Jean Giraudoux, Électre, acte II, scène 9

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Violence sur scène
 
 

Violence sur scène • Commentaire

Théâtre

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Pondichéry • Mai 2013

Séries ES, S • 16 points

Commentaire

> Vous commenterez la scène d’Électre de Giraudoux.

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices.

Tirade théâtrale (genre) qui raconte (type de texte) l’assassinat d’Agamemnon (sujet), tragique, dramatique (registres), réaliste, violente, intense, horrible, effrayante (adjectifs), pour émouvoir, pour rendre sensible la violence d’un événement « hors scène », pour moderniser le mythe (buts).

  • Montrez ce qui donne à cette scène sa singularité pour rendre compte d’un assassinat.
  • Tenez compte de la théâtralité de la scène : comment, bien que le meurtre ne soit pas représenté sur scène, Giraudoux/le Mendiant en fait-il revivre l’atrocité ?
  • La réponse à la question sur le corpus (sujet précédent) vous donne des pistes.
  • La scène propose-t-elle un message ?
  • N’oubliez pas qu’il s’agit de la réécriture d’un mythe.

Pistes de recherche

Première piste : l’efficacité dramatique et la théâtralité du récit

  • Visualisez ce que dépeint le Mendiant pour dégager ce qui donne à la tirade son efficacité dramatique.
  • Par quels autres détails que les précisions visuelles le Mendiant anime-t-il le récit pour donner l’impression qu’on y assiste ?
  • Analysez les points de vue successivement adoptés par le Mendiant.
  • Analysez le rythme du récit (accélération, ralentissement, pauses…) et dégagez les procédés utilisés pour assurer de la variété dans cette tirade.

Deuxième piste : la réécriture d’un mythe

  • Quels types de scène et de situation cette scène « imite »-t-elle ?
  • Analysez la part de tradition et de modernité dans le personnage du Mendiant. D’où vient sa fantaisie ?
  • Mesurez l’écart entre les personnages évoqués et leurs « modèles » antiques.
  • En quoi Giraudoux renouvelle-t-il la notion du tragique et son expression littéraire ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Introduction

[Amorce] Au xviie siècle classique, en vertu de la règle de la bienséance, les meurtres et les actes violents étaient bannis des scènes de théâtre. Le mouvement romantique du xixe siècle s’est affranchi de règles littéraires trop astreignantes et les dramaturges ont alors multiplié les morts sur scène. [Présentation du texte] Au xxe siècle, Giraudoux renoue avec la tradition antique et les règles classiques : dans sa réécriture du mythe d’Électre, à la fin de la pièce un étrange personnage, le Mendiant, vient faire le récit rétrospectif du meurtre d’Agamemnon par sa femme Clytemnestre et son amant Égisthe. [Annonce du plan] Bien que le meurtre n’ait pas lieu « en direct », mais soit rapporté indirectement, la scène atteint une grande intensité dramatique [I]. Mais, dans cette réécriture, Giraudoux ne « copie » pas : par différents moyens, il apporte une touche de modernité au mythe [II].

I. L’efficacité dramatique, la théâtralité de la scène

1. La précision réaliste d’une scène horrible

  • Un récit « spectaculaire » qui permet de voir. Chaque détail concret est précisé pour que le spectateur « voie » littéralement la scène. Les parties du corps de la victime (« pied », « tête », « chair », « visage », « barbe », « bras », « main droite », « quatre doigts ») sont énumérées comme autant de gros plans émotionnels qui marquent la « dislocation » de ce corps autrefois vénérable. Le Mendiant mentionne les blessures (« la plaie ») et leurs conséquences – le « sang » qui manque d’éclabousser Clytemnestre et auquel fait écho la couleur de sa robe « rouge ». Il effectue aussi un gros plan sur l’arme du crime, celle-là même de la tragédie grecque.
  • Une scène tout en mouvement. Tout le récit est traversé de notations de mouvements, tant de la victime que des meurtriers et même des objets. Le Mendiant décompose les différentes phases de la chute et de l’agonie d’Agamemnon, jusqu’à l’immobilité de la mort : les « grands coups de pied » désordonnés du roi, les sursauts de la « tête muette », le renoncement à la « lutte » et le « laisser-aller », la paralysie des doigts… Les déplacements et gestes des assassins sont signalés comme autant de didascalies pour une éventuelle mise en scène : le geste d’Égisthe est relaté avec une sécheresse glaçante (« plongea l’épée ») ; Clytemnestre « sursaut[e] », « tourn[e] autour du corps » pour « évit[er] » le sang ; ils « retourn[ent] » à deux reprises le corps. Le spectateur peut même suivre la trajectoire de l’épée : elle « transperc[e] » de part en part la chair, puis la dalle, puis Égisthe la « retir[e] », et enfin, méticuleusement, la « rem[et] bien doucement, bien posément dans la plaie ».
  • Un récit qui permet d’entendre. Le mendiant rend aussi compte de la violence de la scène par des précisions sonores. La « bande-son » allie toutes sortes de bruits variés et cacophoniques : la « voix » et les cris d’Agamemnon (« il cria »), les « grands éclats de rires » d’Égisthe, totalement incongrus dans la situation, les appels désespérés du roi des rois à ses enfants, puis, en contraste, le silence angoissant qui suit l’agonie. Il semble que l’on assiste à la scène, la tension dramatique est palpable et crée l’épouvante.

