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Julien Sorel, un « petit monstre odieux » ?

Sujet spécimen 2020 • Dissertation

Julien Sorel, un « petit monstre odieux » ?

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Ce sujet invite à s'interroger sur l'un des ressorts les plus fascinants du roman Le Rouge et le Noir : Julien Sorel, son héros pour le moins ambigu.

 

Diriez-vous, comme l'écrivain et critique littéraire Sainte-Beuve en 1854, que Julien Sorel n'est qu'un « petit monstre odieux » ?

Vous répondrez à cette question dans un développement organisé. Votre réflexion prendra appui sur l'œuvre de Stendhal au programme, sur le travail mené dans le cadre du parcours associé et sur votre culture littéraire.

 

Les clés du sujet

Analyser le sujet

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Formuler la problématique

Peut-on définir un personnage aussi complexe que Julien Sorel en le caractérisant comme un être détestable et inhumain ?

Construire le plan

Tableau de 3 lignes, 2 colonnes ;Corps du tableau de 3 lignes ;Ligne 1 : 1. Julien Sorel, un personnage odieux à certains égards; Cherchez ce qui peut paraître odieux, voire ­monstrueux dans le comportement de Julien Sorel.Intéressez-vous aux relations du héros avec les femmes.; Ligne 2 : 2. Julien Sorel, un personnage au confluent du romantisme et du réalisme; Nuancez le point de vue de Sainte-Beuve en montrant ce que Julien Sorel emprunte à l'esthétique romantique.En quoi ce personnage est-il également représentatif du réalisme naissant ?; Ligne 3 : 3. Julien Sorel, un personnage qui bouscule les conventions romanesques et sociales; De quelle manière Julien Sorel rompt-il avec les codes traditionnels du héros de roman ?Comment ce personnage novateur permet-il ­d'interroger les valeurs d'une société qui peut elle-même paraître monstrueuse ?;

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Accroche] Piliers du dispositif romanesque traditionnel, les personnages laissent rarement le lecteur indifférent. Certains s'attirent même les foudres de la critique littéraire !

[Explication du sujet] C'est le cas du héros ambigu du chef-d'œuvre de Stendhal, Le Rouge et le Noir (1830), Julien Sorel, qualifié de « petit monstre odieux » par Sainte-Beuve, critique influent du xixe siècle.

[Problématique] Peut-on se satisfaire de ce jugement tranché sur un personnage novateur qui a fait l'objet d'interprétations très diverses ?

[Annonce du plan] Nous montrerons dans un premier temps en quoi Julien Sorel peut sembler détestable, voire monstrueux. Nous nous interrogerons ensuite sur la singularité de ce personnage, qui s'inscrit aussi bien dans l'esthétique romantique que réaliste. Enfin, nous verrons comment Julien Sorel bouscule les conventions romanesques et sociales.

I. Julien Sorel, un personnage odieux à certains égards

1. Un ambitieux immoral

Julien Sorel, personnage d'extraction modeste, est mû par une « noire ambition » qui tend à lui conférer un caractère immoral.

Grand admirateur de Napoléon et « fou de l'état militaire » (le Rouge), il prend cependant acte de l'influence de l'Église sur la société et se résigne à embrasser une carrière ecclésiastique (le Noir) dans l'espoir de faire fortune.

Tout à ses rêves de revanche sociale, Julien Sorel écarte avec orgueil ce qui ne convient pas à son idéal de gloire : femmes de bas rang et propositions de carrière jugées indignes.

La dissimulation, assumée, fait partie des armes de ce personnage qui, pour parvenir à ses fins, endosse avec plus ou moins de succès divers rôles inspirés de ses lectures, comme celui d'un don Juan ou d'un Tartuffe hypocrite.

à noter

Personnage de Molière, Tartuffe est le type même du faux dévot, qui utilise la religion pour manipuler son entourage à son avantage.

2. Un séducteur orgueilleux et sans scrupule

Julien Sorel se veut également stratège dans ses amours, teintées de vanité et d'orgueil.

Il se donne ainsi pour « devoir » de conquérir froidement des femmes d'un statut social supérieur au sien : d'abord Madame de Rênal, jeune femme de la noblesse provinciale, puis Mathilde de La Mole, qui appartient à la grande noblesse parisienne et avec laquelle il agit en dompteur de « tigre ».

Démasqué par Madame de Rênal comme un vil intrigant, dans une lettre au père de Mathilde, Julien tire sur sa dénonciatrice en pleine église (livre II, 35-36). Cette tentative d'assassinat à l'encontre de la seule femme qu'il a vraiment aimée rend le personnage monstrueux aux yeux des lecteurs.

à noter

Madame de Rênal, figure protectrice, incarne dans le roman un amour authentique et pur, presque maternel.

II. Julien Sorel, un personnage au confluent du romantisme et du réalisme

1. Un personnage à la sensibilité romantique

Cynique à certains égards, Julien Sorel fait aussi preuve d'une sensibilité exacerbée, aux accents romantiques.

