Jean-Marie Gustave Le Clézio, Désert

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2011 | Académie : Hors Académie

À quoi bon les descriptions ?

 Commentaire

 Vous ferez le commentaire du texte de Le Clézio en vous aidant du parcours de lecture suivant.
 a) Montrez comment se met en place la description de la « vieille ville » et ses caractéristiques.
 b) Analysez comment se traduit le sentiment de malaise et de peur qu'elle inspire à Lalla.

Se reporter au document D du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur le parcours de lecture indiqué dans le sujet, dont vous analyserez précisément les termes.

  • Faites aussi la « définition » du texte, afin d'en tirer des pistes de recherche.

Extrait de roman (genre), qui décrit (type de texte) une vieille ville (thème) un peu fantastique (registre), angoissant, troublant (adjectifs) pour camper le décor, créer une atmosphère angoissante, rendre compte des sentiments du personnage (buts).

Pistes de recherche

Première piste : une « vieille ville » fantastique vue par une jeune fille en fuite

  • Repérez les détails spatiaux : quels lieux ?

  • Quelle progression suit la description ? À travers les yeux de qui cette ville est-elle vue ?

  • Caractérisez l'atmosphère.

  • « Comment ? » = par quels moyens ? Analysez les procédés d'écriture qui permettent de visualiser et d'imaginer le décor.

Deuxième piste : le malaise et la peur de Lalla

  • Relevez les précisions sur le comportement de Lalla, sur son état physique.

  • Repérez les images récurrentes qui rendent compte des raisons de cette peur et de ses effets déformants sur la ville.

  • Analysez les procédés d'écriture qui permettent de comprendre l'état mental de Lalla.

Attention ! Vous ne devez pas faire de redites entre la partie I et la partie II, ce qui peut s'avérer difficile : analysez d'un côté la description du lieu (la ville), de l'autre celle d'un état mental (le personnage).

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Amorce : La ville est un motif romanesque privilégié depuis l'essor urbain du xixe siècle (elle est le cadre des romans réalistes et naturalistes durant la révolution industrielle), mais elle l'est aussi dans les romans du xxe siècle pour son côté tentaculaire et angoissant.

Le texte : Dans son roman Désert, Le Clézio oppose deux milieux : le milieu naturel du désert marocain où est née Lalla, l'héroïne, et la ville de Marseille où la jeune fille doit se réfugier et que le lecteur découvre à travers les yeux de Lalla en errance.

Annonce du plan : Comment l'auteur mêle-t-il la description extérieure du cadre et celle, intérieure, du personnage ? En permettant au lecteur de s'imaginer ce lieu hostile et en rendant compte, à travers cette description, des sentiments de malaise et de peur de Lalla.

I. La peinture d'une vieille ville déserte et hostile

La description met le lecteur « en condition » en précisant le cadre spatiotemporel de l'énigme à travers une progression étudiée, dépendante en grande partie du personnage.

1. Une vue d'ensemble et des zooms sur quelques détails

  • L'impression d'espace est donnée par une vue globale sur « les rues » (repris plus loin par « le long des rues »), l'absence de présence humaine (« personne »), ce qui agrandit les perspectives, et le gros plan qui progresse en zoom sur des animaux (« quelques chiens »/« poil »/« rongent leurs os » : absence de vie humaine).

  • Puis l'auteur effectue un « balayage » des éléments architecturaux (sans vie) de la ville, toujours en zoomant : « fenêtres » (quatre fois ; avec le symbolisme des fenêtres qui sont des ouvertures, mais qui ici sont fermées), « grillages », « barreaux », « volets », « maisons » ; « bouches des soupirails », « caves », « recoins [...] au bas des murs » ; « dôme ».

  • Tous ces éléments sont mentionnés au pluriel, qui n'individualise pas le lieu, mais agrandit l'espace et donne une impression de multiplicité.

2. Le regard de Lalla

Le lecteur découvre la ville de façon dynamique.

  • La progression est liée aux mouvements et déplacements de Lalla, fil conducteur : Lalla est le sujet de nombreux verbes de mouvement (« avance lentement », « tourne encore une fois à droite », « descend [...] le long de [...] et par... », « s'en va », « redescend vers... [...] le long de... »).

  • Suit une pause dans les mouvements, mais rejetée dans le passé (« Certains jours [...] Mais aujourd'hui » : « elle s'assoit [...] et elle reste là »).

  • Cette pause permet le passage à un autre fil conducteur, celui du regard de Lalla qui est comme une caméra (champ lexical de la vue ou du regard : « voit », « voir », « regarder ») : les indications spatiales précisent où se dirige le regard (« au ras de... », « au bas de... » « Plus haut », « à travers [le portail] »). Le regard progresse significativement du bas (« sol, caves, au bas des murs ») vers le haut, en passant par « les volets ». Par moments, l'arrêt prolongé du regard (« à regarder longtemps ») sur des éléments de la ville (« dôme », trois fois) provoque inquiétude, interrogations (« étrange »), oubli.