2. Un assassinat perpétré et vécu de l’intérieur

  • Cette dramatisation de la mort est d’autant plus poignante que le Mendiant fait vivre la scène à ses auditeurs en combinant et entrelaçant les points de vue. Omniscient, il perce les sensations, les pensées et les intentions de tous les personnages.
  • Il prend parfois le point de vue des meurtriers. Il connaît le stratagème d’Égisthe qui rit « pour couvrir la voix » d’Agamemnon ; il rend compte de ce que ressent physiquement le meurtrier au contact de « la douce chair », « facile à transpercer », étonné de ne pas rencontrer la résistance à laquelle il s’attendait, ce « bloc d’airain et de fer qu’il imaginait ». Après avoir rendu visible de l’extérieur la haine de Clytemnestre, qui a la « mousse aux lèvres », le Mendiant élucide les raisons de ses précautions : elle veut « évit[er] » le « sang aux sandales ».
  • Plus étonnamment encore, le Mendiant fait aussi vivre l’agonie d’Agamemnon de l’intérieur. C’est à travers ses yeux de victime que l’on perçoit ses assassins qu’il juge : « cette femme de plus en plus laide » sous l’effet de la haine, « cet homme de plus en plus beau » dans son geste sacrificateur. Le Mendiant perce les intentions d’Agamemnon (« il appela ses enfants […] pour le/la remercier »). Il rapporte ses réflexions et ses pensées confuses à travers le style indirect libre : « la mort […] avait un air qu’il reconnaissait ». Il fait ressentir sa résignation (il « cessa de lutter », « se laissa aller », « voulait bien mourir »), mais aussi ses sursauts de dignité (« mais [il ne voulait] pas qu’elle crachât »). Enfin il traduit ses dernières sensations les plus intimes, l’illusion d’optique de sa vue qui le trompe (« il croyait voir tourner […] le soleil »), la plongée dans la mort (« puis vint l’ombre ») et l’immobilité qui le gagne.

3. Le jeu sur le temps : ralenti et suspense

  • Le meurtre est relaté principalement à travers une cascade de passés simples, marque de violence subite et d’actions rapportées dans un ordre chronologique rigoureux et définitivement rejetées dans le passé.
  • Mais le Mendiant opère un jeu sur le temps qu’il dilate : l’imparfait de durée – qui fait revivre dans sa durée une action révolue – décrit par moments la scène comme au ralenti (« il agonisait », « il croyait voir ») et retarde la mort, d’autant plus angoissante.
  • Cette alternance introduit une variation de rythme que vient soutenir la longueur des phrases. La première phrase, qui décrit les sursauts d’Agamemnon, s’étale sur trois lignes au rythme bousculé par les coupes, mais finalement assagi, comme occulté par le stratagème d’Égisthe qui rit. Les phrases qui relatent les coups mortels frappent, elles, par leur brièveté ; celles qui rapportent les pensées des personnages suivent un rythme plus apaisé. Le geste final d’Égisthe est détaillé comme au ralenti dans une phrase en gradation descendante (16/9/9/7) pour rendre compte de son calme effrayant.

II. La modernisation du mythe

1. Le Mendiant, un personnage hors du commun

L’un des éléments majeurs de la modernisation réside dans la présence et le rôle du Mendiant, personnage à mi-chemin entre la scène – l’action – et la salle.

  • Certes il s’inscrit dans la tradition antique : c’est un héritier du messager chargé de dévoiler aux autres personnages et au public ce qui s’est déroulé dans les coulisses, hors scène. C’est aussi un avatar du chœur des tragédies grecques, généralement constitué de vieillards, qui intervient aux moments forts pour commenter la situation et jeter le regard de la raison sur les événements. Il en a l’âge relativement avancé ; et, comme dans la tragédie grecque, il intercale dans son récit des réflexions pleines de bon sens et d’intuition, qui prennent la forme de maximes bien frappées, construites autour d’un présent de vérité générale, d’un vocabulaire moral et parfois d’un pluriel globalisant (« Les assassins ont tort de blesser le marbre »), ou parfois d’une notion philosophique et d’un pronom indéfini (« La mort a ceci de bon qu’on peut se confier à elle »).
  • Mais le Mendiant dépasse cette fonction traditionnelle : personnage énigmatique, inventé par Giraudoux, il est à mi-chemin entre le marginal (le pauvre) et le dieu. Clairvoyant, il lit les émotions et les pensées des personnages mais aussi, pourvu de dons de prophétie, il prédit le futur : il pressent – et formule de façon affirmative – qu’« Oreste » viendra « pour venger un jour » son père, et « Électre » pour « prêter une minute son visage et ses mains à la mort ».
 