« Âme faite pour le beau » dans une société médiocre, il est d'emblée un être à part, qui détonne aussi bien dans sa famille qu'au séminaire ou dans les salons aristocratiques. Le narrateur s'amuse ainsi de la naïveté et des maladresses du jeune homme (Julien a dix-neuf ans au début du roman et vingt-trois ans à la fin). Alors qu'il considère Tartuffe comme son maître, Julien Sorel se révèle un piètre hypocrite au séminaire où il accumule les erreurs de stratégie, dès les premiers jours, s'attirant l'inimitié de tous (I, 26-29).

Habité par le regret d'être né trop tard pour réaliser ses rêves, Julien Sorel a l'étoffe d'un héros romantique : « Grand Dieu ! pourquoi suis-je moi ? » Ce personnage idéaliste reflète le malaise d'une génération nostalgique de l'ère napoléonienne où toutes les trajectoires individuelles semblaient possibles.

2. Un homme du peuple qui rêve de trouver sa place dans le monde

Si Julien Sorel cherche à s'élever coûte que coûte, c'est avant tout pour prendre sa revanche sur une condition sociale ressentie comme injuste.

Issu du peuple, il a reçu une éducation de « petit-bourgeois » et souffre du décalage entre sa « valeur » et la place que lui réserve la société. Les affronts qu'il doit endurer nourrissent son hostilité envers les nobles et les bourgeois. Son ascension sociale en fait ainsi un personnage emblématique du roman réaliste naissant.

Séduit par la richesse et le luxe, Julien méprise cependant ceux qui ont fait fleurir leur fortune dans la boue, tel Valenod, second maire de Verrières, qui exploite des miséreux. Julien se démarque ainsi de personnages cyniques du roman réaliste comme Georges Duroy dans Bel-Ami (1885) de Maupassant.

Julien Sorel est donc un personnage complexe, et revendiqué comme tel : Stendhal confie n'avoir pas voulu en faire « un héros de roman de femmes de chambre » (projet d'article sur Le Rouge et le Noir).

III. Julien Sorel, un personnage qui bouscule les conventions romanesques et sociales

1. Un anti-héros qui questionne les valeurs établies

À travers ce personnage ambigu, Stendhal remet en question le modèle traditionnel du « héros » de roman.

Parvenu au faîte de sa réussite sociale, Julien Sorel précipite lui-même sa chute en tirant deux balles de pistolet sur Madame de Rênal. Ce geste déconcertant fait basculer la vie du héros qui prend alors conscience de ses aveuglements.

citation

L'écrivain Julien Gracq salue les « sauvages jambes qui courent au bonheur » de Julien Sorel, dans une société qui permet le « règne […] des fripons ».

En prison et au seuil de la mort, Julien Sorel devient enfin lucide sur les implications de la réussite sociale et prend conscience des valeurs qui lui importent réellement : son amour sincère pour Madame de Rênal, mais aussi une certaine conception de l'honneur et de la liberté.

Avec Julien Sorel, Stendhal invente pour les « happy few » un nouveau type de héros, un personnage dont il montre tous les défauts et les mouvements d'âme, loin des codes romanesques en vogue à l'époque.

des points en +

Stendhal déclare écrire pour une « poignée d'élus qui lui ressemblent », qu'il appelle les « happy few », élite de lecteurs capables de comprendre son œuvre.

2. Julien Sorel, victime d'une société elle-même monstrueuse ?

Julien Sorel reflète ainsi toute une jeunesse dont les rêves d'ascension viennent se briser contre les réalités brutales de la société de 1830.

Grâce à la technique narrative du réalisme subjectif, Stendhal décrit la dureté de la société telle qu'elle est perçue par le héros, qui peut en apparaître comme la victime.

mot clé

Le réalisme subjectif fait percevoir la réalité à travers le regard d'un personnage, ce qui permet une analyse plus approfondie du protagoniste.

En effet, Julien dérange et s'attire souvent la haine de ceux qui l'envient ou le craignent, ainsi que le montre l'épisode où, traité de « petit insolent né dans la crotte », il parade fièrement sur sa monture, sous les huées des libéraux (I,18).

La fin du roman livre un constat sans appel : nulle place au sommet pour un homme du peuple ni pour un « conquérant » solitaire. C'est ce que révèle la condamnation à mort de Julien Sorel par une assemblée bourgeoise.

« Chronique de 1830 », Le Rouge et le Noir se fait ainsi le « miroir » cruel des mécanismes d'exclusion à l'œuvre dans une société conservatrice et arc-boutée sur l'argent.

Conclusion

[Synthèse] Julien Sorel ne peut se réduire à la formule de Sainte-Beuve : « un petit monstre odieux ». Si le point de vue du critique n'est pas infondé, il n'épuise pas la complexité d'un personnage au confluent des esthétiques romantique et réaliste. Immoral à certains égards, Julien Sorel peut également apparaître comme la victime d'une société dont il remet en question les valeurs établies.

[Ouverture] Personnage novateur, cet anti-héros inaugure une longue lignée romanesque d'ambitieux cyniques tels Eugène de Rastignac (Balzac, Le Père Goriot, 1834) ou Octave Mouret (Zola, Au Bonheur des dames, 1883).

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