  • La pause (comme un arrêt sur image) permet aussi à la description de se faire rêverie poétique : le dôme est comparé à un « nuage » (ouverture sur un espace plus large, le ciel) ; l'auteur mentionne des couleurs en demi-teinte (« rose », « grise »).

3. Un lieu qui enferme et menace

Cette fuite vers le ciel n'est que celle, imaginaire, du regard, et la rêverie n'est que passagère et illusoire.

  • La personne physique est enfermée et en quelque sorte piégée dans ce lieu, comme en témoigne le vocabulaire de l'enfermement (« fermées » et les éléments de bâtiments : « fenêtres », quatre fois ; « portail » ; « volets » ; « barreaux », trois fois ; « grillages »). La métaphore de la prison appliquée à la « vieille maison » (annoncée par « barreaux », l. 6) s'étend à toute la ville, qui enferme la jeune fille.

  • La ville est déserte mais menaçante : l'auteur insiste sur l'absence de vie (« Il n'y a personne » ; « maisons [...] abandonnées »). Les rares indices de vie sont menaçants (ce sont des « (chiens) [...] au poil hérissé », « grognant ») ou inhospitaliers (« une femme [...] l'oblige à s'en aller »).

II. La peinture d'un état d'âme

Comment l'auteur rend-il compte du malaise et de la peur de Lalla dans ce cadre hostile ?

1. Le point de vue interne

  • L'auteur marque explicitement la progression dans la peur de Lalla : légère d'abord (« Lalla a toujours un peu peur »), elle va grandissant : « lui fait peur ».

  • Cette peur est aussi rendue sensible à travers les pensées rapportées, la question au style indirect libre : « Où aller ? » et les mentions temporelles formulées en fonction des repères non du narrateur mais de Lalla : « à cette heure-là », « aujourd'hui », « maintenant ».

  • Ce sont enfin les hallucinations de Lalla qui traduisent son angoisse : « elle croit que c'est [une prison] », « comme s'il y avait une menace », « comme si c'était un tombeau ».

2. Les manifestations physiques

  • Le malaise est ressenti de l'intérieur avec la mention de ses conséquences physiologiques : « respirant avec peine » ; la « sueur » mentionnée après indique que la respiration haletante est due à la peur plus qu'à la marche. Il envahit tout l'être, toutes les parties du corps (« front, dos, reins, aisselles »).

  • La gradation dans la nature des mouvements de Lalla suggère implicitement la montée de l'angoisse : le mouvement de marche, lent au début (« marche », « avance lentement », sans doute par circonspection), s'accélère (multiplication des verbes de mouvement) et se termine par une fuite rapide (« elle s'en va vite »).

3. La déformation inquiétante et fantastique de la ville

  • Dans cette ville, l'agressivité est omniprésente, explicitement formulée à travers la « menace » derrière les fenêtres ou implicitement connotée par le « poil hérissé » des chiens « grognant ».

  • Tout suggère la dégradation (« noires », « pourris », « vieille ») et la mort rôde, elle aussi explicitement présente à travers les images - comparaisons et métaphores - morbides : il règne dans la ville « un froid de mort », « comme une haleine de mort », « (les gens) sont morts autrefois » ; le dôme ressemble à « un tombeau ». Les « volets tirés », les maisons « abandonnées » suggèrent implicitement la mort.

  • La description se fait par endroits fantastique, à travers les animalisations ou les personnifications : des « bouches des soupirails », il sort « comme une haleine de mort ». Les rumeurs angoissantes (« on dit même... ») font de Marseille une ville de fantômes, de morts-vivants qu'on « entend » sans les voir (« derrière les barreaux ») et dont les effets sonores sont terrifiants comme « les gémissements des prisonniers ».

4. Un « jour » insolite

  • Enfin, le malaise et la peur sont intensifiés par la confrontation et le ­contraste entre les sentiments habituels de Lalla et ce jour précis (« Certains jours elle s'assoit... ») qui est différent (« Mais aujourd'hui... »).

  • Le fort contraste entre les deux descriptions consécutives du dôme indique que ce jour-là est insolite. La première image du dôme est élogieuse et poétique : il est présenté d'abord comme un élément familier et ami (« qu'elle aime ») et est décrit par la comparaison valorisante avec un « nuage ». La seconde description est angoissante : le dôme « lui fait peur » et les comparaisons dévalorisantes avec une prison ou un « tombeau » lui font subir des déformations qui rendent compte du profond malaise de Lalla.

  • La mention de l'aspiration de Lalla vers un ailleurs, de son désir de rejoindre un milieu ouvert, vaste, naturel, bien connu d'elle, en contraste avec la ville (« vers la mer », milieu synonyme de bonheur, dans lequel elle trouve la sérénité), achève la peinture de son angoisse.

Conclusion

Synthèse : Cette description a une double fonction : mettre le lecteur en situation, lui faire imaginer les lieux, mais aussi le faire entrer dans l'univers mental du personnage.

Ouverture : Ainsi, le milieu et le personnage sont indissociablement liés. La description n'est donc pas « inutile » dans un roman mais révélatrice.