France métropolitaine 2025 • Explication de texte
Sprint Final
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explication de texte
Intérêt du sujet • Dans nos démocraties contemporaines, on déplore fréquemment le désintérêt grandissant des citoyens pour la politique. Mais faut-il les culpabiliser, ou réfléchir aux conditions auxquelles ils pourraient vouloir exercer leurs droits politiques ?
Expliquez le texte suivant :
Tous les citoyens devraient avoir les moyens d’être informés des questions politiques. Ils devraient pouvoir juger de la façon dont les projets affectent leur bien-être et quels sont les programmes politiques qui favorisent leur conception du bien public. De plus, ils devraient avoir une juste possibilité de proposer des solutions nouvelles dans le débat politique. Les libertés qui sont protégées par le principe de la participation perdent une bonne partie de leur valeur quand ceux qui possèdent de plus grands moyens privés ont le droit d’utiliser leurs avantages pour contrôler le cours du débat public. Car, finalement, ces inégalités rendront les plus favorisés capables d’exercer une plus grande influence sur le développement de la législation. Au bout d’un certain temps, ils risquent d’acquérir un poids prépondérant1 dans le règlement des problèmes sociaux, du moins en ce qui concerne les questions sur lesquelles ils sont habituellement d’accord, c’est-à-dire celles qui renforcent leur position privilégiée.
Il faut alors prendre des mesures de compensation pour préserver la juste valeur des libertés politiques égales pour tous. On peut pour cela
John Rawls, Théorie de la justice, 1971.
1. Ils risquent de peser beaucoup, d’avoir une très grande importance.
2. Une société dans laquelle certains peuvent posséder des éléments qui produisent de la richesse, comme des usines, des machines, des médias, etc.
Les clés du sujet
Repérer le thème et la thèse
Suffit-il que le citoyen ait des droits politiques pour qu’il les exerce ?
John Rawls montre ici que la condition d’une citoyenneté effective réside dans la libre diffusion de l’information, et nécessite donc une protection du débat public par l’État.
Dégager la problématique

Repérer les étapes de l’argumentation
1. Les conditions d’une citoyenneté active (l. 1 à 6) | L’exercice de la citoyenneté suppose que les citoyens soient informés afin de participer au débat public. Mais ces conditions sont-elles réunies dans une société qui privatise la diffusion de l’information et du débat public ? |
2. La privatisation du débat public (l. 6 à 14) | La propriété privée des moyens de diffusion de l’information et du débat public crée une rupture d’égalité entre les citoyens. Comment, dès lors, réunir les conditions d’un véritable exercice de la citoyenneté ? |
3. Penser un débat public libre (l. 15 à 21) | Cela suppose de réguler la répartition des richesses et de la propriété privée. Cela suppose aussi la création d’un véritable espace de débat public protégé par l’État. |
Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.
Introduction
[Question abordée] Suffit-il que le citoyen ait des droits politiques pour qu’il les exerce ? A priori, rien ne s’y oppose : le droit de manifester, de faire grève, de voter ou de s’exprimer publiquement lui étant reconnus, la responsabilité de chaque citoyen se trouverait engagée dans le fait qu’il s’en empare ou non. Mais suffit-il de reconnaître ces droits pour les rendre effectifs ? Rawls examine dans ce texte les conditions de possibilité d’une participation citoyenne qui ne soit pas seulement de principe. [Problématique] La citoyenneté désigne le pouvoir de participer à l’élaboration des lois, mais peut-elle être effective si l’information et le débat public sont privatisés ? Suffit-il, pour qu’une démocratie soit vivante, de proclamer le peuple souverain, ou doit-on veiller à ce qu’il puisse réellement exercer sa citoyenneté ? [Thèse] Dans cet extrait, Rawls montre que la vitalité démocratique dépend de la participation des citoyens au débat public, lequel doit être libre, c’est-à-dire protégé du jeu des intérêts privés. [Annonce de plan] L’auteur développe son raisonnement en trois temps : il énonce d’abord les conditions d’une citoyenneté active (l. 1-6), avant de pointer la contradiction entre l’exercice de la citoyenneté et la privatisation du débat public (l. 6-14). Rawls s’efforce alors de penser des règles protégeant le débat public dans le contexte d’une société capitaliste (l. 15-21).
1. Les conditions d’une citoyenneté active
A. S’informer pour juger
Le texte s’ouvre sur l’examen des conditions d’exercice de la citoyenneté. Dans le cadre d’une démocratie (du grec demos, le peuple, et kratos, le pouvoir), la citoyenneté est le pouvoir de participer à l’élaboration des lois. Si le peuple est théoriquement souverain, l’exercice effectif de ce pouvoir, qui prend la forme des droits politiques, ne peut se faire qu’à deux conditions, que Rawls formule d’emblée.
Tout d’abord, les citoyens « devraient être informés des questions politiques ». Ce qui est politique est ce qui a trait à la cité, communauté organisée en vue du bien commun. Les citoyens doivent être informés des projets de loi, dans la mesure où cela est nécessaire à l’exercice de leur jugement. Comme l’indique Kant dans Que signifie s’orienter dans la pensée ?, la liberté de penser suppose en effet la liberté de communiquer et d’exposer publiquement ses pensées : le jugement concernant ce qui relève des affaires empiriques ne se forme, dit-il, que dans le cadre d’une « pensée élargie » qui se crée dans l’espace public.
définitions
Est public ce qui ce qui est accessible à tous ou relève des prérogatives de l’État ou de la collectivité, est privé ce qui concerne l’individu et ses intérêts propre.
