Kant, Doctrine de la vertu

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Le vivant
Type : Explication de texte | Année : 2016 | Académie : Pondichéry


Pondichéry • Avril 2016

explication de texte • Série L

Kant

 Expliquer le texte suivant :

Concernant la partie des créatures qui est vivante, bien que dépourvue de raison, un traitement violent et en même temps cruel des animaux est […] intimement opposé au devoir de l’homme envers lui-même, parce qu’ainsi la sympathie à l’égard de leurs souffrances se trouve émoussée en l’homme et que cela affaiblit et peu à peu anéantit une disposition naturelle très profitable à la moralité dans la relation avec les autres hommes – quand bien même, dans ce qui est permis à l’homme, s’inscrit le fait de tuer rapidement (d’une manière qui évite de les torturer) les animaux, ou encore de les astreindre à un travail (ce à quoi, il est vrai, les hommes eux aussi doivent se soumettre), à condition simplement qu’il n’excède pas leurs forces ; à l’inverse, il faut avoir en horreur les expériences physiques qui les martyrisent pour le simple bénéfice de la spéculation, alors que, même sans elles, le but pourrait être atteint. Même la reconnaissance pour les services longtemps rendus par un vieux cheval ou un vieux chien (comme s’ils étaient des personnes de la maison) appartiennent indirectement aux devoirs de l’homme, à savoir au devoir conçu en considération de ces animaux, mais cette reconnaissance, envisagée directement, n’est jamais qu’un devoir de l’homme envers lui-même.

Emmanuel Kant, Doctrine de la vertu, 1797.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Dans ce texte, Kant examine la question de notre rapport à l’animal : avons-nous tous les droits sur les animaux, ou avons-nous des devoirs envers eux ?

A priori, on pourrait penser que l’animal est exclu de toute relation morale, qui reposerait sur la réciprocité de la reconnaissance par un être doué de raison d’un autre être doué de raison et, en cela, digne de son estime. Pourtant, le fait que l’animal soit différent de l’homme nous dispense-t-il de tout devoir envers lui ?

C’est précisément cette question qu’envisage Kant : comment penser des devoirs vis-à-vis d’êtres non raisonnables, qui ne sont donc pas nos égaux ? Mais le fait qu’ils diffèrent de nous justifie-t-il notre violence et notre mépris à leur égard ? Comment se dire moral et en même temps se donner le droit de faire du mal aux animaux ? Le problème est de savoir si notre moralité se joue dans nos seuls rapports avec nos semblables, car si les animaux ne sont pas capables de moralité – celle-ci reposant sur l’exercice de la raison –, notre propre moralité peut-elle se concevoir indépendamment du sort que nous réservons aux vivants amoraux ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Dans un premier temps, Kant explique en quoi le rapport de l’homme à l’animal implique en réalité son rapport à lui-même, en développant les effets du mauvais traitement de l’animal sur la moralité de l’homme.

Dans un deuxième temps, Kant établit une distinction à l’intérieur même de notre rapport à l’animal : si on peut le faire travailler ou le tuer, on ne peut le faire souffrir gratuitement.

Enfin, Kant envisage la reconnaissance envers l’animal comme une obligation morale de l’homme vis-à-vis de lui-même.

Éviter les erreurs

Pour expliquer ce texte, vous devrez d’abord relever les distinctions qui le structurent : « traitement violent et en même temps cruel des animaux » / « devoir de l’homme envers lui-même » ; « sympathie à l’égard de leurs souffrances » / « disposition naturelle très profitable à la moralité dans la relation avec les autres hommes » ; « tuer rapidement » / « torturer » ; « tuer rapidement », « astreindre à un travail » / « expériences physiques qui les martyrisent pour le seul bénéfice de la spéculation » ; « appartient indirectement aux devoirs de l’homme » / « cette reconnaissance, envisagée directement, n’est jamais qu’un devoir de l’homme envers lui-même ».

Corrigé

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Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Dans cet extrait de la Doctrine de la vertu, Kant examine la question de notre rapport à l’animal : avons-nous tous les droits sur les animaux ? De fait, l’animal est un vivant auquel on ne reconnaît pas de raison, et par conséquent aucune aptitude à la moralité. Faut-il pour autant en conclure que l’animal échappe à toute relation morale ? C’est là le problème posé par Kant, qui démontre dans ce texte que si nous avons des obligations morales envers les animaux, c’est parce que ce qui se joue dans notre rapport à l’animal est notre rapport à nous-même. Car si l’animal n’est pas notre égal, cela justifie-t-il qu’on le traite comme un objet ? Si les animaux ne sont pas capables de moralité, notre propre moralité peut-elle se concevoir indépendamment du sort que nous réservons aux autres vivants ?

Tout d’abord, Kant explique que si nous devons préserver l’animal, c’est pour préserver en nous la compassion nécessaire à nos rapports moraux avec les hommes. Puis il explique en quoi nous pouvons nous servir de l’animal, mais non le faire souffrir. Enfin, Kant conclut que nos devoirs à l’égard des animaux ne sont rien d’autre que des devoirs envers nous-même.