Notez bien

Le théâtre moderne met souvent en scène des personnages à mi-chemin entre scène et salle, qui commentent l’action dans des tirades : le Prologue dans l’Antigone d’Anouilh ; le Jardinier dans Électre de Giraudoux « quitte » la pièce à l’entracte après avoir expliqué au public ce qu’est la tragédie ; le Bonimenteur dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Brecht…

  • Mélange d’humain et de divin, détective (il a « deviné le crime » à un indice ténu qui aurait pu passer inaperçu : « l’entaille » dans la dalle et il établit clairement la culpabilité de Clytemnestre et d’Égisthe) et porte-parole de son créateur, le Mendiant fait partie des personnages qui donnent au théâtre de Giraudoux sa fantaisie. Et il est aussi poète, quand il recourt à des images inattendues, que ce soit la métaphore du « bloc d’airain et de fer » pour désigner la « chair » d’Égisthe ou la personnification du « marbre » qui a « sa rancune », ou de « la mort », « seule amie » d’Agamemnon, avec son « air de famille ».

2. Les héros désacralisés ?

  • Giraudoux ôte leur prestige aux héros épiques homériques et les désacralise. Agamemnon est certes désigné par son titre prestigieux de « roi des rois » mais, au lieu de mourir dans la dignité, il donne « de grands coups de pied » convulsifs peu dignes d’un héros, il « cri[e] », il a une « chair douce », il « cess[e] » de lutter, il est méprisé par sa femme qui a envie de lui « cracher » au visage, pour finalement être réduit à l’état de corps inerte qu’on retourne et qu’on refrappe impunément.
  • Égisthe, lui, est « beau », certes, mais il « pouss[e] de grands éclats de rire » peu nobles qui visent à cacher la lâcheté et la vulgarité de cet assassinat, il s’acharne sur un cadavre… Clytemnestre, désignée par un démonstratif méprisant (« cette femme ») devient « de plus en plus laide » et la « mousse à ses lèvres » la fait ressembler à une chienne enragée, tout comme son envie vulgaire de « cracher » sur la victime sans défense ; son souci très terre à terre de la propreté de ses sandales la ravale au simple rang de « femme ». Les deux amants agissent comme de simples tueurs à gages.

3. Une nouvelle image du tragique et de la fatalité

  • C’est le personnage du Mendiant qui, constamment présent sur scène, devient la figure du destin. Par son don de divination, il marque l’action passée, présente et future du sceau de l’inéluctable. Tout semble joué à l’avance : en effet, sa tirade inscrit, au cœur même de son récit du meurtre passé, la présence et la nécessité de la vengeance à venir, puisque Agamemnon « remercie » déjà Oreste de « le venger un jour » et Électre de participer à la mort d’Égisthe et de Clytemnestre.
  • Giraudoux fait aussi ressentir la fatalité par son style même. Contrairement au présent de narration, le choix des temps du passé (passé simple et imparfait) marque les faits comme définitivement achevés et irréversibles, et rend sensible l’impression de destinée tragique. En même temps, la fréquence des connecteurs temporels (« Alors…/et alors… », « et puis… ») et l’utilisation au début et à l’intérieur même de chaque phrase de la conjonction « et » enchaînent par accumulation les faits et donnent l’impression d’une succession mécanique que l’on ne peut enrayer.
  • Enfin, la modernisation et l’aspect « bourgeois » de ce récit – et de la pièce – visent à montrer que les passions destructrices, la haine, la vengeance, la faiblesse, le tragique sont éternels et universels, et tout simplement humains, et non réservés aux héros d’une Antiquité révolue. Dans ce contexte, la comparaison de la chair d’Agamemnon, « facile à transpercer comme l’agneau » fait du « roi des rois » une victime propitiatoire à l’antique, certes, mais sacrifiée de façon très banale, non pas en l’honneur de quelque culte divin, mais pour satisfaire la haine d’une femme et d’un amant totalement humains.

Conclusion

Giraudoux réussit dans cette tirade un tour de force dramatique : créer l’horreur et l’épouvante, captiver le spectateur par le simple récit d’un assassinat perpétré sept ans avant l’action de la pièce, plus peut-être que que ne l’aurait fait sa représentation « en direct » sur scène. Il renouvelle aussi par sa réécriture l’image du mythe d’Électre en le représentant dans un monde plus proche de nous, pour mieux nous faire comprendre à travers son porte-parole, un simple mendiant, que la question de l’homme est fondamentalement la même en tout temps et en tout lieu.