B. Juger pour participer
La publicité des programmes politiques et des projets de loi conditionne ainsi la capacité des citoyens à les évaluer, non seulement du point de vue individuel de leur « bien-être », mais aussi du point de vue du « bien commun ». Si, comme l’indique Rousseau, la « volonté générale » est le pouvoir propre au citoyen de vouloir ce bien commun, celle-ci ne peut se former qu’au sein d’un espace public, par la confrontation des jugements.
De fait, la citoyenneté active implique également – c’est la deuxième condition posée par Rawls – d’être non pas spectateur, mais acteur des débats : nous devons pouvoir y participer en proposant, dit Rawls, des « solutions nouvelles ». Il ne suffit pas d’être citoyen en droit pour l’être en fait : la citoyenneté exige que nous prenions une part active à ce débat, ce qui suppose que nous en connaissions les termes.
définitions
Ce qui est en droit désigne ce qui doit être, mais qui n’est pas forcément, alors que ce qui est en fait désigne ce qui est réellement.
[Transition] Ces conditions sont-elles réunies dans le cadre de sociétés dites démocratiques dans lesquelles la diffusion de l’information est privée ?
2. La privatisation du débat public
A. La dévitalisation des libertés

l’auteur
John Rawls (1921-2002). Philosophe libéral américain, Rawls a consacré son œuvre à l’élaboration d’une théorie politique conciliant égalité et liberté.
Rawls interroge alors la possibilité d’une telle participation dans des sociétés qui confient la diffusion de l’information et du débat public à des entreprises privées (médias, presse, audiovisuel, maisons d’édition, etc.). Dans ce cadre, « les libertés qui sont protégées par le principe de la participation perdent une bonne partie de leur valeur » : nous avons le droit de participer, mais nous ne le pouvons plus, sinon de manière biaisée.
B. La confiscation du débat public
C’est qu’une rupture d’égalité se produit alors entre les citoyens : égaux en droit, ils ne le sont plus en fait dès lors que certains possèdent de manière exclusive les outils de diffusion de l’information et des débats politiques. Ce qui est en jeu, c’est l’objectivité et la pluralité de l’information. Comment une information objective et un débat pluriel pourraient-ils circuler dans l’espace public si les moyens de leur diffusion appartiennent à des individus privés mus par la logique de l’intérêt particulier ?
« Les plus favorisés », dit Rawls, acquièrent avec ces moyens le pouvoir de « contrôler le débat public », c’est-à-dire de l’orienter, par la sélection de l’information, le choix des intervenants et de lignes éditoriales qui contribuent à conforter leurs privilèges et non à éclairer le public.
[Transition] Mais comment faire, alors, pour que notre citoyenneté soit effective ?
3. Penser un débat public libéré des intérêts
A. Mieux répartir la propriété et les richesses
Rawls envisage alors des solutions visant à « préserver la juste valeur des libertés politiques égales pour tous ». Ceux qui possèdent les moyens matériels d’influencer les autres empêchent ces derniers de participer librement au débat public. S’imposant comme les interlocuteurs privilégiés des pouvoirs publics, ils façonnent l’opinion publique et confisquent aux autres l’exercice de leur citoyenneté. Comment remédier à cette inégalité ?
Rawls développe ici sa réflexion dans le cadre d’une société capitaliste : il ne s’agit de remettre en cause la propriété privée ni des moyens de production ni des moyens de diffuser l’information, mais de réfléchir aux « compensations », c’est-à-dire aux régulations par lesquelles ce type
définition
Le capitalisme désigne un système économique et social fondé sur la propriété privée des moyens de production.
B. La protection des libertés et du débat public par l’État
Rawls donne deux exemples. La première compensation vise, non pas à instaurer une égalité réelle entre les citoyens, mais à réglementer les inégalités sociales afin de limiter la concentration des richesses et de la propriété et d’éviter les situations de monopole qui détruisent le pluralisme.
La seconde mesure de régulation tient à la distribution de « subventions publiques » aux organes de diffusion de l’information et du débat public. Une presse subventionnée par l’État est une presse dont les citoyens gardent le contrôle, son financement public garantissant sa conformité aux exigences de pluralisme et d’objectivité de l’information. Si l’intervention de l’État dans la diffusion de l’information peut poser problème, il faut rappeler que Rawls réfléchit ici dans le cadre d’une démocratie réelle, et donc, d’un État dont la volonté n’est pas dissociable de celle des citoyens.
Conclusion
En somme, Rawls s’efforce ici de résoudre une contradiction possible entre démocratie et capitalisme sans sortir du cadre de ce dernier. De fait, c’est la création d’un « débat public libre » qui garantit la vitalité de la démocratie. Contre tout discours déplorant la faible participation politique de citoyens qu’il conviendrait de culpabiliser, il pense ici, en définissant les contours d’un véritable espace public, les conditions d’un exercice effectif de notre citoyenneté.