1. La violence vis-à-vis de l’animal dégrade l’homme

A. L’animal est sans raison

Kant amorce sa démonstration en développant un premier argument visant à établir pour quelles raisons nous ne devons pas faire du mal à l’animal. Cet argument part d’une définition de l’animal, et du problème lié à cette définition : si l’animal est cette créature « vivante, bien que dépourvue de raison », de fait, l’animal n’est pas l’égal de l’homme, qui se définit par sa raison. Notre raison est à la fois cette faculté logique par laquelle nous distinguons le vrai du faux, et cette faculté morale par laquelle nous distinguons le bien du mal. Par conséquent, elle est ce qui fait de nous un sujet moral. De cette absence de raison de l’animal, Descartes tirait la conclusion suivante : l’animal est une machine, certes perfectionnée, que nous devons traiter en tant que telle. Mais si l’animal n’est pas notre égal, devons-nous pour autant nous dispenser de toute attention à son égard ? Et comment expliquer que l’on puisse avoir des devoirs envers un être non moral ?

B. La cruauté à l’égard de l’animal affaiblit notre compassion

Info

Dans Le Fondement de la morale, Schopenhauer jugera cet argument « abominable » : « Si donc l’homme doit compatir aux souffrances des bêtes, c’est pour s’exercer ; nous nous habituons sur elles, comme in anima vili, à éprouver la compassion envers nos semblables. »

Kant développe un argument lui permettant de dépasser ce problème. En réalité, si nous avons des devoirs vis-à-vis des animaux, c’est parce que les maltraiter nous dégrade. Plus précisément, Kant évoque ici les effets sur notre moralité du mauvais traitement des animaux : celui-ci affaiblirait en nous cette « disposition naturelle très profitable à la moralité » qu’est la « sympathie ». Autrement dit, s’il ne faut pas maltraiter l’animal, c’est parce que nous nous déshabituons de la capacité à souffrir de la souffrance de l’autre, capacité nécessaire à nos rapports moraux avec les hommes.

[Transition] Pourtant, si ce qui se joue dans notre rapport aux animaux est notre rapport aux autres hommes, donc à nous-même, ne peut-on pas exploiter ou manger un animal ?

2. On peut se servir de l’animal mais non le faire souffrir inutilement

A. On peut tuer ou faire travailler un animal

En effet, on pourrait penser qu’il est immoral de tuer ou d’exploiter un animal, par exemple. C’est à cette objection que répond alors Kant, en établissant une distinction entre « tuer rapidement » et « torturer » un animal, puis entre le faire travailler et le faire travailler jusqu’à épuisement. Autrement dit, l’animal n’est pas notre égal, et par là nous sommes fondés à l’envisager comme un « moyen » mis au service de nos besoins. Au contraire de l’homme, qui est notre égal et auquel nous devons reconnaître sa dignité d’être raisonnable qui nous interdit de l’instrumentaliser (il doit être envisagé comme une « fin »), l’animal peut être mis à notre service.

B. On n’a pas le droit de faire souffrir l’animal inutilement

Toutefois, Kant distingue « ce qui nous est permis » vis-à-vis de l’animal et ce que « nous devons avoir en horreur », à savoir « les expériences physiques qui les martyrisent pour le simple bénéfice de la spéculation ». Autrement dit, cette infériorité de l’animal qui nous autorise à le mettre à notre service ne peut pas justifier la cruauté gratuite (Kant précise bien que nous ne devons pas les soumettre à ces expériences si nous pouvons accéder aux résultats escomptés par d’autres moyens).

[Transition] Mais alors, peut-on dire que nous avons des devoirs envers les animaux ?

3. La reconnaissance pour l’animal est un devoir de l’homme vis-à-vis de lui-même

A. La reconnaissance pour un animal nous ayant servi appartient aux devoirs de l’homme

Kant conclut sa démonstration en s’appuyant sur l’exemple du « vieux cheval » ou du « vieux chien ». Ces animaux domestiqués sont par excellence les animaux qui nous servent et, par leur mode de vie, nous ressemblent. Avons-nous le droit de tuer le vieux chien qui a gardé notre maison toute sa vie ? Et quand nous lui sommes reconnaissant, le sommes-nous par sentiment ? Au fond, la question est de savoir si cet animal dont j’ai le droit de me servir peut m’être indifférent une fois devenu inutile.

B. Cette reconnaissance est un devoir de l’homme envers lui-même

Info

Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant précise que celui qui le tue « n’enfreint pas en vérité le devoir qu’il a envers son chien, puisque celui-ci est incapable de jugement, mais il commet un acte qui heurte en lui le sentiment d’humanité et l’affabilité bienveillante, auxquels il lui faut pourtant donner suite, en vertu des devoirs qu’il a envers l’humanité ».

En réalité, selon Kant, nous devons la reconnaissance à notre vieux chien : il s’agit bien d’une obligation morale. Mais encore une fois, comment penser une obligation morale vis-à-vis d’un être non raisonnable ? Kant fait alors intervenir une distinction : cette reconnaissance, dit-il, « appartient indirectement aux devoirs de l’homme », mais « envisagée directement, n’est jamais qu’un devoir de l’homme envers lui-même ». En d’autres termes, si j’ai le devoir de ne pas tuer ce vieux chien, ce n’est pas parce que j’ai un devoir moral envers lui, mais parce que j’en ai le devoir envers l’humanité.

Conclusion

En définitive, si l’animal n’est pas doué de raison, on ne peut pas pour autant se dispenser de tout devoir vis-à-vis de lui. De fait, si l’animal n’est pas un sujet moral, et, partant, s’il ne peut lui être reconnu des droits, nous avons bien des obligations morales envers lui, obligations qui sont en réalité des devoirs envers l’humanité. Ainsi, notre moralité ne s’évalue pas seulement dans nos rapports avec nos semblables, mais aussi dans le traitement que nous réservons à ces vivants proches de nous que sont les animaux, si bien que l’« on peut déjà juger du cœur d’un homme au traitement qu’il réserve aux animaux », comme le dit Kant dans ses Leçons d’éthique.