueux, à « un petit monde » dont on ne voit que « les jambes » agitées, quand ils ne sont pas assimilés à de simples « cargaisons de nourrices et d’enfants » qu’il faut « ramasser ».

2. Une allégorie de l’abondance

Info

Une allégorie est une figure de style qui consiste à représenter une idée ou une notion abstraite par un élément concret (exemple : la colombe est une allégorie de la paix).

Bref, la seule personne qui compte vraiment, c’est « Mme Tim », allégorie de l’abondance. Il semble en effet qu’une corne d’abondance déverse ses trésors sur ce monde enchanté.

  • Le narrateur crée l’impression de « monde à l’opulente » par l’accumulation des groupes nominaux au pluriel, avec leurs articles indéfinis ; il se souvient « des fêtes… des goûters… des promenades… des jeux… des sortes de bamboulas » ; les imparfaits de répétition dans les deuxième et troisième paragraphes, les hyperboles (« des fonds énormes ») et le champ lexical de la multiplicité contribuent aussi à ce sentiment de profusion (« abondamment », « à chaque instant », « des cargaisons de », « à n’en plus finir »). La nourriture est offerte par « panier » entier et la boisson par « tonnelet ».
  • Mme Tim est elle-même emblématique de son royaume. Sa description physique est assez sommaire mais on ne voit d’elle que ses formes généreuses et malgré son âge – c’est une grand-mère –, les rondeurs de son « corsage » et ses « jabots de linon » ne laissent pas les hommes indifférents.

3. Un portrait plus ambigu qu’il n’y paraît

  • Elle présente en effet des oppositions surprenantes. Elle est vêtue « à l’opulente », mais sa robe est de « bure », une étoffe de laine brune assez grossière traditionnellement associée à la robe austère des moines. Elle a la beauté immobile et imposante d’une « statue », mais ses vêtements accompagnent ses mouvements (« se plissaient, se déplissaient »).
  • Qui est-elle en vérité ? Une simple grand-mère respectable ou une divinité qui rappelle à fois Dionysos, dieu du vin, dispensateur de la vie mais aussi des désordres de l’ivresse, ou Déméter, déesse des moissons, des récoltes et de la fertilité ? Au début du texte, on a l’impression d’assister à une procession chargée d’offrandes qui monte vers le temple de cette divinité.
  • Dans le même temps, elle n’est pas dépourvue d’une espèce d’animalité, comme la reine pondeuse d’une fourmilière entourée de ces nouveau-nés dans leurs « cocons blancs » et autour de qui tous s’affairent. Elle rassure par sa générosité et ses largesses mais elle inquiète aussi par sa démesure d’ogresse qui rapetisse ceux qui l’approchent ou les métamorphose en « grappe » humaine, en « cuve » de vin où ils « gicl[ent] autour d’elle ». Mme Tim est elle-même à ce point désirable qu’elle suscite des appétits irrépressibles et qu’« on l’aurait toute voulue ».

4. La gardienne d’un paradis perdu ou préservé

  • La phrase « C’était alors des fêtes à n’en plus finir » au début du troisième paragraphe marque la rupture entre le monde banal et familier de la « plaine » et l’espace enchanté du château en fête.
  • Isolé dans un monde clos, un « parc » fermé par des haies, parfois « lointain » au fond des combles du château ou plus proche sur les « terrasses » ou dans le « labyrinthe » de verdure, ce paradis n’est accessible aux villageois que par la vue ou l’ouïe. Seuls les enfants en ont la jouissance pleine et entière, comme Adam et Ève dans le paradis terrestre.
  • Et c’est sur ce « vert paradis des amours enfantines », pour parodier Baudelaire, que veille Mme Tim qui y apporte sa fantaisie et sa démesure.

Conclusion

Ce tableau, qui tient plus des fêtes paysannes de Breughel que des fêtes galantes de Watteau, marque une pause de bonheur dans les tragédies qui vont secouer ce coin de Provence. Giono y donne vie avec simplicité à des personnages attachants, son narrateur bonhomme et enthousiaste, cette Mme Tim à l’énergie communicative entourée de ribambelles d’enfants. « Le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite », disait le poète Paul Fort.